Pays fragile...

Publié le 2012-08-29 | Le Nouvelliste

LA CONTINUITÉ DE L’ÉTAT

Au cours de ces dix dernières années, il a été encourageant de constater la consolidation d’une institution haïtienne. La protection civile est entrée dans nos mœurs et graduellement, de catastrophe en catastrophe, elle a montré un savoir-faire dans la capacité de prévention et de sensibilisation aux déchaînements de la nature. Il y a tellement à faire dans notre pays que des fois, certains progrès nous échappent. En termes de prévention, avec l’appui citoyen des médias, la Direction de la Protection civile, dirigée par une dame, Alta Jean-Baptiste, avec celui du Centre national de météorologie conduit par Ronald Sémelfort, a fait un travail remarquable et apprécié par notre société pourtant difficile à reconnaître les efforts. Nous sommes plus enclins à dénigrer qu’à apprécier.

Depuis la gamme de cyclones de la saison 2008 prolifique en catastrophes où l’administration Préval avait mobilisé les grands moyens avec une loi d’état d’urgence qui lui donnait de larges marges de manœuvre, 197 millions de dollars de l’argent du PétroCaribe déboursés, l’État haïtien est devenu de plus en plus proactif dans la gestion des catastrophes naturelles. Les mises en place pour l’arrivée de la tempête tropicale Isaac ont été exemplaires. L’administration Martelly a fait flèche de tout bois pour sensibiliser le pays aux risques inhérents à l’arrivée de la tempête tropicale et le déplacement de populations des zones à risque témoigne d’une volonté de prise en charge d’un État concerné et responsable. Le pouvoir a réalisé un sans faute qui n’a échappé à personne. Il reste cependant à construire des abris ayant une bonne capacité d’accueil pour remplacer les actuels abris de fortune qui n’ont pas le confort requis, des toilettes adéquates, l’approvisionnement en eau, des lits, des matelas et autres équipements ou installations capables de répondre convenablement aux attentes des personnes déplacées à l’occasion.

Pour une fois, dans un domaine précis, l’on enregistre avec encouragement la continuité de l’État. Depuis l’acquisition dans la controverse de matériels et équipements pour 80 millions de dollars qui ont permis au CNE, en septembre 2008, de déblayer la ville des Gonaïves ensevelie sous des tonnes de boue, depuis l’utilisation des mêmes ressources pour contourner l’étang de Miragoâne et réaliser la percée d’une nouvelle voie reliant l’Ouest avec le Sud, les Nippes et la Grand-Anse, nous avons progressé institutionnellement dans le domaine de la gestion des risques et des désastres, même si nous ne pouvons pas être aussi laudatifs pour la manière dont le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a été géré…

LE TEMPS DU BILAN

Nous pensons que la fragilité de notre pays quant aux risques liés aux catastrophes devrait porter à une grande réflexion. Ne devrions-nous pas faire notre bilan comme nation pour faire une estimation de notre viabilité ? A défaut de pouvoir faire cet exercice pour nous regarder en face dansun miroir, nous projetterons pour longtemps encore cette image d’un pays misérable, affaibli, totalement dépendant et dont les citoyens sont aux abois. Aux abois pourquoi, parce que depuis trop longtemps, nous n’avons pas pris conscience au plus haut niveau pour faire un ensemble d’interventions en posant des actes d’éclat comme l’affirmation une fois pour toute de notre statut d’État responsable. L’État haïtien doit exister 365 jours sur 365 et non pas seulement au moment des catastrophes. Cette existence continue de l’État éviterait qu’il y ait des gens à déplacer des zones fragiles au moment des cyclones et des pluies abondantes pouvant générer des glissements de terrain. L’État omniprésent et concerné à tout moment par la routine de la vie en Haïti éviterait aux couches marginales de prendre d’assaut le lit des ravins et les pentes des mornes en construisant en dehors des normes et sans aucune précaution. L’État, à travers ses instances décentralisées, empêcherait l’anarchie des uns et des autres et éviterait en aval des débours dans la construction d’abris, le déplacement de populations et une logistique coûteuse pour faire face aux catastrophes.

