D’entrée de jeu, le manuel scolaire est un ouvrage didactique présentant, sous une forme maniable, les notions essentielles d’une science, d’une technique exigée par les programmes scolaires, selon le Petit Robert.
A part le manuel comme élément déterminant dans le processus d’apprentissage des apprenants, il y a aussi des guides du maître et des auxiliaires pédagogiques comme le tableau noir ou vert, les crayons, les cahiers et l’ordinateur, véhicule de la modernité, ayant remplacé la télévision dans les activités éducatives ainsi que le support électronique d’affichage alphanumérique permettant de plus en plus des exercices interactifs et la pratique des mécanismes linguistiques.
Malgré les progrèsrécents des multimédias avec l’e-books et l’e-learning, le manuel scolaire reste l’outil le plus important des matériels didactiques dans l’acquisition des connaissances par les élèves.Car des études menées par l’Unesco et la Banque mondialesur la qualité de l’éducation de base tendent à confirmer qu’il existe une étroite corrélation entre le manuel et l’amélioration des résultats scolaires. Les spécialistes en élaboration de manuel soutiennent que le manuel est un élément de formation et d’informationet pour les maitres et pour les élèves.
On doit se rappeler que les écoles qui donnent de meilleurs résultats aux évaluations sommatives de type d’examens officiels, voire aux évaluations formatives en Haïti, sont celles-là dont les élèves se procurent des manuels ou des ouvrages scolaires. Il est admis, de nos jours, que le manuel et la performance scolaire des apprenants sont concomitants pour contribuer à l’efficacité interne et à la rentabilité du secteur. Aussi les manuels représentent-ils le moyen d’enseignement le plus largement utilisé dans le monde, avec par voie de conséquences, au niveau de chaque pays, des incidences notables de nature pédagogique et sociale.
Et pourtant, l’Etat des lieux est fait. C’est que dans nos écoles, le ratio élèves/manuel est très faible parfois quatre (4) élèves pour un manuel. Alors que selon les rapports de l’OCDE, le ratio acceptable est de deux élèves pour un manuel dans les pays à économie peu développée comme le nôtre. La question de manuels et d’ouvrages scolaires est transversale puisqu’il y a une inaccessibilité à tous les paliers du système éducatif haïtien. On peut dire que le manuel devient de plus en plus un bien de consommation rare sur le marché de l’enseignement en Haïti. C’est ce qui explique en partie l’échec cuisant enregistré au niveau des évaluations officielles, notamment en 9e année fondamentale et au baccalauréat. Face à cette situation, il est souhaitable que la question des manuels soit prise en compte dès le plus haut niveau de la planification de l’éducation. Et que, dans les rencontres avec les agences d’aide, elle ne soit pas traitée comme accessoire.
L’adéquation accès-qualité
Avec le programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire, des correctifs doivent être apportés. Il faut voir dans quelle mesure on peut mobiliser davantage de ressources vers la production de matériels didactiques dont le manuel constitue l’essentiel. D’après le cadre d’action de Dakar (2000),considéré comme véritable feuille de route des pays en développement pour l’atteinte de l’objectif de la massification de l’enseignement primaire ou fondamental, il faut tenir compte non seulement de l’augmentation des places assises à l’école, mais aussi assurer aux enfants une éducation de qualité. Car, quand l’école est de qualité, il y a moins de redoublement et moins d’abandon. Ici, nous ne parlons ni d’école élitiste ni d’école des fans, mais nous mettons l’accent sur l’école de qualité où toute la cohorte d’élèves entrant en première année d’études d’un niveau d’enseignement donné atteindrait le taux d’achèvement pour ainsi dire la dernière année de ce niveau en question. Sans qu’il y ait des années-élèves gaspillées. Il faut dire en passant qu’une année-élève, ce sont toutes les ressources mobilisées par l’Etat ou les familles pour réaliser l’année académique. Lorsque l’élève redouble, c’est un gaspillage de ressources et de temps, puisqu’il n’est pas plus motivé qu’avant. Et qu’avec un taux de redoublement important, cela affecte l’efficacité interne du secteur.
