Un oiseau s'est envolé « ochan » pour Lucienne Pierre

Publié le 2012-07-23 | Le Nouvelliste

Par Louis Carl Saint Jean

Petit, je prenais un plaisir immense à assister au merveilleux spectacle de la migration nocturne des oiseaux caressant délicieusement et passionnément le firmament port-au-princien sous l’éclairage argenté de la pleine lune. Un soir d’été, je devais avoir entre cinq et six ans, j’étais assis sur les genoux de ma grand-mère, sur notre petite galerie en bois du Morne-à-Tuff. À une heure avancée (entendez entre neuf et dix heures), une nuée d’oiseaux se dirigeant du midi vers le septentrion piqua ma curiosité et m’inspira cette question: « Maman, où s’en vont-ils, ces oiseaux? » Souriant, elle me répondit: « Ils s’en vont dans les quatre coins de la planète pour parler de la gloire d’Haïti et pour chanter les plus belles chansons du pays. » « Vont-ils revenir en Haïti ? », insistais-je, curieux. « Non, me confia maman, ils partent pour ne plus revenir… D’entre eux, certains tomberont malades en cours de route; d’autres mourront, fatigués après le long trajet… Peut-être qu’avec le temps, d’autres les remplaceront... Ay pitit mwen, se lamenta-t-elle – pareil au cri que Jacques Roumain, dans son chef-d’œuvre Gouverneur de la Rosée, fit pousser Délira Délivra à son fils Manuel –, ceux-là, nous les perdons pour de bon, et je me demande si l’on va en trouver de la même espèce pour les remplacer… ».  Comme les séparations sont dures à accepter!

Ah! franchement, au cours de la migration définitive des plus grands et des plus beaux oiseaux de notre pays, ceux d’ailleurs d’une rare espèce, un s’est envolé à jamais le 5 juillet 2012. Cela est arrivé au «Franklin General Hospital», à Valley Stream, New York, au terme d’une longue maladie supportée avec le rare courage d’une vraie femme haïtienne. L’oiseau parti était l’une des plus belles voix féminines de notre pays. Pendant près de 40 ans, elle avait contribué au rayonnement de notre culture un peu partout à l’étranger. Elle s’appelait Lucienne Simone Pierre.

À cause du blackout culturel dans lequel notre pays se trouve plongé depuis longtemps, très rares sont celles et ceux qui connaissent qui était cette Lucienne Pierre. Et pourtant ils sont légion nos grands musiciens à voir en elle une chanteuse de très grand talent. Herby Widmaier, l’un des nos meilleurs chanteurs,  n’y va pas par quatre chemins quand il parle d’elle : « Si Rodolphe Legros et Guy Durosier sont mes chanteurs haïtiens préférés, parmi nos chanteuses, Lucienne Pierre est une qui m’a vraiment impressionné. Elle chante avec ses tripes et son cœur. Elle a une voix extraordinaire, qui m’émeut beaucoup... » (1) Jugeant Lucienne à partir de son interprétation de la pièce Sole O, Serge Simpson, superbe pianiste haïtien évoluant depuis plus de vingt ans en Norvège, affirme : « Sa technique est impeccable. Perchée sur un effet d'octave assez haut, elle glisse pour atteindre la note de l'octave en dessous, puis remonte avec une justesse remarquable à une octave plus haut. Elle ne crie pas. Je la trouve mélodieuse, angélique. Accompagnée uniquement d'un tambour, Lucienne Pierre réalise de sa voix pure un véritable tour de force dont sont incapables  beaucoup de grandes chanteuses internationales. » (2) Selon le violoniste classique Yves Deshommes: « Lucienne Pierre reste une référence dans le domaine de la chanson folklorique haïtienne. J’avais 11 ou 12 ans quand je l’ai entendue chanter pour la première fois. Je n’ai pas assez écouté Lumane Casimir, donc je n’oserai point comparer la qualité vocale chez ces deux grands noms de notre chanson. Cependant, à mon humble sens, aucune chanteuse n’a chanté notre folklore aussi bien que Lucienne.» (3)

 

