Littérature haïtienne francophone et littérature française

Publié le 2012-09-10 | Le Nouvelliste

Les liens entre la littérature haïtienne et la littérature française s'enrichissent à partir du moment où, un siècle après l'indépendance du pays, la littérature d'Haïti s'émancipe de la littérature de France.

 Bien sûr, il ne s'agit pas de nier, pour l'histoire littéraire de nos deux pays, l'importance des œuvres et des auteurs qui se répondent au XIXe siècle d'un côté et de l'autre de l'Océan. Mais aujourd'hui, cette littérature haïtienne du XIXe siècle, forgée dans l'imitation des modèles classiques français, n'est plus guère lue que dans une perspective historique, et il faut bien avouer qu'alors, la France, sans l'ignorer complètement, ne s'était pas penchée avec beaucoup d'attention sur elle.

C'est à partir du moment où elle s'émancipe de ses modèles, et où elle trouve sa propre voie, que la littérature haïtienne entretient avec la littérature de la France et des autres lieux de la francophonie des relations d'échange stimulantes.

Sans faire ici l'esquisse d'une histoire littéraire comparée, je reviendrai sur quelques moments importants d'échange entre auteurs haïtiens et auteurs français, auteurs qui, à partir d'un point de rencontre, ont ensuite tracé des voies tantôt parallèles, tantôt divergentes.

 Indigénisme et négritude

La première époque que j'évoquerai, fondatrice pour la littérature haïtienne et riche d'invention pour la littérature de langue française, embrasse la fin des années

20 et les années 30 : c'est l'époque de I’ indigénisme et de la négritude. Nul ne s'étonnera ici que j'évoque le recueil d'essais de Jean Price-Mars paru à Paris en 1928, Ainsi parla l’oncle. Il s'agissait, comme on le sait, d'une réflexion globale qui avait la double ambition de considérer le peuple haïtien d'un point de vue ethnographique et de donner à sa pensée populaire, à son folklore, une valeur que les élites du pays, tournées vers la France, ne lui accordaient pas. Le point de vue critique de Price-Mars sur une société où les Haïtiens se détournaient de leur culture proprement haïtienne, se doublait d'une réhabilitation de tout ce qui était authentiquement indigène dans le langage, les mœurs, les sentiments et les croyances. On a parlé à son propos de « nationalisme culturel ». Et en effet, Price Mars, en ethnologue, fait bien de la culture indigène, commune à tous les Haïtiens, le fondement de l'identité de son peuple.

 S'attachant à la culture, Price-Mars s'est évidemment intéressé à la littérature. La question de savoir s'il existait alors une littérature «haïtienne », spécifiquement haïtienne, en recouvrait une autre: pouvait-il y avoir une littérature haïtienne de langue française? La question se posait d'autant plus qu'à cette époque les écrits en langue créole étaient pour ainsi dire inexistants. Mais la réponse affirmative de Price-Mars ne constitue pas exactement une première étape, datée, dans un processus culturel qui verrait un peu plus tard le surgissement d'une littérature créole. Sa réflexion, qui porte sur le lien de la langue à la pensée, demeure d'une actualité frappante. Contestant l'idée selon laquelle la production littéraire d'un Haïtien cultivé, qui se sert d'une langue d'emprunt, ne peut être qu'une production française et non pas haïtienne, il souligne d'abord que, si la langue est bien le véhicule de la pensée, elle ne la crée pas, et conclut ensuite:

 « La langue est fonction de facteurs psycho-biologiques et sociologiques qui expliquent sa genèse, conditionnent son existence, déterminent son évolution et engendrent sa richesse ou sa pauvreté. Elle est, parmi les institutions, celle qui s'adapte le plus à la mentalité du groupe qui en use comme le plus souple instrument de la vie sociale. Mais elle peut être interchangeable. C'est pourquoi des peuples divers parlent quelquefois la même langue sans qu'il y ait entre eux une identité de sentiments et de croyances, communauté de goûts et d'idéal. N'est-ce pas qu'il s'en faudrait de beaucoup pour que les États espagnols de l'Amérique soient de simples décalques de la péninsule ibérique? A-t-on jamais confondu la littérature anglo-saxonne d'outre-mer avec les productions littéraires d'Irlande ou d'Écosse ? Qui a jamais contesté l'existence de la littérature suisse, belge, canadienne, d'expression française ? »

