Attention, Monsieur le Président!

Publié le 2012-08-16 | Le Nouvelliste

« L’action politique, à certaines heures, est comme le scalpel du chirurgien, elle ne laisse pas de place à l’incertitude.»      F. Mitterand

Attention, M. le Président !Halte-là! Vous cheminez, M. le Président, sur une ligne de crête sans même apercevoir le précipice à côté. Ainsi, le danger vous guette à tous les instants. A l’ami d’hier, nous avons le devoir, en tant qu’obligation constante, de le signaler.  Libre, par contre, au Président d’aujourd’hui de faire la sourde oreille à la clameur qui monte. Mais devant que de vous griffonner ces lignes, serait-il superfétatoire de vous rappeler que vous avez accédé à la Présidence de la République à un moment où vous étiez en situation de faire l’Histoire. De guerre lasse, dans le brouillard de la façon de gouverner au cours de la première année de votre mandat, vous avez plutôt subi cette Histoire.  Serait-il déjà trop tard pour rebondir ? Nous n’en savons rien. Seule notre affection nous prévient contre le risque de complaisance, d’autant qu’il n’est rien de plus avilissant que les bassesses des courtisans. Raison pour laquelle notre honnêteté nous commande toujours d’être fidèle à nous-même.

La politique haïtienne, M. le Président, de tous les temps, n’a jamais laissé personne indifférent, encore moins les nationaux, qui, même dans leur exil, volontaire ou forcé, témoignent d’un souci constant de relèvement à l’endroit de leur pays d’origine. L’Haïtien d’aujourd’hui plus que celui d’hier se demande simplement : « Comment aimer ce pays qui l’a vu naître et grandir jusqu’à ce qu’il en soit chassé pour n’avoir pas su résister aux chorales de pastourelles montées par des génies abscons dont les origines restent encore une énigme indéchiffrable?» Sa capacité d’analyse se heurte aux aspérités d’une incompréhension multiforme. Son seuil de tolérance repoussé jusqu’à l’infini accuse désormais une volonté d’anéantissement de tout ce magma infect dans lequel on le baigne depuis trop longtemps. Ce sont là les conséquences qu’on retire d’un spectacle de vaudeville insoutenable mis en scène par les pouvoirs exécutif et législatif.

Pour accompagner la société haïtienne dans ses cris qui traduisent un ras-le-bol généralisé face à la situation actuelle, des chefs de parti, et non des moindres, s’arment de courage pour dire haut et fort à la radio ce que pense tout bas la majorité. Cependant, dans leur refus de changer leur façon de faire de la politique, non contents de lancer des appels à l’hallali, dans leur discours anxiogène, déjà,   ils parlent au passé de votre mandat. De toute façon, il y a lieu de prévenir toute tentative  de coup d’Etat, car on ne saurait ajouter une crise à la crise après toutes ces années de turpitudes. Le pays a droit à une stabilité politique. Par leur réaction confuse, en voulant choisir la rue, cette forme de populisme obsolète met, à n’en pas douter, l’Exécutif dans la mélasse. Contre la caste élitaire, ils en appellent au peuple. Lequel ? Est-ce l’entité souveraine, le peuple plébéien, la foule porteuse de désirs et de droits ? Victor Hugo, en son temps,  s’écrierait: « Le peuple est en haut, la foule est en bas.» Mais la démocratie, ce n’est pas uniquement la loi du grand nombre. C’est aussi et d’abord des principes. Toutefois, quand ces principes sont menacés, il faut nécessairement des garde-fous pour les protéger. Malheureusement, dans la démocratie balbutiante d’Haïti, cela s’explique par le fait que tous les pouvoirs indispensables au fonctionnement démocratique, sont, depuis ces vingt-cinq dernières années, en crise.

Seul, reste perméable, le tribunal de l’opinion : la presse et l’Internet, cette logique des territoires libres. Pour notre part, cette propension à dire n’importe quoi n’importe quand sous le noble étendard de la démocratie nous paraît très inquiétant. Haïti, aujourd’hui, est à la peine et n’a même pas fait son entrée dans le siècle. Aussi a-t-elle besoin de réconciliateurs de toutes les sensibilités, de porte-parole d’une opinion aspirant à l’apaisement. La meute étant la grimace de l’humain, les hallalis et les curées nous font horreur. En outre, gardien du temple de la raison, nous n’accepterions jamais à devenir le prosélyte d’une Église quelconque.

Sur ces entrefaites, la patience des Haïtiens, attentifs aux promesses électorales  et qui s’attendaient à voir s’ouvrir sur leurs vies un nouveau chapitre  par votre persistance à vous définir a contrario de vos prédécesseurs s’est usée à la meule du temps. Le réel est sans pitié, M. le Président, et il est à craindre que la violence du ressentiment soit égale aux espérances placées en vous.

Le pays, M. le Président, après le séisme du 12 janvier 2010, est en état d’exception. Tout est à reconstruire allant même jusqu’à la conscience nationale. Aussi loin que remonte la mémoire, ce pays a toujours nourri les rêves des hommes, mais, pendant longtemps, le laisser-aller politique était devenu  une étiquette maniérée pour mieux nous cacher le soleil et par ainsi se laver les mains de toute prise en charge sociale. Aujourd’hui, n’est-il pas grand temps de regarder la réalité en face ?  Alors, si pour aller vers demain, on doit commencer aujourd’hui, ne vous faudra-t-il pas réaliser au pas de charge les réformes qui rompront avec le funeste cours des choses et montrer qu’une nouvelle orientation est encore possible? Au demeurant,  partir de rien en politique n’a jamais été facile, mais assumer un héritage politique si obéré reste une vraie gageure et même un pari risqué. Président, tracer un chemin vers la grandeur, telle est l’attente de vos concitoyens. Votre élection était porteuse de l’optimisme, de l’espoir que demain serait meilleur qu’aujourd’hui. On avait espéré que les motivations qui vous avaient emmené à la politique trouvaient leurs racines dans les valeurs de générosité, de solidarité, de fraternité. Quand, à la proclamation des résultats des élections, je vous avais vu sur le petit écran serrer dans vos bras votre servante avec tant de ferveur, je m’étais dit que cet homme portait en lui un idéal de grandeur. A la vérité, cinq ans font un bref délai pour convaincre un peuple qu’une équipe et un programme sont à la hauteur des nouveaux enjeux, mais un quinquennat suffit pour prouver que vous incarnez l’avenir.

Miami, le 10 août 2012   

Dr Jean L. Théagène Auteur

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