Haïti, le pays de toutes les possibilités

Publié le 2012-08-10 | Le Nouvelliste

Il est d’usage de parler de la plus vielle République noire du monde en termes dégradants qui mettent à nu ses manques, ses failles et toutes les dérives qui ont jonché le cours de son histoire. On ne se rappelle que trop rarement qu’elle fut la perle des Antilles et qu’une perle même égarée, enfouie dans l’épaisse boue des dictatures, sous les géantes piles de foins de nos fourvoiements sociaux ou les gravats et les cadavres qu’un terrible séisme laisse derrière lui peut toujours se retrouver si  on se donne la peine de la chercher sans faire économie d’audace, d’efforts, de sagacité et de créativité. 

Notre objectif ici est de poser les jalons nécessaires à une quête plus ou moins éclairée des matériaux indispensables à la construction du futur, non pas dans une recherche nostalgique du passé, mais pour la construction d’un avenir meilleur pour les générations futures.  Cette démarche ne sera malheureusement (ou fort heureusement, selon les goûts) que partiellement objective.   Elle s’inscrit dans la logique des études sociales où l’auteur étant partie prenante du sujet observé ne peut se soustraire complètement du joug de sa subjectivité.  Il l’utilise au contraire comme arme, la transforme en énergie pour attiser son intérêt; ce que son sens d’observation perd en clarté, il gagne en densité.  Quand on est attaché à son pays de manière cérébrale et qu’on le choisit comme sujet d’étude tout effort vers l’objectivité pure est pratiquement futile. 

Haïti est pour certains « le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental », qualificatif favori des grands philanthropes et leurs ONG, il permet de tout dire dans une bulle d’air ; de parler haut et fort sans rien dire qui vaille la peine d’être compris.  Ici, la complexe réalité de la misère se confond avec l’économie de la pauvreté en une formule lapidaire.  Le résultat ?  La précarité de vie des uns fait la fortune des autres. Pour eux, la misère devient, aux dépens même de ses victimes, une commodité pour le moins très lucrative.  Le motif un peu douteux de cette appellation tourne le pays en appât, la revêt de « belles » guenilles, exhibe ses pires plaies pour mieux attirer les millions des bailleurs de fonds internationaux. Pour d’autres, ce coin de terre, orgueilleuse dans ses moindres calambours, est une nation-pacotille qui vacille librement entre une identité nègre mal assimilée et une appartenance latine au meilleur bafouée, au pire surexploitée.   C’est, à en croire ses détracteurs, le pays où la réalité de la vie est marquée en permanence par des difficultés et des impossibilités plus coriaces les unes que les autres et où rien ne peut être pris pour acquis. Cette réalité s’encombre tellement de petits détails, de niaiseries qui l’alourdissent qu’ils l’empêchent d’entamer de manière définitive la route du progrès. 

Depuis deux siècles, c’est surtout son lot de heurts et sa misère qui s’étalent sur ses rivages ,  dans ses corridors et ses abris de fortune.  Sur ses montagnes chauves et ses lugubres eaux, on tend à jeter trop souvent ce regard railleur qui vient encourager la regrettable vision qu’on se fait d’elle : Une terre damnée, gîte des damnés de la terre.   Cette façon de la voir a toujours eu préséance sur d’autres perspectives plus justes ou plus descriptives pour un pays (nous devons le concéder) où la déraison prime trop souvent sur le jugement.

Elle demeure cependant, pour qui veut l’entendre et lui accorder le bénéfice d’une exploration sans préjugés de ses valeurs historiques et écologiques, une vaste étendue de richesses culturelles,  une terre qui semble prélever un impôt sûr des beautés des plus exotiques de Mère Nature.  

Une population d’une énergie envoûtante qui s’atèle dès les premières lueurs du jour jusque tard dans la nuit à se dresser comme un défi plus grand aux grands défis de la vie.  Une élite commerçante d’une étonnante imagination qui se crée des « avenues » là où, selon les meilleures prévisions, il ne devrait avoir que des impasses.  Décriée, elle continue de jouer sa partition dans les affaires quotidiennes du pays.  Malmenée par les intempéries, les calamités politiques et surtout les mauvaises langues, elle trébuche, plie, tombe parfois mais, refusant d’être vaincue, se redresse pour faire face aux improvisations gouvernementales plus farfelues les unes que les autres et l’humeur imprévisible de la société qui semble exceller dans l’art de déguster les rêves les plus ambitieux de ses plus courageux fils et filles. 

Une jeunesse dont l’existence même constitue une action en faveur des invisibles forces de l’univers, un divin testament, un acte de foi et d’espoir.  Ces jeunes ne se résignent jamais de se rendre tant que parmi eux il reste un combattant. Ils ne cessent de se mesurer chaque jour à cette misère écrasante et répugnante qui est le lot de plus de quatre-vingt pourcent d’entre eux. 

Vu les sérieux obstacles contre lesquels elle doit se débattre au jour le jour, cette jeunesse, selon toutes prévisions, ne devrait avoir aucune chance d’être prête à subir les grands changements qui marquent et bouleversent le monde.  Elle aurait dû succomber sous le poids du fardeau, ô  combien lourd, d’être de beaux bourgeons dans cette terrible jungle.  Jeune sur une terre si vielle de misères et rompue à l’art d’anéantir l’espoir, elle aurait pu être vouée sinon à l’anéantissement total  du moins aux vastes goulags de l'analphabétisme. 