Lucienne Simone Pierre (son nom complet) a vu le jour le 22 janvier 1928 à l’avenue Magloire Ambroise, à Port-au-Prince, fruit des œuvres de Joseph Lysius (originaire du Bel-Air, à Port-au-Prince) et d’Esther Pierre (native de Jérémie). Dès l’âge de 10 ans, en compagnie de ses condisciples, spécialement d’Andrée Content (devenue l’une des superbes danseuses de notre pays, surtout du rythme yanvalou), en pleine salle de classe à l’école de madame Honorat, située alors à la rue Capois, elle se met à imiter la voix des vedettes étrangères que diffusaient les rares stations de radio de la capitale. Au cours des vacances d’été, « tous les après-midi, je marchais de quartier en quartier pour aller chanter dans des petites pièces de théâtre », se souvient-elle. Elle adore Tino Rossi et Carlos Gardel, le roi du tango. À cette époque, chez nous, ses chanteurs préférés sont Alexandre Lamothe, Jean-Marie Durand et surtout Rodolphe « Dòdòf » Legros. Un peu plus tard, Lucienne deviendra une grande admiratrice de Guy Durosier, d’Herby Widmaier, de Gérard Dupervil, de Joe Trouillot, de Lumane Casimir, de Martha Jean-Claude et d’Emerante de Pradines. Ses trois orchestres de prédilection ont toujours été le Jazz des Jeunes, l’Orchestre Septentrional et le Super Ensemble Webert Sicot.

En 1942, la jeune Lucienne fait partie du groupe de danse et de chant « Les Jeunes Filles en Fleurs » qu’avait monté l’ethnologue Lorimer Denis en vue d’exploiter le folklore enfantin de notre pays. Au Bureau d’Ethnologie, elle chante alors pour la première fois devant un grand public. En décembre 1943, en plein « rejete », campagne antisupersitueuse entamée en 1941 sous l’administration du président Elie Lescot, une amie trompe sa vigilance et l’emmène assister à une cérémonie de vaudou à Bizoton. Elle tombe amoureuse des pièces qu’elle a entendues. « J’en ai donné trois - Cécile O, Krisyann O, Sole O - à Gérard Hilton, l’un des membres du Trio Kiskeya. De concert avec Luc Desroches et Raymond Gaspard, Hilton les a arrangées et m’a invitée à les chanter avec son trio chez madame Boucard, à Lafleur Ducheine. » Depuis lors, ces morceaux, ajoutés à Sou lanmè, sont devenus ses talismans. De tous nos rythmes, elle a toujours eu un faible particulier pour le nago, le mayi et le yanvalou. D’ailleurs, épris lui aussi de la voix de Lucienne, Gérard Hilton affirmera: « On parle souvent de Lumane Casimir, de Martha Jean-Claude et d’Emerante de Pradines. C’est bien. Ce sont trois grandes chanteuses. Mais nous oublions toujours de mentionner le nom de Lucienne Pierre. Celle-ci était une excellente chanteuse. Quand je l’ai connue, elle était encore adolescente. » (4)

En 1945, invitée par son idole Dòdòf Legros, elle chante pour la première fois à la radio. Elle interprète alors Gabelus. Il sied de signaler que, à en croire Emerante de Pradines, « cette chanson avait connu un succès immense grâce à la grande diva haïtienne Marthe Augustin » (5). Au cours de l’année 1947 (alors âgée de 19 ans), elle se produit au Salon de l’Agriculture. Elle rencontre à nouveau Lorimer Denis et le Dr François Duvalier. Ce dernier était alors directeur de la Santé publique au sein du gouvernement de l’honorable Dumarsais Estimé. Epris de la voix de cette jeune chanteuse, qu’ils avaient l’habitude d’applaudir au Bureau d’Ethnologie, ces chercheurs l’invitent à les rejoindre pour leurs travaux de recherche, soit à Merger, à Mariani, au Pont-Beudet, à Kenscoff, etc. Lucienne allait remplir le rôle d’interprète des chants qu’ils recueillaient au cours de leurs travaux sur le terrain. Elle fera brièvement partie d’un chœur  qu’avaient monté ces deux ethnologues pour remplacer « Mater Dolorosa », groupe formé en 1942-1943 au Bureau d’Ethnologie à Port-au-Prince par le duo Denis-Duvalier.