Sans vouloir être clément, nous avions dit un jour à un enseignant comment vous vous sentez quand, au terme de l’année, vous dites à un parent que sa progéniture n’a pas réussi alors que, chaque matin, il l’emmène à l’école ? En ce moment, il gardait un silence de cathédrale et nous étions très évocateur et scandaleux en lui disant : mais pourquoi n’avez-vous pas fait une évaluation diagnostique pour déceler les lacunes des élèves et pour lesquelles on essaierait de les combler en amont afin qu’en aval la classe ait un taux de promotion de plus de 90% ? Qui plus est, dans certaines zones, même les enfants du préscolaire redoublent et le phénomène des surâgés est enregistré. On s’est dit quelle aberration ?
Par contre, dans les systèmes d’éducation des pays de l’Amérique latine, de l’Amérique du Nord voire de l’Union Européenne, la cohorte d’élèves qui entrait en 1re année de l’école élémentaire atteignait la dernière année comme taux d’achèvement sans redoublement, pour ainsi dire, le taux de survie de 5e année où l’espérance de vie scolaire est assuré. Ces élèves-là ne seront jamais analphabètes ni frappés d’illettrisme. Bien entendu, dans ces systèmes, le ratio manuel/élève est respecté, le ratio élèves/classe est acceptable et même le rapport inspecteur/écoles est appréciable. Et l’enseignement se fait en langue maternelle. Il convient de mentionner qu’au niveau de leur système d’évaluation scolaire, en ce qui a trait à l’enseignement primaire ou élémentaire, c’est la passation automatique. C’est ce que le ministre Joseph C. Bernard (1979-1982) avait proposé à la communauté éducative du pays dans sa fameuse réforme qui portera plus tard son nom.
Le temps passé à l’école ne doit pas être un temps perdu
Comme nous disions tantôt à des collègues du ministère de l’Éducation que le temps passé par un enfant à l’école ne doit pas être un temps perdu lorsqu’on sait déjà des coûts d’opportunité consentis par un parent d’élève pour favoriser sa scolarité même si c’est la gratuité de l’enseignement. Par surcroit, l’enfant devrait sortir avec un socle commun de compétences pouvant lui permettre de poursuivre ses études à un niveau supérieur et, pourquoi pas; de s’adapter à la longue au marché de l’emploi. Donc, la pertinence des programmes n’est pas à négliger.
Nous avons un système marqué par l’échec scolaire. On a l’impression que même le pays est marqué par l’échec. Souvent, on s’arrange pour que l’autre connaisse l’échec. Comme disent Henri Bergson et même Pierre Bourdieu, les problèmes politiques sont le corollaire de l’école. L’école a sa part de responsabilité dans les crises récurrentes qu’a connues et connait encore le pays. Parfois, les compatriotes se demandent : Comment se fait-il que les pays de la région bénéficient d’une stabilité alors que nous, autres à chaque fois que nous démarrons, bien brusquement, des écueils sont parsemés sur nos chemins et ont tout bousillé.
Vers une pédagogie de la réussite
Nous pensons que, pour passer d’une pédagogie de l’échec à une pédagogie de la réussite, nous devons revisiter nos curricula tout en intégrant des cours de civisme ou d’éducation à la citoyenneté et des compétences comme apprendre à apprendre, apprendre à entreprendre et apprendre à vivre ensemble, des termes chers à Jacques Delors de l’UNESCO. Et en s’appuyant, de surcroit, sur la pédagogie du forgeron où l’on part de l’approche inductive pour arriver à l’approche hypothético-déductive, très en vogue au ministère haïtien de l’Education en raison de l’expérimentation de la rénovation du secondaire. Aussi arrivons-nous à une éducation de coopération dans la conception des grands pédagogues du siècle dernier comme Roger Coussinet, John Dewey, Maria Montessori et dont la toile de fond est le travail en équipe qui devient, par la suite, une compétence.