Vu le peu de cas qu’on fait d’eux, nos jeunes fleurons ne devraient être qu’une horde de vauriens largués sans objectif dans « la savane du monde » pour emprunter l’expression de René Dépestre.  Cependant, fins combattants, ils savent vendre cher leurs peaux.   Utilisant leurs propres ressources, nos jeunes livrent chaque jour un dur combat contre l’ignorance, l’incompréhension des uns et les machinations, les combines des autres qui concourent à leur complet emballement. 

12 Janvier 2010, le coup fut terrible et aurait dû marquer la fin de cette fin latente qui ne cesse de miner nos espoirs les plus chers.  Haïti aurait pu connaitre la même fin que la ville de Pompéi en Italie qui disparut sous les laves du Vésuve, mais elle existe encore et demeure à notre humble avis le pays de toutes les possibilités. 

Les superstitieux décèlent dans ces derniers cataclysmes une ignoble farce des dieux à nos dépens.  Les cyniques n’y voient rien qu’une réponse en règle à nos piétinements.  Pour eux, la nature s’est évertuée à faire table rase de notre laxisme et des « sages » excuses plus éclopées les unes que les autres que nous ne cessons d’évoquer pour justifier notre « orgueilleuse » stagnation, l’agenda non avoué de nos dirigeants ayant consisté jusqu’à présent à retarder aussi longtemps qu’ils le peuvent le grand remue-ménage nécessaire à une redéfinition de notre rôle dans le concert des nations ou  à esquiver aussi longtemps que l’ordre des choses le permette la grande remise en question de notre identité de peuple.  Lâches, nos dirigeants ont la trouille à la pensée de tout chambarder volontairement dans le seul but de pouvoir repenser notre avenir et de prendre en main le destin de cette nation.   Toute volte-face exige du courage.  Ce courage est d’un tout autre genre.  Il ne se limite pas seulement à  la défense de nos droits fondamentaux de liberté et d’égalité, mais refuse aussi de faire fi du droit inaliénable que nous avons à la fraternité.  Il nous faut ce type de courage qui ne peut se décrire autrement que par de piteux exemples.  Si explicites qu’ils puissent être, ils n’expriment que de manière assez simpliste ce que de force et de lumière il faut à tout un peuple pour retourner en arrière et contempler l’œuvre combien désastreuse qu’il a faite de plus de deux siècles d’opportunités qui lui étaient accordés.

Anéantie comme elle l’est aujourd’hui, Haïti reste, faut-il le répéter, la terre de toutes les possibilités.  Les choses ne sont pas à leur pire état.  Si nous nous hasardons de jeter sur Haïti le regard courageux de l’optimiste en scrutant ses potentialités un peu plus profondément, (ou rien qu’un peu plus « largement ») nous devrions réaliser que  le verre (la situation générale du pays, l’état actuel des choses), pour employer la commune analogie, est à moitié rempli ; et bien plus encore, l’autre moitié est loin d’être vide.  Elle est aussi remplie que la première.  Le verre, pour les irréductibles « positivistes », est rempli jusqu’à sa lie.  Il n’y a que les différentes matières occupant ses deux moitiés à faire la différence.  Le côté apparemment vide est, quoi qu’on en dise, d’un air pur, récalcitrant à l’inexistence.  C’est le vide clair des choses anodines qui dissimulent leur grandeur sous le couvert de leur invisibilité.  La force de ce qu’on ne voit pas est là dans son imperceptibilité.  L’atteindre, le découvrir renferme une double satisfaction : un processus envoûtant, un accomplissement rassurant.  Il n’est pas donné à n’importe qui d’avoir la perspicacité du visionnaire et la touche de l’artiste ; et de percevoir dans un tas de foin l’aiguille d’or en devenir.

C’est un pays où tout est possible.  Si on veut se donner la peine de penser à l’essentiel, à l’indispensable, à l’important, au nécessaire avant de se fourvoyer dans d’heureuses vanités carnavalesques ou autres ; si on prend la peine de s’indigner et de crier gare à la médiocrité qui caractérise nos moindres faits et gestes, on peut dans un avenir pas trop lointain construire une nation de la peuplade errante à laquelle nous sommes réduits depuis quelque temps.  Si nous nous évertuons à exiger que la charrue suive les bœufs et non le contraire ; (la création d’une police environnementale devrait être partie intégrante de toute action sérieuse en faveur de la protection de l’environnement ; un moratoire, par exemple aurait dû être décrété contre toute construction au niveau du Morne L’Hôpital à partir d’un certain délai avant toute démonstration de force contre les actuels occupants) ; si nous jugeons nécessaire de prévenir avant de nous dépenser à guérir (en gérant les turpitudes de la vie plutôt que d’enrayer les causes), cette terre peut bien devenir un pays, une nation ou une vision systémique des choses prévaut sur ce style de gestion abracadabrante qui est malheureusement devenu notre expertise.

Robers Dolciné, BA, MA, MS Secrétaire Exécutif du Grace Corps, Inc. rdolcine@yahoo.com Auteur

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