La corruption du LIBOR et par le LIBOR (2e partie)

Publié le 2012-08-10 | Le Nouvelliste

Par Leslie Péan

 

Les dérives de la financiarisation ne doivent pourtant pas conduire à jeter le bébé avec l’eau du bain. La finance est nécessaire à l’accroissement de la production mais aussi à l’épanouissement de la culture. On a vu le Parti communiste en Chine au mois d’avril 2012 introduire son organe Le Quotidien du Peuple à la bourse de Shanghai afin de mobiliser 220 millions d’euros, soit trois fois plus que prévu au début pour la modernisation de son équipement. Malgré la crise, les bourses de Shanghai, Hong-Kong et Shenzhen continuent d’afficher un certain dynamisme avec les montants levés par introduction en bourse (Initial Public Offering IPO) qui dépassent ceux de l’Europe et des Etats-Unis[1].

Banque centrale et économie spéculative

L’aiguille de la boussole du LIBOR n’a pas été déviée de son nord magnétique et renversée vers le bas uniquement par la corruption des milieux bancaires. Elle l’a été aussi avec l’appui des banques centrales qui ont imposé leur ordre sur la planète. Au premier rang des banques centrales se trouve celle des États-Unis (la Federal Reserve ou FED) qui mène une politique interventionniste de diminution des taux d’intérêt, d’augmentation du crédit et de la masse monétaire appliquée pour stimuler une reprise économique depuis les six dernières années.  Le taux des fonds fédéraux (Fed Funds rate), qui était de 8,25 % en 1990, a décliné systématiquement et est passé à zéro depuis le 16 décembre 2008.

Mais, malgré cette baisse systématique et son maintien à zéro depuis 2008, l’économie américaine n’a pas pu encore s’engager sur un sentier de croissance dynamique.  La vérité est que la crise n’est pas une crise de liquidité mais bien une crise  de solvabilité. Le niveau d’endettement total est très élevé et était à 353 % du produit intérieur brut (PIB) au 31 décembre 2011, ce qui n’est pas très éloigné du niveau de 369 % qu’il avait atteint en juillet 2009. En Angleterre, le niveau d’endettement total (public et privé) est de 507 % du PIB en mai 2011, en progression constante par rapport à 310 % en 2000 et à 487% en 2008. Le caractère contre-productif d’un  niveau si élevé d’endettement total enlève aux citoyens toute la prétendue douceur de vivre à crédit propagée dans les médias aux ordres. Cette situation d’endettement généralisée est justement à l’origine de la crise de solvabilité que nous avons analysée dans plusieurs autres articles[2]

En fait, la guerre entre les grandes institutions financières dénommées les titans prédateurs a mis aujourd’hui la financiarisation de l’économie sous les projecteurs avec le scandale de corruption du London Interbank Offered Rate (LIBOR).  En envahissant  tous les secteurs de la vie économique, la spéculation a fait augmenter les prix des biens de consommation courante et, en même temps, fait diminuer le pouvoir d’achat des consommateurs. C’est surtout le cas pour l’essence, les produits agricoles et la nourriture, comme l’a montré Bart Chilton de la Commodity Future Trade Commission[3]. Les régulateurs sont impuissants devant les pratiques des puissances d’argent investissant tous les secteurs de la vie et faisant grimper les prix des produits agricoles d’une hausse moyenne au niveau mondial de 30 % depuis l’an 2000[4].  

La financiarisation a gangrené les bourses qui continuent de clôturer en hausse à cause de la spéculation. Le cours des actions augmente sans pour autant refléter la capacité des entreprises à générer des bénéfices. Les bourses deviennent des fictions qui augmentent la capitalisation des entreprises artificiellement.  Le virtuel domine avec le triomphe de l’argent parfois complètement fictif.  La titrisation des subprimes n’a pas encore fini de montrer l’imposture. L’accumulation découlant du travail et des plus-values industrielles et commerciales est attaquée par celle qui veut uniquement faire de l’argent avec de l’argent, sans production ni innovation. L’astuce est d’organiser l’escroquerie à une telle échelle qu’elle permette de bénéficier du « trop gros pour faire faillite » (too big to fail).

