Sodo

Publié le 2012-07-26 | Le Nouvelliste

 

Pétion-Ville le 16 juillet 2012

 Le samedi 13 juillet, encouragé et en même temps découragé par mes amis, je me suis rendu seul à Sodo. De Pétion-Ville, le trajet a duré 1 heure et 30 minutes, route sans encombrement et très praticable, n’importe quelle petite berline peut faire le trajet.

 En y allant, bien sûr j’ai dû constater que les squatters de Canann/Bon-Repos étaient devenus plus nombreux que lors de mon dernier passage l’année dernière. Certains estiment leur nombre à plus de 50 000. Ils ont commencé à s’y installer en l’espace d’un cillement lorsque le Président Préval eut à déclarer plus de 7 000 hectares de cette zone d’utilité publique. Convaincus que l’Etat ou les ONG allaient leur construire une maisonnette, ils s’y étaient installés. On me raconte que des « raketè » s’étaient accaparés de ces terres et les vendaient ou « enfermaient » à qui mieux mieux. Beaucoup d’ingénuité chez ces « raketè »  flibustiers de ce siècle qui utilisaient leur expérience de squattérisasion dans toutes les villes de la zone métropolitaine de Port-au-Prince et dans tous les chefs-lieux de département pour se faire des millions de dollars. Je ne parle pas du  dollar  qui,  malgré la disparition de la parité de la gourde avec le dollar depuis tantôt 32 ans, s’est ancrée dans nos cerveaux comme une croyance religieuse immuable. Malgré qu’aucune pièce de monnaie ou billet d’argent haïtiens ne porte le libellé « dollar haïtien ». Même les caissières de banque contrôlent leur caisse en « dollars haïtiens » d’abord et en gourdes ensuite, ces gens-là aiment les exercices mentaux inutiles.

Les flibustiers donc, avec la complicité de toute une kyrielle d’officiels élus et nommés, d’agents soit-disant de l’ordre, d’arpenteurs, de notaires et j’en passe ont, durant ces 26 dernières années, après le départ des Duvalier du pouvoir,  conçu un  complot diabolique, ourdi et néfaste pour  convertir toutes nos grandes villes en bidonvilles.  La déclaration d’utilité publique du Nord de la Capitale s’est transformée en cadeau empoisonné pour  M. Martelly  qui, apparemment, vu les problèmes politiques de son début de mandat, ne pouvait pas demander à son gouvernement d’agir sur cette problématique en urgence, il a passé plus de 7 mois pour  former un gouvernement et lorsque le premier gouvernement fut installé la politique traditionnelle aidant, celui-ci ne dura qu’un mois. L’actuel gouvernement à été installé en décembre de l’année dernière. Ceci n’empêche pas que le président et les membres de son gouvernement étaient bien imbus de ce problème avant la prestation de serment de M. Martelly devant le Parlement le 14 mai 2011. Se pare pou w pare lè w ap pran pouvwa. Tout de même, je dois dire que ce gouvernement est le plus rapide et dynamique que notre petit grand pays ait connu depuis  1804, j’ai l’impression qu’ils sont tout aussi pressés de développer ce pays que beaucoup de mes compatriotes et ça me semble prometteur. Le temps nous le dira pour sûr. Petite suggestion pour résoudre ce problème, tout comme pour le centre-ville, annuler la déclaration d’utilité publique de la zone, faire déguerpir les squatters ( you have the knowhow) et demander aux propriétaires de mettre en branle leur plan de construction le plus rapidement possible. Il y avait tout un programme de développement pour ces 7 000 hectares qui a dû être interrompu par le décrèt de M. Préval.