L’ÉTAT, INEXISTANT EN TEMPS NORMAL…

L’inexistence de l’État en dehors des moments de catastrophes a produit des situations d’anarchie et de désurbanisation qui nous donnent les bidonvilles et la situation de logements précaires incapables de résister à une pluie drue dequelques minutes. Depuis la fin de l’ère Paul-Eugène Magloire en 1956, il y a près de soixante ans, l’État haïtien n’a conduit aucun programme de logements sociaux digne de ce nom. Les grandes œuvres de travaux publics, la construction de nouveaux quartiers ou de villes ont été absentes des interventions des régimes successifs. Le régime des Duvalier malgré trente ans environ au pouvoir n’a pas de modèle à offrir en termes de logements sociaux. L’on ne nous parlera pas de Cabaret transformé en « Duvalier-Ville » comme réussite. Les interventions faites dans cet espace avec l’argent collecté dans tout le pays, même des élèves des écoles primaires qui de temps en temps devaient donner une contribution de cinquante centimes, n’ont pas dépassé l’aspect de façade. Quelques immeubles publics, le terrain de football, l’arène de combats de coqs « gagè », des résidences allouées généralement aux dignitaires du régime, dont la plupart n’étaient pas de la zone, des maisons  affectées aux chefs macoutes, de petites maisons d’une chambre à coucher en fibrociment et un quatrième type de maisonnettes style maisons des cités alignées l’une à côté de l’autre et que les gens de Cabaret appelaient « bese » l’on ne sait trop pourquoi. Pour sortir de la vulnérabilité en saison cyclonique et en cas de tremblement de terre, l’État haïtien doit se fixer des objectifs nationaux en termes de logements sociaux. Établir un quota à atteindre sur l’année peut constituer un défi dont la levée montrera le progrès dans le domaine, dans tout le pays. Par l’adoption de pareilles décisions, l’État donnera le ton quant à l’urbanisation et aux nouveaux types de logements qui influenceront le reste de la population dans l’édification des demeures familiales.

La précarité, la fragilité et la vulnérabilité de notre pays quant aux catastrophes naturelles sont une conséquence de la passivité de l’État et de son absence pour imposer les normes et offrir des modèles. De ce fait, l’État a de difficiles situations à gérer pour  rectifier le tir et contribuer à l’amélioration de l’image des villes. Revenir à une politique d’urbanisation axée sur le développement de nouveaux quartiers, la construction de nouveaux équipements et de nouvelles infrastructures urbaines, de nouvelles villes et de nouveaux espaces urbains cohérents et modernes sont autant de nouveaux choix à faire pour sortir de l’actuelle situation de panique nationale à la moindre menace de pluie.

DES LOGEMENTS SOCIAUX DIGNES.

Le pouvoir actuel semble conscient du problème de relogement des réfugiés qui vivent encore dans des conditions inhumaines près de trois ans après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. L’appel à la solidarité internationale pour reloger ces personnes doit aller au-delà du ponctuel et du saupoudrage. Allouer vingt mille gourdes aux familles vivant sous les tentes n’est rien moins qu’un palliatif permettant la libération des espaces visibles occupés dans les villes. Avec si peu de moyens, l’alternative n’est autre que de retourner sur les aires fragiles environnant la capitale ou aller grossir le camp de Canaan et autres en dehors de la ville. Autant de problèmes qui attendent des réponses définitives de la part des pouvoirs publics. Canaan, par exemple, devrait faire l’objet de la préoccupation de l’État qui se déclare ouvert aux investissements et au développement touristique. Cette belle côte qui loge des resorts et autres installations hôtelières ou de plaisance qui  ont donné lieu à des investissements conséquents doit faire l’objet d’un traitement responsable pour éviter, une fois de plus, que par lacune et imprévoyance, l’État laisse pourrir une situation qui aurait dû faire l’objet d’une prise en charge responsable. Toute faiblesse ou défaillance de l’autorité compétente dans ce dossier nous donnera une reproduction de la situation de Cité-Soleil. Canaan, comme nous l’avons écrit à maintes reprises, est le prochain dossier de sécurité que le pays devrait affronter. L’inaction habituelle créera une situation de fait accompli, d’irréversibilité néfaste d’une part à l’investissement privé, à l’esthétique et d’autre part à l'aspect sécuritaire. Le transit dans cette partie de la route nationale numéro 1 qui relie six départements géographiques sera difficile quant aux perspectives du développement dans Canaan d’un banditisme à multiples facettes, dont l’affrontement par les forces de l’ordre nécessitera la mobilisation de très grands moyens. Prévenir vaut mieux que guérir, dit-on, nous devons ouvrir  grand les yeux sur ce dossier.