 En en fondant la possibilité théorique, Price-Mars appelait donc de ses vœux une littérature haïtienne de langue française. À l'opposé de la traduction des fables de La Fontaine par Georges Sylvain, il s'agissait bien plutôt d'écrire en français le folklore haïtien. Il est inutile, je crois, de dire ici avec quelle richesse ce souhait fut accompli, et combien sa pensée, qui influença profondément les écrivains de l'indigénisme, fut créative pour la littérature haïtienne.

 En France, le livre reçut un accueil enthousiaste. La réflexion de Price-Mars ne pouvait évidemment y stimuler de la même façon, et aussi directement, la création littéraire, mais sa réception intellectuelle marqua profondément le milieu parisien où se retrouvaient les élites noires. Son rôle fut précurseur pour les divers courants de la négritude. À l'époque, Léopold Sédar Senghor, tout comme Aimé Césaire, faisait ses études à Paris et cette lecture fut pour lui décisive. Il déclara très explicitement en 1956 lors d'un hommage rendu à Price-Mars à l'occasion de ses 80 ans:

 « Il est des noms qui sonnent comme un manifeste... Tel me fut révélé le nom du Dr Jean Price-Mars lorsque je l'entendis pour la première fois. Étudiant en Sorbonne, j'avais commencé à réfléchir au problème d'une renaissance culturelle en Afrique Noire, et je me cherchais- nous nous cherchions - un parrainage qui pût garantir le succès de l'entreprise. Au bout de ma quête, je devais trouver Alain Locke et Jean Price-Mars. Et je lus Ainsi parla l’oncle... d'un trait comme on boit l'eau de la citerne, au soir, après une longue étape dans le désert ».

 Ce ne fut pas seulement le recueil d'essais de Price-Mars qui influença Senghor. La figure intellectuelle de l'homme, de l'ethnologue qui rendait à son peuple la grandeur de sa culture, prit aussi valeur de modèle - ce qui autorisait Senghor à faire amicalement du 15 octobre 1956 « le quatre-vingtième anniversaire de la négritude ». Dans les années 30, Senghor se tourna donc avec un intérêt particulier vers l'ethnologie, suivant les cours de Rivet, de Mauss, de Cohen à l'Institut d'ethnologie de Paris, s'imprégnant des travaux de l'ethnologue allemand Frobenius sur la civilisation africaine. Et, tout comme Price-Mars avait trouvé dans sa culture l'identité du peuple haïtien, Senghor développa aussi (quoique moins exclusivement) la dimension esthétique et littéraire de la négritude.

 Price-Mars offrait en tout cela un modèle de réflexion et une voie à suivre, et non pas un monument à copier. Aussi Senghor, tout en soulignant le rôle précurseur de l'ethnologie haïtienne de Price-Mars et l'enrichissement décisif qu'il suscitait pour l'ensemble de la littérature d'expression française, s'attacha-t-il à n'en faire un exemple que pour mieux distinguer la négritude de l'indigénisme: « Me montrant les trésors de la négritude qu'il avait découverts sur et dans la terre haïtienne, il m'apprenait à découvrir les mêmes valeurs, mais vierges et plus fortes, sur et dans la terre d'Afrique. Aujourd'hui, tous les ethnologues et écrivains nègres d'expression française doivent beaucoup à Jean Price-Mars (...).

Singulièrement les écrivains. D'abord les Haïtiens - Roumain, Depestre et les autres - mais aussi les Antillais et les Africains: un Damas, un Césaire, un Niger, un Birago Diop, et surtout moi-même ».