Au début de 1948, peu après l’annonce du lancement officiel de la commémoration du Bicentenaire de la fondation de Port-au-Prince, Siméon Benjamin  invite Lucienne à se joindre à la « Troupe Ayida ». Elle y passe entre trois et quatre mois et va rapidement s’associer à la « Troupe Danbala » de Clément Benoit. En décembre de la même année, encouragée par l’ethnologue Emmanuel C. Paul, elle adhère à la «Troupe Lococia » de Max Denis, dont le tambourineur était le grand Jean Rémy, futur membre du Jazz des Jeunes. Dès sa première sortie au Rex Théâtre, c’est le succès. Elle interprète alors:

Empereur Dessalines O

Ou se vanyan gason

Sa ou kwè yo fè nou

Peyi-a nan men nou deja.

 

L’année 1949 sera celle qui laissera à Lucienne ses meilleurs souvenirs. D’abord, en février, elle se distingue par ses exploits artistiques à l’inauguration du Ciné Montparnasse, événement auquel avait participé le gratin du flolklore national: Lina Mathon-Blanchet, Lumane Casimir, Antalcidas O. Murat, le Jazz des Jeunes et d’autres encore. Ensuite, le 10 décembre, elle est chaudement ovationnée durant  les festivités marquant l’inauguration du Théâtre de Verdure Massillon Coicou (dit Théâtre de Verdure). « Cette fois-ci, raconte-t-elle, j’avais peur de chanter pour plusieurs raisons. D’abord, parce que le président Estimé se trouvait dans l’assistance; ensuite, parce que Lumane avait déjà été chaleureusement applaudie par le public. Sentant mon trac, celle-ci s’est approchée de moi et m’a dit: «Demande à Max Denis de te faire chanter le refrain très populaire: " Prezidan Estimé, woule-m de bò. Dumarsais Estimé, wa woule-m de bò… woule-m de bò… "  Jean Rémy était superbe au tambour. Ce fut l’explosion dans la salle. Depuis lors, j’ai appris à aimer Lumane tant comme artiste que comme personne. »

A part ses qualités artistiques extraordinaires, Lucienne Pierre était également une femme de caractère et de conviction. Au début de juin 1950, en vue de protester contre le coup d’État qui a renversé le président Dumarsais Estimé moins de quatre semaines plus tôt, elle refuse de chanter en présence des membres de la junte militaire (composée du général Franck Lavaud, des colonels Paul-Eugène Magloire et Paul Levelt) qui clôturait l’Exposition internationale du Bicentenaire. « J’ai passé plus d’une semaine malade à la suite de ce coup d’État. Ce 10 mai 1950 était le jour le plus sombre de ma vie. Même si j’allais mourir, je n’aurais pas accepté de chanter en cette occasion pour la junte », a affirmé notre merveilleuse chanteuse.

En février 1953, Lucienne allait connaître un autre épisode très délicat dans sa vie. En effet, le dernier jour du carnaval, elle est atteinte à l’œil gauche par un pétard. Elle abandonne alors momentanément les tréteaux. Ne pouvant recevoir les soins ophtalmologiques que nécessitait son état, elle a depuis lors perdu l’usage de cet œil. Courageuse, après une année d’absence, elle renoue avec son public. En octobre 1956, Antoine R. Hérard fera appel à Lucienne pour animer une série d’émissions  lors d’une levée de fonds organisée en faveur de Lumane Casimir. Deux ans plus tard, André Narcisse, directeur du Théâtre de Verdure, en fait la chanteuse soliste de la «Troupe Folklorique Nationale ».

Pendant qu’elle est « reine chanterelle » de la TFN, Lucienne présente des spectacles avec la majorité des troupes folkloriques éparpillées ça et là à travers la capitale et à Pétion-Ville. En effet, soit au Théâtre de Verdure, soit au Rex Théâtre, soit à l’Hôtel El Rancho, soit à Cabane Choucoune ou ailleurs, elle a chanté tour à tour avec la Troupe de Lavinia Williams, la «Troupe Balendyo » de Vivianne Dennervil, la « Troupe Guy et ses Jeunes Danseurs de l’Ile » de Guy Jean-Louis, la « Troupe Sourire d’Haïti » de Rose Marie Kernisant,  la Troupe de Louinès Louinis, la « Troupe Bakoulou » d’Odette Wiener et d’autres encore. Au cours des années 1960, elle  présente pluieurs spectacles au Casino International d’Haïti avec Ansy Dérose et Joe Trouillot. Elle  représente la culture nationale dans les plus grandes villes et dans beaucoup d’îles des Caraïbes. Citons, parmi celles-ci: Washington, DC., Florida, Minneapolis, Missouri, Montréal, Mexico City, Porto Rico, St. Croix, St. Thomas, la Martinique, la Guadeloupe, etc.

