L'Union européenne en soutien au développement rural d'Haïti à travers le Projet microfinance pour la pruction agricole en Haïti

Interview accordée au magazine Le courrier de l'ANACAPH par Steven Rault, assistant technique à la section Développement rural de l'Union européenne Insertion demandée

Publié le 2012-06-29 | Le Nouvelliste

ANACAPH : Pouvez- vous nous présenter la délégation de la commission européenne en Haïti, ses priorités et ses objectifs? Union européenne: La délégation de la Commission européenne est en Haïti depuis 1991. Cela fait vingt ans. Nous avons deux approches : une programmation directe avec le gouvernement à travers le Fonds européen du Développement et un appui à travers des organisations non étatiques, les ONG, les Organisations internationales et nous avons aussi financé les caisses populaires avec un projet pilote en 2010. Nous sommes dans la délégation une cinquantaine de personnes dont une vingtaine d'expatriés et une trentaine d'agents locaux. Nous avons une section administrative, trois sections opérationnelles : les infrastructures, le développement rural et la sécurité alimentaire avec l'environnement. Nous avons aussi une section traitant des sujets économiques, une section presse/politique et une section finance -contrat qui contrôle les projets que nous finançons. Notre financement au gouvernement à travers les programmes « FED » est mis en oeuvre à partir d'un papier stratégique du pays cosigné par le gouvernement haïtien et l'Union européenne. Notre tranche de financement actuel est de six ans (le dixième "FED'' 2008-2013 inclus). Dans le papier stratégique défini avec le gouvernement, nous avons identifié trois secteurs de concentration pour le dixième FED: les infrastructures, la gouvernance et l'éducation. Le développement rural n'est pas un secteur de concentration mais c'est fort possible qu'il le devienne à travers le onzième FED. Nous avons aussi les lignes thématiques. Pour le développement rural, nous avons la ligne de sécurité alimentaire et aussi d'autres financements ponctuels. ANACAPH : Pouvez vous nous présenter un bilan des actions de l'UE en Haïti concernant la sécurité alimentaire et aussi les perspectives dans ce domaine pour les années à venir. UE : Pour la sécurité alimentaire, nous avons des allocations dont Haïti est bénéficiaire presque chaque année. En 2008 nous avions 4.7 millions d'euros et,en 2009,6 millions d'euros. Pour 2010, il n'y a pas eu d'allocation; pour l'année (2011) nous avons eu une allocation de 6 millions d'euros. On doit faire des allocations par appel à propositions publiques. Nous avons aussi d'autres actions ponctuelles comme la facilité alimentaire qui a été décidée à la suite de la flambée des prix en 2008 et mise en oeuvre à partir de 2009 pour un montant de 19.8 millions. Il y avait 5.8 millions comme appui budgétaire au gouvernement et les 14 autres millions étaient partagés par deux organisations internationales, la FAO travaillant dans le Nord-Est et l'agence française de développement qui travaille dans le Centre et l'Ouest. Nous avons une autre action ponctuelle qui arrive avant la fin de cette année. Elle concerne les OMD, et Haïti recevra une allocation de 20 millions d'Euros. L'action qui sera financée est en cours de discussion avec le gouvernement. L'idée est d'augmenter la production agricole pour en acheter le surplus qui va être probablement utilisé dans les programmes de cantine scolaire pour une durée de trois à quatre ans. Finalement nous avons notre projet pilote, la micro-finance. ANACAPH : L'Union européenne est présente depuis vingt ans en Haïti, et depuis plus de vingt ans, la production agricole haïtienne ne cesse de diminuer. Vingt ans de régression tandis que la population augmente. Haïti ne peut pas nourrir ses fils. Quelles sont les causes de cette situation d'après vous? UE : Les causes, ce n'est pas forcément à nous (européens) de les identifier. C'est surtout au peuple haïtien de les identifier. Quand on visite les zones rurales haïtiennes, on voit que ce sont des zones très vulnérables. Il y a une forte volonté de produire, il faut toutefois poser le problème de durabilité des méthodes agricoles employées et celui des choix de culture selon les zones de production. L'environnement est dégradé. Il y a des raisons structurelles à la baisse du niveau de production des sols. Effectivement, l'augmentation de la