 Remarquons ici que Senghor dessinait bien trois formes de littérature noire d'expression française, en distinguant très clairement, parmi les écrivains, les trois groupes des Haïtiens, des Antillais et des Africains. Pour les deux premiers, l'origine africaine n'était pas seule constitutive de leur identité et leur culture populaire était également tissée d'autres sources. Dès lors que la littérature se proposait de se nourrir d'un imaginaire indigène, littérature caribéenne et littérature africaine, même de langue française, ne pouvaient que suivre des voies distinctes. Mais, parmi les littératures caribéennes, quoique proches, il faut encore distinguer. Car le peuple haïtien, constitué en nation en 1804, et le peuple des Antilles françaises n'ont pas la même histoire; leur identité ne s'ancre pas dans les mêmes faits historiques, sociaux et culturels. Il était dès lors naturel que la négritude prônée par Damas et Césaire n'ouvre pas à la littérature antillaise les mêmes évolutions que l'indigénisme, de caractère plus national, ouvrait à la littérature haïtienne.

  1. Surréalisme et réalisme merveilleux

 Après avoir évoqué l'héritage théorique que les courants français de la

négritude ont recueilli de l'indigénisme haïtien, j 'en viendrai à un autre moment d'échange où, dans un mouvement inverse, ce fut le surréalisme français qui eut son importance dans l'éclosion et la floraison d'une esthétique littéraire haïtienne, le réalisme merveilleux.

 Le lien, loin de provenir d'un rapprochement présumé entre deux littératures éloignées dans l'espace, passe par des rencontres d'écrivains qui ne se font pas toutes à Paris, mais également en Haïti. L'épisode le plus marquant a lieu au tournant des années 1945-1946: André Breton, de retour de son exil à New York, s'arrête pour quelque temps en Haïti, à l'invitation de Pierre Mabille, alors attaché culturel à l'ambassade de France. Breton est explicitement et officiellement chargé de donner des conférences et d'« établir des relations avec les milieux intellectuels ». Il prévoit ainsi une série de conférences dont la première est consacrée au surréalisme. Vous me permettrez de rappeler la suite: le public est extrêmement nombreux, composé d'étudiants, de poètes, d'auteurs, d'artistes opposés au régime du président Lescot, parmi lesquels René Depestre et Jacques Stephen Alexis qui, ce mois-là, consacrent un numéro de la revue La Ruche au surréalisme. L'enthousiasme suscité par la conférence tourne au soulèvement, la répression attise encore l'insurrection, jusqu'à la chute du régime. Depestre, en se retournant sur l'épisode, parle d'un grand moment de surréalisme, d'un « événement surréaliste » aussi important qu'à Paris. C'est qu'en effet, le surréalisme avait une dimension révolutionnaire et qu'il prônait, en politique, la rupture avec l'ordre établi. Il s'agit peut-être ici de la seule véritable révolution surréaliste qui ait eu lieu, mais ce n'est pas tant, dans cet épisode, les événements politiques que le lien littéraire direct entre Breton et Alexis, l'auteur du manifeste « Du réalisme merveilleux des Haïtiens» (1956), que je voudrais rappeler. Le lien est d'ailleurs redoublé par des médiations indirectes, et en particulier par celle d'Alejo Carpentier. Celui-ci, quand il était en exil à Paris avant de rentrer à Cuba en 1939, y avait fréquenté les principales figures du surréalisme, Breton mais aussi Éluard, Aragon, Artaud. En 1943, il séjourne en Haïti, qui fournit quelques années plus tard le cadre de son roman Le Royaume de ce monde. En préface, il expose sa théorie du «real maravilloso». Cette esthétique, applicable à la littérature hispano-américaine, est assurément différente du « réalisme merveilleux» de la littérature haïtienne dont Alexis fut quelques années plus tard le théoricien, mais les deux se font écho et se ressentent d'une certaine proximité avec le surréalisme français.