Eu égard aux maigres ressources allouées à l’éducation, l’Etat haïtien, dans sa politique volontariste, a déployé des efforts pour la dotation des établissements en matériels didactiques. En ce sens, le programme de subvention des manuels scolaires à plus de 70%,st à encourager dans la mesure où cela peut alléger la souffrance des parents d’élèves, dixit le ministre de l’Education Vanneur Pierre lors d’un instructif Conseil de gouvernement. Et qu’à chaque rentrée des classes, les familles modestes, eu égard à la faiblesse de l’offre publique, ne savent pas à quel saint se vouer face au prix faramineux de l’écolage dans le secteur non public d’éducation qui domine le paysage scolaire à plus de 85% tous niveaux d’enseignement confondus, du préscolaire au supérieur en passant par la formation professionnelle.
Virage vers la qualité
Sans faux-fuyant, le virage vers la qualité dont les politiques éducatives seront orientées au cours de cette année est un signe porteur qui montre que le ministre de l’Éducation actuel voulait donner priorité aux politiques publiques relatives à la dotation des établissements en manuels scolaires, en guide du maitre et en kit-école, à la formation continue des maitres, aux cantines scolaires et aux soins de santé, au renforcement de l’inspectorat, à l’environnement adéquat, à la distribution des programmes officiels dans les écoles, à l’aménagement linguistique et aux technologies de l’information et de la communication sans oublier la revalorisation de la condition enseignante, marque de fabrique des revendications syndicales.
Un plan d’études pour sortir de l’improvisation
Les agents éducatifs doivent s’approprier de ce vocable-parapluie qu’est la qualité de l’éducation comme output et comprenant les contenus et les méthodes d’enseignement. Outre le manuel, il faut que les maitres du fondamental préparent leurs leçons et les enseignants du secondaire soumettent aux conseillers pédagogiques ou censeurs des études des plans de cours par trimestre ou contrôle afin de pouvoir sortir de l’amateurisme et de l’improvisation. Comment voulez-vous qu’un enseignant intervienne dans une salle de classe sans un plan d’études comme boussole? Et pourquoi les chefs d’établissement scolaire acceptent-ils cette anomalie qui puisse influer sur la performance des écoliers? En ce sens, ils doivent afficher un leadership de type éclectique en tant que premier superviseur de l’institution scolaire. Aussi le leadership du responsable scolaire est-il un déterminant de qualité. Toutefois, on peut le mesurer à l’aune du nombre de réunions organisées et du score obtenu par les élèves aux examens d’Etat, c’est un indicateur important.
Une coordination des actions
Pour une dotation effective des écoles en manuels et en ouvrages scolaires, des politiques de développement de manuels scolaires devraient être envisagées conjointement avec d’autres ministères comme : Culture (politiques concernant les langues nationales, autorisations concernant les imprimeries et, dans certains cas, les maisons d’édition, les législations sur le dépôt légal, contrôle de l’application de la législation sur le livre), Commerce et Industrie (réglementation concernant l’importation du papier, des machines, des livres imprimés et d’autres matériaux), Finances (contrôle des charges, impôts sur le revenu, droit d’auteur, réglementation des dépréciations et des amortissements, taxes sur la valeur ajoutée), Justice (législation sur les droits d’auteur, droit commercial et règles de gestion des entreprises), Affaires étrangères (aide externe) Conditions féminines (équité de genre, stéréotypes à extirper dans les manuels) et - évidemment, Education (politiques nationales concernant l’éducation, formation d’éventuels rédacteurs en élaboration de manuels, les langues, la fourniture de matériels didactiques, programmes scolaires, administration des bibliothèques scolaires, publication et diffusion des manuels).