Les sociétés fiduciaires (cabinets d’avocats, d’experts-comptables, sociétés de courtages, banques, etc.) qui gèrent les patrimoines des individus et des sociétés ont été les proies faciles de la corruption par le LIBOR. La manipulation du taux d’intérêt à la baisse a fait perdre aux sociétés fiduciaires des masses considérables d’argent sur les 500 000 milliards par an qu’elles ont géré depuis 2007. On peut donc s’attendre à des procès contre les banques centrales, mais aussi contre les banques privées qui ont orchestré cette corruption sans précédent des marchés financiers. Par exemple, un pays comme la Belgique a plus d’une centaine de sociétés fiduciaires et d’experts comptables, tandis qu’au États-Unis d’Amérique le nombre de sociétés fiduciaires approche le millier. Au fait, les pertes ne concernent pas uniquement les sociétés fiduciaires « mais également les villes, les États et les agences municipales, ainsi que les systèmes de retraite des employés publics du Massachussetts, du comté de Nassau dans le Long Island et de la Californie [5]» qui ont intenté des procès en bonne et due forme contre une douzaine de banques et d’institutions financières, dont Bank of America, JPMorgan Chase, Deutsche Bank et Barclays. 

On peut estimer que si ces procès concluent à la culpabilité des banques, ces dernières seront obligées de déclarer faillite, ne serait-ce que pour ne pas payer les indemnités qui leur sont demandées en contrepartie des sommes illégalement soutirées des épargnants. En effet, si l’on prend comme pénalité seulement 1/10 % des 800  000 milliards de dollars en opérations LIBOR, on établit à 8 000 milliards de dollars la responsabilité qui incombe aux banques. Or, dans toute compensation équitable, il faut compter avec au moins 1% de ce que les banques ont volé, soit 8 mille milliards de dollars, chiffre qui les met toutes en faillite. Ainsi s’expliquent les conclusions de l’économiste John Maynard Keynes qui déclarait dans « Les conséquences économiques de la paix » publié en 1920 : « Lénine avait certainement raison. Il n’y a pas de moyen plus subtil et plus sûr de bouleverser la base actuelle de la société que de corrompre la circulation monétaire.[6]» Les capitalistes d’aujourd’hui semblent avoir bien assimilé Lénine !

L’argent fait la loi

À la lumière des pratiques de corruption à grande échelle des capitalistes financiers de la City et de Wall Street, on est en droit de se demander si leur niveau de culture était adéquat pour comprendre que leurs agissements corrupteurs remettaient en question les fondements de l’économie mondiale. À moins de se demander si la corruption n’est pas une nécessité fonctionnelle de toute société hiérarchisée ou encore s’il ne faut pas prendre une définition du mot « corruption » qui renvoie à autre chose, comme le mathématicien Lewis Carroll le fait dire à Humpty Dumpty : «  Quand j'emploie un mot, dit ce dernier, avec un certain mépris, il signifie ce que je veux qu'il signifie, ni plus ni moins.[7]» Le maître ou les maîtres de la planète décident de la terminologie et de la rhétorique qui conviennent le mieux à tous ! En commençant par eux.

Depuis l’accumulation primitive du capital réalisée à la faveur de cinq siècles d’esclavage, la règle du jeu du capitalisme a toujours été  la corruption à travers une mise de côté savamment camouflée de toute éthique et de toute morale. Il semble qu’aujourd’hui les lettres de noblesse du savant camouflage ne soient plus nécessaires. Entre Enron, Worldcom, News Corp ou Wal-Mart, il y a une décennie, et Bank of America, JPMorgan Chase, Deutsche Bank et Barclays aujourd’hui, la corruption a cessé de prendre des gants. Les géants de l’industrie pharmaceutique condamnés à payer de lourdes indemnisations pour fraude et escroquerie sont là pour en témoigner[8]. Le ministère de la Justice des États-Unis a condamné GlaxoSmithKline à payer un montant total de 3 milliards de dollars à titre d’indemnisation pour fraude.