 Ce qui est commun aux esthétiques du surréalisme et du « réalisme merveilleux », c'est en premier lieu la dimension syncrétique. Toutes deux cherchent à accomplir la synthèse des contraires. Selon le deuxième manifeste du surréalisme, « tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement. C'est en vain qu'on chercherait à l'activité surréaliste un autre mobile que l'espoir de détermination de ce point ». Chez Alexis, la perception des contraires ne s'abolit pas mais, exaltée au contraire, elle tend à une nouvelle harmonie dans un art qui «ne recule pas devant (...) le contraste violent, devant l'antithèse comme moyen d'émotion et d'investigation esthétique ». En privilégiant les formes du mythe, ou du rêve et des diverses expressions de l'inconscient, l'écriture associe le réel et l'imaginaire sous l'espèce du merveilleux. Et c'est ce qui engendre dans les deux cas un rejet du roman réaliste tel que l'Europe l'avait établi, c'est-à-dire se voulant vraisemblable. Mais, pour Alexis, s'ajoute la raison que ce réalisme vraisemblable n'est pas conforme à l'esprit du peuple haïtien. Selon lui, « l'art haïtien (...) est profondément réaliste quoiqu'il soit indissolublement lié au mythe, au symbole (...). Cet art démontre la fausseté des thèses de ceux qui rejettent le merveilleux sous prétexte de volonté réaliste, en prétendant que le merveilleux serait seulement l'expression des sociétés primitives. La réalité est que ces œuvres sèchement et prétendument réalistes manquent leur objet et ne touchent pas certains peuples. (...) [Dans l'art haïtien], l'imagination règne en maîtresse et refait le monde à sa guise, cependant on n'y trouverait pas un seul élément gratuit, un seul détail qui n'ait sa réalité pratique sous-jacente, immédiatement intelligible pour la masse des hommes pour lesquels il existe ». Le réalisme merveilleux se veut donc l'expression d'un imaginaire propre à l'identité culturelle haïtienne et l'on pourrait parler, à la suite de Depestre, d'un «surréalisme populaire haïtien ».

 3. Littérature haïtienne et créolité. L'esthétique du métissage

En s'intéressant à ces quelques points de rencontre et d'échange entre le monde des lettres de nos deux pays, ce que l'on constate, c'est qu'il y a dans la littérature haïtienne une constante problématique identitaire qui, au sein de la littérature d'expression française , la rapproche évidemment de la littérature des Petites Antilles mais l'en distingue dans le même mouvement. La pensée de l'antillanité, puis de la créolité, dont Glissant et Chamoiseau ont été respectivement les chefs de file, embrasse évidemment la même recherche d'une identité et d'une culture métisses. La littérature haïtienne francophone et la littérature des Antilles françaises ont ainsi exploré des voies communes ou parallèles pour intégrer l'oralité créole à une écriture poétique, dans un français créolisé, pour imprégner l'écrit d'une mémoire culturelle propre à l'oral, pour inscrire la narration dans l'univers du conte et développer un certain onirisme antillais.

 Mais cette pensée du métissage a entretenu avec la conscience nationale des liens différents dans les deux littératures. La réflexion de Glissant l'a conduit à dénoncer tout système de pensée en matière d'identité et il a conçu le principe dynamique de créolisation comme une ouverture au monde: l'identité antillaise devient une « identité-relation ». Chamoiseau, quoique de façon peut-être moins extrême, développe aussi l'idée que ce dont la littérature antillaise est l'expression poétique, c'est la conception d'un monde ouvert sur la diversité des cultures. Tout en conservant le souci de protéger des imaginaires populaires qui risquent de disparaître dans le mouvement de mondialisation, Chamoiseau récuse une classification, au sein de la littérature d'expression française, de type « littérature martiniquaise », « littérature guadeloupéenne », etc., considérant qu'une famille littéraire n'est ni territoriale ni linguistique mais liée au simple rapport qu'ont les auteurs aux mutations du monde.