AU-DELÀ DU REBOISEMENT…

La fragilité de notre pays face aux catastrophes naturelles n’est plus une simple question de déboisement et de reforestation. Il y a toute une série de devoirs et de tâches auxquels nous devons nous atteler pour devenir un pays viable et préparé à gérer ces phénomènes incontrôlables et desquels nous n’échapperons pas du fait de notre positionnement géographique. Cuba et la République dominicaine voisine sont aussi exposées que nous. Mais le problème est déjà mieux maîtrisé par ces voisins qui ont au fil des ans démontré une certaine capacité de gestion de ces risques. Les Dominicains, parallèlement à une sérieuse politique de reboisement et une pénalisation de la coupe des arbres, ont, à long terme, développé une politique de logements destinés à différents groupes sociaux, pour prévenir le développement anarchique de maisonnettes et de constructions fragiles dans des espaces indus. Il y a un modèle de logement conçu par le régime balaguériste que les successeurs du vieux dirigeant ont continué et amélioré. Le volume de logements construits sans arrêt au cours des dernières décennies a aidé à changer en mieux l’aspect des villes et des espaces ruraux d’un bout à l’autre du territoire dominicain. Regardez les maisonnettes construites après le cyclone Jeanne à Jimani, juste après les installations douanières. L’État cubain, quant à lui, est connu pour sa grande capacité de déplacement de population dans des abris conformes en cas de menace cyclonique. Cuba est l’un des pays les plus exposés aux risques cycloniques et le pays jusqu’à date le plus régulièrement frappé par des ouragans et cyclones. Par ailleurs, les autorités haïtiennes devraient visiter Antigua et Barbuda pour voir les villages développés par phase et qui ont changé le look de ce petit État de la Caraïbe orientale. En matière de logements, il faut sortir du modèle minimaliste développé par les ONG après le tremblement de terre. Les maisons à construire par l’État dans le cadre d’un vaste projet de logements sociaux doivent tenir compte des réalités haïtiennes. À part l’intérieur comprenant les chambres, une toilette hygiénique, la salle à manger et le salon traditionnel, il faudrait en plus une petite galerie, un point de lessive sur la cour et un espace à l’avant et à l’arrière pouvant servir de verger et de potager avec des plantes à fleurs sur la clôture. L’habitat haïtien progressera et une certaine homogénéité propre à l’espace urbain changera l’aspect de nos villes dans un environnement aménagé plus agréablement.

DÉVELOPPEMENT DURABLE.