En fait, plus de 10 milliards de dollars ont été payés au ministère de la Justice aux États-Unis par les compagnies Pfizer (2,3 milliards) et Eli Lilly (1.4 milliard) pour violations de la loi[9]. La corruption de la Corporate America, pas seulement dans l’énergie et de la finance, mais dans tous les aspects de la vie économique, n’est plus à démontrer[10]. C’est avec une tape sur les doigts que les dirigeants de la banque HSBC s’en sont tirés pour avoir été reconnus coupables de blanchiment de 15 milliards de dollars de la drogue le 17 juillet dernier[11]. La justice s’est révélée à géométrie variable dans la faillite de la firme MF Global qui a vu disparaître en fumée 1,6 milliard de dollars en 2012 et dont le président Jon Corzine était gouverneur de l’État du New-Jersey.

Selon Jonathan Weil, le traitement de faveur reçu par Corzine serait dû au fait que MF Global était le client du cabinet d’avocats Covington & Burling où travaillaient respectivement Eric Holder, l’actuel ministre de la Justice, et son assistant Lanny Breuer[12]. Le puzzle devient encore plus complexe quand on sait que Covington & Burling était le même cabinet qui avait défendu Charles Mitchell, président de la City Bank en février 1933.  À l’époque, les auditions au Sénat américain avaient eu lieu sur les pertes occasionnées par cette banque à des milliers d’individus qui criaient pour demander d’arrêter et d’emprisonner Charles Mitchell et même de fusiller des banquiers au lever du soleil[13].

Le traitement de faveur accordé aux dirigeants des grandes banques qui ont orchestré la corruption des produits toxiques des subprimes ou encore celui des patrons de MFGlobal sont autant de preuves irréfutables du caractère structurel de la corruption. Au fait, les indemnisations demeurent marginales, car la loi de l’argent est celle que la Cour suprême a reconnue comme dominante et déterminante dans le financement des élections[14]. Les campagnes de financement menées par les organisations dénommées Super PACs permettent de corrompre l’opinion publique par des publicités trompeuses à la radio et à la télévision. L’argent est roi et décide du sort des candidats aux campagnes électorales où, invités à choisir entre deux maux, les électeurs intoxiqués par la propagande ne choisissent pas toujours le moindre.

L’offensive contre le dollar et les banques zombies

L’acceptation du billet vert comme monnaie internationale de réserve est un fait accompli depuis 1945, année où cette devise a remplacé la livre sterling. Toutefois, la position du dollar comme monnaie de réserve dans le commerce mondial est de plus en plus contestée[15]. Depuis la décision unilatérale du président Nixon de suspendre la convertibilité du dollar en or en août 1971, la contestation gronde partout. Elle ne cesse de prendre de l’ampleur. Au point où les députés américains—notamment le républicain Ron Paul et le démocrate Denis J. Kucinich—ont finalement pu avoir gain de cause au Congrès américain dans le débat où ils ont exposé leurs idées sur le dollar et la politique monétaire américaine. Ainsi a été voté le 25 juillet 2012[16] le projet de réaliser un audit indépendant de la FED par 327 votes contre 98. La loi votée veut aller plus loin que l’audit du Government Accountability Office (GAO)[17] en date de juillet 2011 qui avait révélé que la FED avait dépensé 16 000 milliards de dollars pour sauver les grandes institutions financières américaines et étrangères de 2007 à 2010. Dans cet entendement, ce ne sont pas les grandes banques qui ne doivent pas disparaître. Pour les députés américains, « La liberté est trop importante pour disparaître» (liberty : too big to fail).

Si la création de l’euro en 1999 a diminué l’influence du dollar, ce dernier reste la monnaie de référence pour près de 70% des transactions internationales et représentait en 2011 62% des réserves des banques centrales[18]. Mais nombre de pays font des échanges ou envisagent de faire des échanges en utilisant d’autres monnaies. Bien que la Chine soit un des plus grands détenteurs de la devise américaine, ses échanges avec la Russie ou avec certains pays africains se font en yuan. Également, les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’alliance bolivarienne des Amériques (ALBA), réunis à Cochabamba (Bolivie) en 2009, ont signé un traité créant une monnaie électronique commune, le Sucre.