 Il y a une littérature haïtienne, qu'elle soit de langue créole ou de langue française. La possibilité du choix linguistique, en Haïti comme dans les Petites Antilles, définit évidemment un rapport particulier de l'auteur à la langue, conçu comme l'adéquation d'une sensibilité subjective et de possibilités expressives. Frankétienne rappelait il y a quelque temps déjà que son écriture dramatique ne pouvait être qu'en créole et que sa poésie, quant à elle, s'écrivait en français. La question qui se pose à la littérature haïtienne n'est donc pas celle d'un lien entre langue et nation, mais celle d'un lien entre l'expression littéraire d'une identité et la conscience nationale. En 1956, Alexis déclarait: «Nous considérons qu'il y a deux langues qui peuvent rendre compte littérairement de la réalité vivante d'Haïti ». Depuis, dans un paysage littéraire qui a naturellement évolué, et qui a été profondément marqué par l'importance de l'exil, la question du lien entre littérature et identité haïtienne continue à se poser. Et c'est là, par rapport aux évolutions du reste de la littérature antillaise d'expression française, une spécificité. Il faut ainsi inscrire dans ce contexte de réflexion le concept d'«enracinerrance» forgé par l'écrivain haïtien Jean-Claude Charles: «Pour ma part, je suis un enracinerrant. Aucun terme dont j'aurais pu disposer ne me convient. Je ne suis pas un « écrivain migrant », même si je suis en perpétuelle migration, dans un triangle dont Haïti serait le sommet fuyant, les États-Unis et la France, les angles de base... et l'on voit tout de suite les limites de la métaphore. Car ici, les racines sont au ciel et à la base il y a des branches et d'infinies possibilités de greffes. (...) je ne suis pas un « écrivain cosmopolite », un « écrivain citoyen du monde », tout ça est trop vaste, le cosmos c'est grand, le poids du monde trop lourd pour mes faibles épaules, je ne suis pas un « écrivain sans frontières », ça fait trop humanitaire, même si l'humanitaire ne me répugne pas, mais c'est un autre métier, je ne suis pas un « écrivain transnational », même si la notion des écritures transnationales a quelque validité, ça sent trop la mondialisation à tout-va. »

 Conclusion?

lI. Les lettres haïtiennes et l'Académie française

 Jusqu'à présent, l'Académie française n'a pas accueilli parmi ses membres d'auteur

haïtien. C'est donc par l'intermédiaire de ses prix qu'elle a manifesté de façon concrète la reconnaissance qu'elle voulait donner aux lettres haïtiennes en France et dans le monde francophone.

 Avant d'entrer dans le détail, disons en un mot que l'Académie n'a jamais ignoré les lettres haïtiennes francophones, puisqu'elle les a saluées régulièrement de 1906 à 2012 (cette année même) et que dans son palmarès figurent les plus grands noms de la littérature haïtienne, ceux de Dantès Bellegarde et d'Etzer Vilaire, de Jean Price-Mars, de René Depestre ou de Jean Métellus.

 1. La curiosité pour la littérature haïtienne: intérêts ethnologique, culturel et esthétique

 a) L’anthropologie de Bellegarde

 Le 1er prix que l'Académie a attribué à un ouvrage haïtien date de 1906.

Le Prix Furtado (décerné à « un livre de littérature utile» comme le mentionne sa définition) couronne l'anthologie en deux volumes préparée par Dantès Bellegarde mais aussi Solon Ménos, Amilcar Duval et Georges Sylvain sous le titre Auteurs haïtiens: morceaux choisis précédés de notices biographiques.

 En attirant l'attention sur cette première bibliothèque des auteurs haïtiens dirigée par Bellegarde, co-fondateur de la revue littéraire La Ronde, futur collaborateur du mouvement Haïti littéraire et alors directeur de l'Instruction publique, l'Académie se faisait le relais de son œuvre de passeur afin de faire connaître à un public français les spécificités d'une littérature proprement haïtienne.