La question de l’environnement à viabiliser nous amène à parler du réseau électrique. Il y a eu très peu d’interventions sur le réseau électrique des villes dépassé par la capacité des charges en augmentation bon an mal an et incapable malgré tout de satisfaire la demande constante affectée par un déficit se traduisant par une réalité de black-out. À chaque cyclone, les dégâts sur le système désuet (chute de pylônes et câbles endommagés) provoquent des pannes qui aggravent l’approvisionnement en électricité. Au dernier coup de vent assimilé à une tornade au mois de juillet 2012, certains quartiers de Port-au-Prince sont restés deux semaines environ sans électricité. Le cyclone Isaac a affecté trente sur les trente-deux circuits de la zone métropolitaine. De nouvelles études doivent être effectuées pour combiner en fonction des réalités topographiques, câbles souterrains et fils aériens. Par ailleurs, nous devons regarder les économies possibles en adoptant une stratégie alliant le thermique, l’hydroélectrique, le solaire et l’éolienne en fonction des zones spécifiques. C’est en résolvant de façon durable la question de l’alimentation du pays en énergie électrique que nous capterons les investissements nécessaires au développement, à la création d’emplois par une multiplicité d’interventions de moyennes et petites entreprises. La prolifération de génératrices dans les foyers privés qui drainent beaucoup de ressources des familles détournées de l’épargne nationale, le déficit en approvisionnement électrique qui augmente de manière significative le coût d’opération des entreprises avec des conséquences directes sur la compétitivité des produits haïtiens et sur le coût de la vie en même temps, sont des facteurs sur lesquels l’État central doit agir pour faire surgir une nouvelle réalité favorable à l’investissement et à la croissance économique.

La question environnementale appelle à une prise en charge responsable par une réponse nationale, de façon durable. Vous voyez l’ampleur des difficultés et des défis à surmonter pour un seul domaine qui traverse les multiples aspects des problèmes haïtiens ! Or, nous n’avons même pas cerné le problème environnemental dans tous ses contours. Nous avons fait l’économie de parler des bassins versants à traiter, du drainage des villes en aval, du curage des ravins et des lits de rivière, du traitement des matières plastiques, d’une législation pour faire payer les pollueurs, de la problématique du bois comme principal combustible, etc. Dans tous les autres champs, nous avons des efforts gigantesques à faire pour renverser l’ordre des choses et ouvrir de  meilleures perspectives à nos enfants et aux futures générations. Au lieu de nous concentrer sur  ce tissu de défis, nous continuons à privilégier des crises inutiles et stupides qui absorberont les énergies et le temps nécessaire pour trouver les solutions à nos retards. De façon narcissique, nous préférons nous contempler dans nos miroirs pour voir combien nous sommes superbes, beaux, forts et puissants ! Mais nous sommes en Haïti, tous les dirigeants qui ont défilé au pouvoir ont eu chez eux et au palais national les mêmes miroirs déformants qui leur ont envoyé des images surfaites, agrandies. Il nous faut, semble-t-il, recourir au talent et à l’imagination débridée de Gary Victor pour enlever aux miroirs la capacité de restituer les images[1]. Cela contribuerait peut-être à un dégonflement des ego en faveur de l’établissement de tables de concertation pour résoudre les problèmes nationaux. Les enjeux sont trop importants pour que nous continuions à reproduire des situations de crise qui ne pourront que générer des blocages à répétition.

Le dépassement de soi est le leitmotiv fédérateur que tous les secteurs devraient adopter. Mais l’exemple doit venir du sommet, de ceux qui ont le mandat de diriger le pays en prenant les bons moyens, en adoptant les bonnes attitudes, en montrant du respect pour les institutions et les partenaires sociaux. Les tentations de dérapages et les dérapage effectifs suivant le vieux modèle autoritaire qui a échoué n’augurent rien de bon. La seule voie de sortie pour Haïti en toute souveraineté, c’est la voie consensuelle en rupture avec les coups bas, les jeux de coquin, les tromperies et « mèt dam » traditionnels. Ici, pays fragile peut laisser la précarité de notre environnement pour renvoyer plutôt à la « terre glissée » qui a accueilli les fesses meurtries de tous ceux-là qui, en perdant leur superbe, sont tombés de leur piédestal…


[1][1] Voir Gary Victor, À l’ombre des rues parallèles,Ed. Châteauneuf-le-rouge : Vents d’Ailleurs, 2003. Ce roman de Gary Victor a remporté le prix fiction à la cinquième édition du Prix du livre insulaire (Ouessant 2003).

Hérold Jean-François Auteur

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