Je m’excuse chers lecteurs de cette digression. Pour aller à Sodo le plus rapidement possible, il faut emprunter la Nationale numéro 1 et tourner à droite si l’on vient de la capitale et à gauche si l’on vient du Nord, devant le panneau que l’etat avait érigé pour indiquer la route en terre battue vers Sodo.  Très aride pendant la moitié du trajet, la zone se transforma devant mes yeux en un espace riche en nature, je m’approchais d’un petit paradis. Il n’y avait pas beaucoup de voyageurs sur la route, la grande majorité incluant le Président s’y étaient déjà rendus la veille. A l’entrée de la ville sous le pont, des centaines de pèlerins se baignaient dans la rivière de Saut-d’Eau. Je m’arrêtai pour photographier ce beau spectacle inoubliable. Malheureusement, les berges de la rivière étaient laissées pour compte, accumulant des lots de détritus générés par cette foule. J’aimerais bien voir l’embouchure de cette rivière au lendemain de cette fête patronale. Il faudra y penser la prochaine fois, j’espère.

Arrivé chez mon amie Jocelyne, qui possède une petite maison au haut de Saut-d’Eau et que je connais depuis un bon bout de temps graçe à ma femme Chantale, et qui, je dois le dire en passant, fut durant mes deux jours,  une hôtesse hors pair d’un « reskyè » de ma trampe, car je n’avais pas annoncer ma visite, publiquement Jocelyne. Mèsi anpil. Beaucoup d’amis étaient la mangeant, buvant, blaguant.  Je pus me baigner dans un bassin qui était alimenté directement par la rivière. La température de l’eau était presque glaciale mais ô combien agréable, nous sommes restés dans l’eau au moins une heure, un ami à qui j’annoncais que j’allais uriner dans le bassin fit objection virulente. Alors mon cher, tu n’a pas été en amont ? Tu serais surpris. J’ai quand même respecté son désir.  Sa je pa wè kè patou nen est le proverbe haitien.

 Sodo, je vous assure que si vous n’y avez jamais été, cet endroit représente une des « things to do before you die », un must touristique à entreprendre.

Le bas de la ville est très petit, à peine 1 kilomètre carré. Des milliers de gens ambulaient, achetaient ou se rendaient au so. Des milliers de voitures étaient garées sur toute les routes, pardon ruelles, sans trottoirs après 164 ans d’existence. Pyeton se chen.

Vers les 5 heures, j’empruntai en voiture la route du saut, celle-ci était à 1,5 kilomètre de la maison. Arrivé non loin cependant, je rebroussai chemin car je n’avais pas l’intention de me rendre au so. Au retour, voyant deux demoiselles piétons qui s’éfforcaient de trainer un gros sac d’au moins 50 livres, je leur proposai de les déposer au centre-ville. Dépassant la maison, je fus stupéfait de me trouver devant un embouteillage monstre. Anwo pa desann, amba pa monte. Je ne pouvais pas faire marche arrière. Nous avons mis plus d’une heure pour arriver tout près du centre- ville qui se trouvait à peine  à 700 mètres de la maison. Constatant ce cauchemar et arrivé à une intersection, j’informai désolément à ces dames que j’allais rebrousser chemin. Rebrousser dura une autre demi-heure. Quand j’eus finalement pris le chemin du retour, je m’égarai et abouti à l’entrée de la ville tout près du pont. Mais voila, l’entrée était encore plus embouteillée, je mis une autre heure à faire du surplace avant d’arriver à l’entrée de la route qui mène au haut de Saut-d’Eau. A cette intersection se trouvaient 8 policiers débordés par le manque de vision et de planification de leur commandant, cependant ils n’avaient nullement l’air de se foutre de tout ce bordel qui était devant eux. C’est comme cela que ça a toujours été et c’est comme cela que çela restera. Ayant laissé des voitures se garer des deux côtés de la petite ruelle, la voie était devenue à sens unique « anba pa... ».  Dégoûté et refusant d’accepter cet état de fait, je descendis de la voiture pour aller trouver le goulot d’étranglement et peut être trouver un moyen de dégager la voie. Arrivé au goulot, je pus convaincre les chauffeurs qu’il fallait se serrer les rangs afin de dégager le goulot, car dans un embouteillage monstre vous serez surpris de l’espace qui peut être libéré par de petites avancées et reculons. Pour compliquer encore plus les choses étaient les motos. Il y en avait des centaines qui étaient à la file indienne. Avec un policier, j’arrivai à leur faire se ranger en double ligne pour dégager la voie. Ayant réussi, je suis retourné à ma voiture et je constatai qu’un policier s’y était installé à la place du conducteur. Ma première pensée  fut de croire que ce monsieur ayant vu la voiture sans chauffeur voulait s’assurer que si la voie se dégageait, il pourrait aussi déplacer la voiture. Les 7 autres policiers étaient toujours là  avec cette fois leur commandant à qui j’ai exprimé ma déception totale pour ce  laxisme et manque d’organisation. Il ne me pipa mot. Ces messieurs avaient aussi une dizaine de véhicules garés sur la route et n’ont trouvé rien de mieux que de stationner 3 véhicules de la Croix Rouge Haitienne à l’entrée même de l’intersection à l’insu de la règle de la circulation qui demande que les voitures soient garées au moins à 5 mètres de toute intersection. Ces policiers n’ont pas été formés ou quoi, et le commandant ? Vraiment mais vraiment décourageant et révoltant surtout. En Ayiti chérie, le révoltant siège en permanence. Leur manque de professionnalisme aura coûté des milliers d’heures aux pèlerins et gaspillé plus de (j’estime) 20 000 gallons (2 000 vehicules x 10 gallons), mais « ki pwoblèm yo, yo  pa konn pase 2 zèd tan lan liy la bank ? epi se konsa bagay yo ye, sak pa kontan…  ».  Yeah  but you must put your devoir au propre ».