 L'importance de ce prix va bien au-delà d'un intérêt de curiosité pour un livre simplement « utile ». Car l'ouvrage était paru en 1904 et répondait à une commande de l'Œuvre des écrivains haïtiens pour célébrer le centenaire de l'indépendance nationale. Aussi le prix de l'Académie prend-il valeur à la fois d'un soutien et d'un encouragement pour une littérature haïtienne qui trace son propre chemin. Et c'est évidemment ainsi qu'il a été perçu en. Haïti même, comme l'indique le discours tenu en janvier 1907 par Solon Ménos: «Telle est l'excellence de l'art que devant lui s'évanouissent instantanément les malentendus et même les préventions les plus invétérées. Le prix décerné par l'Académie française est d'autant plus estimable qu'il s'applique à un ouvrage consacré à la glorification de notre indépendance. Il n'est pas téméraire de dire qu'une coïncidence aussi significative accroît la haute valeur de cette récompense, attribuée comme par un décret de grande naturalisation à notre littérature autonome. » « Littérature autonome» - qui se donne à elle-même ses propres lois : tel est le terme que Bellegarde reprend à son compte, lors d'une réédition de l'ouvrage, pour caractériser la production haïtienne et mettre en avant ses spécificités mais aussi pour l'excepter d'un trop grand particularisme dont le danger aurait été, selon lui, de la faire verser dans l'autarcie culturelle.

 b) L’ethnologie de Jean Price Mars

 De la même génération que Bellegarde, Jean Price-Mars ne partageait pas exactement avec lui ce point de vue sur la littérature haïtienne. Car c'est bien une certaine « haïtianité » de la littérature haïtienne, dans son particularisme, que prône le mouvement de l'indigénisme dont Price-Mars est l'initiateur et le principal penseur. Il est impossible de dissocier la valorisation des fondements historiques et folkloriques de la culture haïtienne qui est au centre de l'indigénisme littéraire et la recherche ethnologique que développe Price-Mars. Aussi est-ce l'ensemble de cette pensée que l'Académie a voulu honorer, en attribuant à Price-Mars en 1959 un « prix pour un ouvrage écrit en langue française par un étranger» mais sans mentionner de titre dans son palmarès. En 1959, Price-Mars avait fait paraître aux éditions « Présence africaine» un livre intitulé De Saint-Domingue à Haïti: essai sur la culture, les arts et la littérature. Cette parution, fondamentale pour la pensée ethnologique et l'étude de la culture haïtienne, n'était néanmoins que l'occasion de saluer la grande figure intellectuelle qu'était son auteur. Dix ans plus tard, en 1969, l'Académie lui attribuait, pour l'ensemble de son œuvre, son Prix de la langue française, ancêtre de notre actuel Grand prix de la Francophonie, créé « pour reconnaître les services rendus au-dehors à la langue française ». Price Mars mourut quelques jours plus tard et l'éloge qui résonna sous la Coupole lors de la Séance publique annuelle prit valeur d'hommage général à celui qui avait mené une carrière à la fois universitaire, politique, diplomatique et littéraire et qui avait consacré un grand nombre d'ouvrages et d'articles à son pays, au problème noir et aux questions africaines et américaines.

 c) Le soutien à la diffusion de la culture haïtienne en France

 Aujourd'hui encore, l'Académie tient à entretenir, en France, la connaissance de la culture haïtienne et de sa littérature, dans un contexte bien différent. Le mouvement de l'indigénisme puis les divers courants de la créolité, fondés sur une recherche et une revendication identitaires, ne contribuaient pas seulement à l'étude de la culture haïtienne mais aussi à sa large diffusion. Aujourd'hui, où l'haïtianité de la littérature haïtienne francophone va plus naturellement de soi, et où la population haïtienne émigrée dans les années 60 s'est bien souvent intégrée à d'autres contextes socioculturels, le risque est grand, pour les nouvelles générations d'Haïtiens vivant en France, de perdre progressivement la connaissance de leur culture et d'oblitérer sa transmission, et pour les Français, de replonger dans une sorte d'ignorance de l'histoire d'Haïti et des spécificités de sa littérature. C'est pourquoi l'Académie a voulu cette année manifester son soutien, par l'intermédiaire d'un de ses Prix de Rayonnement, à l'association Haïti Mémoire et Culture qui œuvre au maintien de la mémoire haïtienne en France et dont l'un des projets est de créer un Institut haïtien de France doté d'une importante bibliothèque de recherche et de documentation.