« Le parcours du dollar est insoutenable et pour cela le dollar ne sera pas soutenu »[19], conclut James G. Rickards. Cela prendra peut-être une décennie, mais les dés sont jetés. La politique d’assouplissement quantitatif a permis au président Obama d’arrêter le brutal incendie qui se propageait quand il a pris le pouvoir en novembre 2008 avec un PIB d’une croissance négative de 9% au cours des deux premiers trimestres de l’année 2009. Mais cette politique a ses revers surtout en termes d’accumulation financière au détriment de l’investissement productif. Ce sont des banques zombies qui refusent de déprécier leurs actifs sans valeur et survivent artificiellement grâce au sauvetage réalisé avec l’argent des contribuables. Compte tenu de la situation que reflètent leurs états financiers, elles auraient dû être fermées. Le « printemps des zombies »[20] analysé par le prix Nobel Joseph Stiglitz se répète en Europe et surtout en Grèce et en Espagne avec des banques en léthargie adossées à des promoteurs zombies et enfin à des États zombies.

Sur les brisées du mouvement OCCUPY

Nous assistons à un crash lent qu’aucune politique d’aide à la consommation, d’investissement ou de dépenses gouvernementales ne peut freiner. Encore moins une politique de promotion des exportations par la dévaluation monétaire. Le monde change et l’infime minorité de 0,1% des Américains, soit 300 000 personnes, qui ont profité de la désindustrialisation, de la financiarisation, et de la politique monétaire laxiste des années Reagan ne peut pas continuer à vivre en prélevant des ressources sur le reste du monde. Mener une politique systématique d’endettement et penser éliminer ses créanciers par la dévaluation de sa propre monnaie comporte de gros risques. Toute modification significative à la baisse de la valeur du dollar contient en creux la fin programmée de l’alliance Chine-Amérique. Une alliance chimérique[21] dans sa nature, car reposant sur des illusions et de simples vues de l’esprit. 

Le dollar est attaqué même par le Fonds monétaire international (FMI) qui a préconisé en 2011 son remplacement par les Droits de tirage spéciaux (DTS), déjà créés en 1969, comme monnaie de réserve. Toute la question est de réaliser la réforme monétaire internationale de telle manière que Washington ne perde pas la face. C’est ce qui ressort du rapport des experts financiers des Nations unies dirigé par le prix Nobel américain Joseph Stiglitz[22]. La création de liquidités excessives par l’économie américaine n’est pas une solution surtout quand le rendement du dollar ne cesse de chuter. Le défi actuel pour les États-Unis est l’émergence de personnalités de l’envergure du Président Franklin D. Roosevelt et de la ministre du Travail Frances Perkins, qui seraient capables de mettre un terme à cette politique du chien qui se mord la queue.  La politique monétaire américaine ne mine-t-elle pas depuis un certain temps l’autonomie de ce pays ? Car toute politique systématique de dépréciation du dollar risque d’avoir des conséquences imprévisibles sur la paix mondiale.

Contrairement à l’utilisation de la politique du désastre pour privatiser la vie, il importe de propulser des hommes et des femmes de culture à l’avant-scène pour trouver des solutions multidimensionnelles à une situation qui ne peut plus durer.Elizabeth Warren, ancienne présidente en 2008 et 2009 du Conseil de surveillance du plan de soutien du gouvernement américain au secteur financier (Troubled Assets Relief Program, TARP), n’a pas mâché ses mots pour conclure que « le scandale du LIBOR expose la pourriture à la racine »[23]. Il faut espérer que, sur les brisées du mouvement OCCUPY, les forces vives de l’Occident se réveilleront devant la catastrophe annoncée et ne laisseront pas la politique vaudou à la Ronald Reagan produire une complète inversion des normes. C’est ériger l’ignorance en connaissance que de penser pouvoir « diminuer les taxes tout en augmentant les revenus ». Les puissances invisibles ne peuvent être d’aucun secours pour cette vision maléfique qui déjante la connaissance en déchaînant des forces voulant faire à la fois un certain nombre de choses et leurs contraires.



Leslie Péan (10 août 2012) Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".