Après ces trois heures d’embouteillage, je revins à la maison où je relatai mon aventure à mes amis qui me dirent pratiquement que c’était un peu de ma faute, l’on ne circule pas en voiture durant la fête patronale. OK. Jamais plus  je ne reviendrai pendant cette fête patronale tout autant que ces autorités locales et l’Etat ne démontrent un certain respect pour les citoyens en planifiant minutieusement cette fête. Je ne dis pas que des encombrements de la circulation se développent, mais 3 heures pour parcourir 1 km ? Une petite idée me vient à l’esprit. Les autorités ne pourraient-t-elles pas aménager un vaste parking à l’entrée de la ville et encourager les entrepreneurs à se procurer des motos à quatre places pour acheminer les pèlerins à destination et pendant qu’on y est, d’autres entrepreneurs seraient autoriser à assurer le transport des bagages et autres. Ou bien, autoriser les Pap padap à assurer les trajets. My 2 cents worth. Le gouvernement central à aussi sa part de responsabilité dans cette mauvaise organisation, il connait les faiblesses proverbiales des autorités locales. Quand vous battez la grosse caisse autour d’un événement et après que la Communauté Européenne eut investi 500 000 euros pour faire je ne sais quoi, il est vraiment inacceptable d’exposer des citoyens à de telles déboires.

Je dormis dans ma voiture. Il n’y avait pas un pouce disponible dans la maison pour m’accommoder. Je me réveillai vers 5 heures pour voir déjà des centaines de pèlerins qui s’acheminaient à la chute, gallons d’eau vide en main pour récupérer l’eau coulant de la chute qui est réputée bénite. A chacun ses croyances évidemment. Une pratique que je ne connaissais pas était d’allumer une bougie au sol en faisant une prière. Des centaines de bougies furent allumées par les pèlerins en route vers la chute. La religion est l’opium du peuple, mais il en a besoin car la misère qu’il vit au quotidien a besoin d’une soupape sinon ce serait le désespoir total, de quoi alimenter une révolution.

J’avais besoin de faire un geste avec des citoyens pauvres de la zone, j’ai ouvert la boite à gant de ma voiture pour y récupérer un peu d’argent. Quelle ne fut ma stupéfaction de voir que des 6 000 gourdes que je savais y être, il ne me restait que 1 000. Quelqu’un d’autre s’était assis dans la voiture.