 

 

2 La reconnaissance de la grande tradition poétique haïtienne

En évoquant d'abord ce souci académique de la culture haïtienne et de la diffusion française de ses auteurs - qui répond plus généralement au rôle que veut assumer l'Académie pour faire rayonner la littérature en langue française dans toute sa variété et ses spécificités - je ne voudrais pas laisser croire que l'Académie ne s'est intéressée à la littérature haïtienne que d'un point de vue théorique et critique.

 a. 1912, Etzer Vilaire

 Ce sont aussi ses grandes œuvres qu'elle a lues et qu'elle a parfois choisi de recommander à la lecture du public français par le moyen de ses prix. La première récompense qu'elle a accordée à un auteur haïtien, après l'anthologie de Bellegarde, est allée en 1912 à Etzer Vilaire pour ses Nouveaux poèmes. Vilaire, né en 1872 à Jérémie, « la ville des poètes », avait été découvert par le poète Georges Sylvain, et appartenait avec lui à l'école littéraire de « La Ronde », qui revendiquait une littérature nationale. La poésie de Vilaire s'ancrait assurément dans une thématique du terroir haïtien et dans la réalité quotidienne de l'île mais elle ne s'y limitait pas et prétendait en même temps à une valeur universelle. C'est en quelque sorte cette universalité de la poésie qu'a reconnue l'Académie à cette époque, en attribuant au recueil prix Jules Davaine, l'un de ses prix de poésie.

 b. La prééminence de la poésie

 Il n'est pas anodin qu'il s'agisse d'un prix de poésie. Il y a un siècle, aux yeux du monde littéraire français, la poésie représente encore dans la hiérarchie le genre majeur, le « grand genre ». Mais si cette prééminence d'estime, en France, devient très vite une survivance, elle rencontre en l'occurrence une particularité de la littérature haïtienne, pour laquelle la poésie est un genre fondamental. C'est une caractéristique que l'on a souvent soulignée: la poésie domine entièrement les divers genres des lettres haïtiennes, jusqu'au roman qu'elle influence. Elle a donné à votre littérature nationale les plus grands noms et aujourd'hui encore, nombre d'auteurs qui écrivent en prose consacrent ou ont consacré une part de leurs œuvres à la poésie. Diverses raisons ont été avancées. Certaines tiennent à des circonstances sociales - le statut de poète demeure entouré d'un certain prestige - et historiques: il se trouve qu'il y a eu en Haïti plus de poèmes que de biographies ou de romans historiques, par exemple, et que la conquête de l'indépendance et de l'identité haïtiennes a principalement trouvé son expression littéraire dans une poésie aux accents épiques. Mais les causes profondes généralement avancées soulignent la forte teneur poétique de l'identité créole haïtienne. Par la translation de l'oralité créole dans la forme écrite, la littérature haïtienne serait essentiellement poétique, empreinte du rythme et de l'image si présents dans la langue créole, marquée de la tradition orale du conte et de cette forme particulière de narration qu'est 1'« audience », et imprégnée aussi de la dimension sacrée des chants du vaudou.