Très fière de son art, Lucienne a avoué: « Dans ma vie, je n’ai aimé aucune autre chose que chanter. Lorsque je chante, c’est comme si j’entendais la voix de Dessalines et de Capoix La Mort. C’est la raison pour laquelle je ne me suis jamais laissée décourager, bien que beaucoup de gens m’aient exploitée. L’argent, si et quand on m’en donnait, venait après. » Elle est la chanteuse qui est restée le plus longtemps au sein de la TFN. En effet, elle s’en séparée en 1985 et a mis fin à son enviable carrière artistique. Au cours des années 1980, elle a reçu des mains du président Jean-Claude Duvalier la distinction « Honneur et Mérite pour la culture.» Ce n’est pas sans raison qu’André Narcisse l’avait surnommée  « La doyenne de la Troupe folklorique nationale ».

Si au cours de sa carrière Lucienne s’est beaucoup produite sur scène, elle n’a malheureusement pas enregistré beaucoup d’albums. D’ailleurs, il en a été ainsi de la majorité de nos anciennes gloires musicales et vocales. Ce n’est qu’en 1968 qu’Herby Widmaier l’a invitée à graver quelques chansons dans l’album intitulé «Voodoo Artistry » (AMC-120). Elle s’est alors surpassée dans Krisyann O, Sole O,  Sou lanmè, etc.  Dix ans plus tard, en collaboration avec le grand artiste Jacques Maurice Fortère (Wawa), elle enregistrera son unique album solo intitulé «Mambo Lucienne ». Il convient de noter que Lucienne n’a jamais été « manbo ». C’est Wawa qui, au cours d’une séance au studio de répétition, trouvant une occasion pour la taquiner, lui avait donné le sobriquet «Mambo Lucienne ». D’où, d’ailleurs, le titre du disque. Durant toute sa vie, notre chanteuse a toujours plutôt professé la foi catholique.

En 2003, Lucienne Pierre quitte son Port-au-Prince natal et s’établit définitivement à New York pour rejoindre sa fille unique Immacula Desvarieux et ses petits-enfants. En janvier 2004, elle est victime d’un accident vasculaire cérébral (« stroke »). Elle a développé plus tard le myélome multiple. Selon sa petite-fille Frantzie Agnant: « Ma grand-mère était une dame courageuse et ferme. Elle nous a appris comment lutter, comment piocher durement. Pour elle, le mot non n’existait pas. Elle était une dame formidable. Elle a supporté sa maladie avec courage. Elle n’a jamais questionné Dieu. Elle était ma vie. »

C’est donc une espèce rare de notre folklore qui est tombée dans cette migration d’oiseaux que ma grand-mère tentait à sa façon de m’expliquer. On croirait entendre la charmante voix de Lucienne Pierre chantant la première strophe du poème Testament d’Etzer Vilaire, le grand barde jérémien, le chef de fil de la Génération de la Ronde:

Lorsque j’aurai goûté le charme de la mort,

Quand le philtre éternel qui a fait que l’on s’endort,

Et mon cœur lavera l’amertume du sort,

-Vous êtes bien assez pour porter seuls ma bière –

Portez-moi, mes amis, sans pompe au cimetière.

 

Les restes de Lucienne Pierre reposent au « Saint Charles Catholic Cemetery », situé à Farmingdale (Long Island, New York). Pour parodier mon ancien condisciple et collègue, le poète et l’économiste gonaïvien Ronald Jean-Baptiste : « La terre certes recouvre le corps de Lucienne Pierre, mais elle ne recouvrira jamais sa mémoire ». Alors, « ochan » pour toi, Lucienne, toi qui as été une Haïtienne merveilleuse et intégrale, un véritable «natif-natal».

 

 

 

 

Louis Carl Saint Jean louiscarlsj@yahoo.com 16 juillet 2012 Auteur

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