Vers les 9 heures du matin, mon ami Pierre vint nous rejoindre. Lui s’était intelligemment garé à l’entrée de la ville après le pont et était venu à pied. Il aime marcher et a parcouru 1 kilomètre. Vers midi, on nous informa que des centaines de voitures bondées de pèlerins étaient restées des heures attendant de pouvoir investir la ville. Découragés, ils ont dû rebrousser chemin. La ville était en « full deadlock » partout et bien entendu la PNH s’efforçait de se dépasser. L’embouteillage atteignit les hauteurs de la maison. Diaspora qu’on m’appelle toujours, malgré que je sois revenu en Ayiti depuis plus de trente ans, je descendis de nouveau dans la ruelle pour aider la police à dégager la circulation. Je leur suggérai de faire comme hier en forçant les motos à se ranger par groupe de 2 ou de 3 et parfois à aller se ranger dans la cour des voisins. Circulation débloquée assez rapidement grâce à Eddy André qui faisait la même chose que moi. Eddy André est un expert de la circulation qui animait des épisodes de sensibilisation et de conscientisation dans les années 80. Le brave homme s’était dépensé corps et âme dans ce programme pour atterrir dans ce marasme qu’était devenu Sodo 20 ans plus tard. Mais j’estime cependant qu’il nous faut des millions comme lui pour réussir sans se décourager devant un Etat et certainement un peuple têtu et  foncièrement « desòd nan tout kòl » et en mode JPP toute l’année.

Encouragé par le dégagement de la circulation, je me décidai de partir. Mon ami Pierre, lui, avait simplement, en connaissance de cause, marché vers sa voiture et y est arrivé en quinze minutes. Une heure plus tard, il était déjà chez lui. Un autre ami, Phi, décida d’accompagner Pierre, et de le rejoindre dans sa voiture, une autre personne décida de faire de même et confia la rapatriment de sa voiture à son chauffeur, Lucky Guy. Quand on a des moyens on se déplace avec son chauffeur pour ne pas subir les aléas de la circulation en Haïti, au moins le chauffeur est payé pour attendre et quelquefois à cause des carences de  notre Etat arrive à se faire payer des heures supplémentaires pour « blokis ».

 L’on me fit savoir que bien que la circulation avait été dégagée à notre niveau, le centre- ville était de nouveau bloqué et que la police faisait « de son mieux » ou, comme les fonctionnaires publics aiment dire, « ils travaillaient d’arrache pied ». Yeah sure. Qui pis est, la police maintenant complètement, mais totalement débordée forçait les chauffeurs qui voulaient emprunter la route menant vers Titanyen à 30 minutes de la ville d’emprunter plutôt la route nationale #3 pour se rendre à la capitale, cette route, elle, était relativement neuve et ne portait pas encore les traces de notre insouciance, neuve (3  ans) elle permettait d’aboutir à la Croix-des-Bouquets en 1 heure. Têtu comme je le suis, je refusais d’emprunter la voie longue. Les policiers étaient sur les nerfs à cause des circonstances crééés par leurs manquements et nous les citoyens étaient obligés de leur laisser faire sinon il vous menace de toute sorte de choses. Les dieux sont tombés sur la tête et se sont réveillés en Haiti. Men deblozay. L’un des policiers en m’intimant l’ordre d’emprunter l’autre route m’expliqua que le DG était dans les parages et que, lui, devait agir en gwo ponyèt pour montrer à son DG qu’il faisait son travail. Il n’avait aucune considération pour les citoyens,  son allégeance totale, après des années de « protéger et servir », était à son cher DG. Nou entrave.

Alors  chers lecteurs, c’est ainsi que j’ai passé 3 heures avant d’atterrir chez moi sur une route qui devrait me prendre 1 heure 30 et après avoir consommé 10 gallons pour un trajet de 60 kilomètres, ou 6 km au gallon.

Pa janm ale Sodo pou fèt patronal li. W ap regrèt.Cependant ,je vous exhorte vivement à y aller un autre jour et de jouir de l’hospitalité des Sautelais et jouir d’une verdure et d’une fraicheur à vous couper le souffle. Le site web de la Mairie, bien présenté, (sautdeauhaiti.com), révèle aussi l’existence de plusieurs grottes à explorer et annonce que la zone du haut de Saut d’Eau a été déclarée Parc National , bravo pour cette initiative.

Merci et bien à vous.

Alix Lamarre Auteur

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