c. Depestre et Métellus

 Cette grande tradition poétique de la littérature haïtienne, l'Académie française a voulu montrer, à la fin du xx" siècle, qu'elle n'était pas enfermée pour elle dans un passé révolu mais qu'elle était toujours bien vivante à ses yeux. On a parfois reproché à la critique française de privilégier trop exclusivement les genres qui étaient de son propre goût plutôt que les formes d'écriture les plus inventives de la littérature haïtienne - soit bien souvent aujourd'hui les formes romanesques plutôt que les formes poétiques. C'est un point de débat tout à fait légitime et l'Académie voudrait, autant qu'il lui est possible, se garder de ce reproche en essayant de conserver son ouverture à la diversité des littératures de langue française et aux réelles spécificités de chacune. C'est en tous cas dans cet esprit qu'elle a fait place dans son palmarès à la tradition poétique haïtienne en attribuant en 1994 à René Depestre, pour l'ensemble de son œuvre, le Prix Amie (un prix de soutien à la création littéraire), avant de lui décerner son Grand Prix de poésie en 1998, pour une « vaste œuvre poétique ébauchée en Haïti, poursuivie à Cuba puis reprise en France », une œuvre pleine du souvenir de son île natale et de ses souffrances, mais pleine aussi d'une débordante imagination, écrite dans une langue superbe, « chaude et profonde », comme il avait alors été souligné.

 En 2010, l'Académie a également attribué à Jean Métellus le premier et le plus prestigieux de ses prix, le Grand Prix de la Francophonie, pour l'ensemble de son œuvre - roman, théâtre, essai, mais aussi et peut-être surtout poésie. Car le recueil intitulé Braises de la mémoire permettait cette année-là de ressaisir toute la création poétique de Métellus et l'Académie avait souligné combien la poésie imprégnait l'ensemble de son œuvre:

« Il a abordé aussi bien le roman que le théâtre et l'essai, mais toujours en poète. Depuis Au pipirite chantant et Jacmel toujours jusqu'à son splendide dernier recueil porté par la colère et l'amour, où l'épopée le dispute à l'élégie, Braises de la mémoire, il chante avec passion et tourment sa terre natale et son peuple marron. Peuple épuisé, pillé, dépouillé même de ses dieux. Terre gorgée de lumière, mais terre qui bouge, qui tremble, qui souffre. »

L'éloge prononcé sous la Coupole avait alors insisté sur le lien profond qui existe, dans l'oeuvre de Métellus, entre la voix lyrique et la langue française qu'elle magnifie.

3. L'ouverture au roman

Cette place prépondérante de la poésie dans la littérature haïtienne, qui

explique en partie l'importance de la poésie haïtienne dans la poésie de langue française, n'est évidemment pas exclusive de toute autre forme littéraire et l'Académie n'a pas admiré que des recueils de poèmes. Bien avant de lui décerner son Grand Prix de la Francophonie, l'Académie avait déjà salué Jean Métellus, mais pour des romans. Pour son premier roman, même, intitulé Jacmel au crépuscule. Le prix André Barré, attribué en 1982, avait été confirmé deux ans plus tard par le prix Roland de Jouvenel, un autre prix de littérature générale, qui avait couronné Une eau-forte. Cette double récompense, à deux ans de distance, était pour l'Académie la déclaration sans réticence d'un enthousiasme de lecture qu'elle souhaitait faire partager aux lecteurs du monde francophone.

 Depuis, la veine romanesque haïtienne n'a pas été entièrement négligée, même si aucun autre prix de l'Académie ne l'a mise en lumière. Rappelons que cette année même, Louis-Philippe Dalembert, dont l'œuvre est principalement écrite en prose, a fait partie des trois candidats parmi lesquels nous avons choisi notre Grand Prix de la Francophonie. C'est évidemment l'ensemble de son œuvre qui a été pris en considération pour ce prix. L'Académie a examiné avec attention et apprécié sa poésie, ses travaux en langue française sur la littérature haïtienne, et même son action en faveur de la diffusion de la littérature francophone d'Haïti, mais elle s'est tout particulièrement penchée sur les romans et nouvelles qui font l'actualité de son œuvre.

 Conclusion?

Conclure cette section en montrant que la place des lettres haïtiennes est à la fois essentielle dans la francophonie littéraire que couronne l'Académie et qu'elle n'y est pas marginalisée, bien au contraire, mais qu'elle y est naturellement reconnue parmi les œuvres de langue française, sans distinction de nationalité.

 

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