démographie n'arrange pas la situation, puisqu'on parle d'un doublement de la population. Un grand problème pour la protection de la production locale en Haïti est la concurrence des produits importés sans aucune taxe d'importation (en tout cas, c'est 3% pour le riz). Il est plus difficile d'apporter le riz de la province à Port-au-Prince que pour les Américains d'en exporter vers Port-au-Prince. ANACAPH : Quelles stratégies, d'après vous, pourrait-on adopter pour augmenter rapidement et considérablement la production nationale dans le but d'améliorer la sécurité alimentaire? UE:En fait, il y a plusieurs stratégies possibles. Il faut une mise en valeur des connaissances locales au lieu d'importer des connaissances extérieures. Il faut prendre en compte que l'agriculture mondiale actuellement est dans une situation charnière. On sait dès à présent que le schéma de production agricole productiviste mise en place depuis les années 70 sur la base d'intrants chimiques n'est pas durable puisqu'il dépend de ressources qui deviennent de plus en plus limitées. L'emploi d'une stratégie de ce type sur le court terme avec pour effet l'augmentation rapide de la production est cependant possible. Mais malheureusement ces stratégies ne sont pas durables. Notons que la stratégie qui pourrait être adoptée, c'est l'intensification de la production au moyen d'intrants chimiques pour une réponse rapide ; mais aussi avec la mise en place d'une agriculture durable valorisant les sols par le biais de la conservation et de la valorisation au mieux de la production agricole et les produits de l'élevage, la diversification de la production sur de petites surfaces. Ces systèmes de production n'ont pas besoin d'intrants supplémentaires et permettent de nourrir suffisamment de gens. Après, il faut s'attaquer aux problèmes structurels comme par exemple le droit foncier. Tout cela dépend du secteur agricole et de ses acteurs qui doivent eux-mêmes se poser les bonnes questions pour avoir une stratégie globale qui réponde à la question d'augmenter la production. Le renforcement de la filière agricole est un aspect aussi très important avec la disponibilité de bonnes semences, la disponibilité des engrais au bon moment, des entrepôts adéquats pour stocker, la transformation des produits et la commercialisation. La stimulation du marché local pour permettre au producteur de vendre son surplus de production,l'acquisition de bonnes semences et des engrais, le financement pour les entrepôts sont inclus dans notre appel à propositions. Mais sans les infrastructures nécessaires, les entrepôts, les infrastructures pour la transformation et la commercialisation et le désenclavement des zones rurales du pays, les contraintes resteront toujours. Les connaissances agricoles en Haïti existent, il existe un savoir agricole depuis plusieurs générations. Il est alors important d'identifier les bonnes pratiques, les savoir-faire pour les mettre en valeur, plutôt que d'importer une technique, plutôt que d'apporter une solution qui soit une recette toute faite. Après, la coopération internationale pourra très bien aider à résoudre les problèmes d'infrastructures et accompagner le changement du secteur agricole. Il est très important que le secteur se structure ! Le secteur se développera par la formation. Les gens qui restent à la campagne doivent avoir une formation : le bac agricole, le brevet agricole. ANACAPH : Connaissez-vous un pays ou plusieurs qui ont su résoudre de façon rapide et durable leur problème de sécurité alimentaire qu'Haïti pourrait choisir comme modèle à adapter ? UE: Un cas concret, je n'en connais pas ! Je connais un effort qui a été fait dans le passé concernant l'auto suffisance alimentaire : les pays européens au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Ça a été des choix politiques profonds. Il faut prendre en compte un objectif de production agricole en quantité et en qualité suffisante pour nourrir sa population. Ça n'ira pas en absence de volonté politique. C'est comme ça que cela s'est passé en Europe. C'est la volonté politique qui a fait que les gens ont été formés, appuyés pour augmenter la production agricole. Techniquement, les recettes utilisées à cette époque là ne sont pas malheureusement totalement applicables à Haïti. ANACAPH : Pourquoi ? UE: C'était sur la base d'une croissance économique très élevée avec disponibilité quasi illimitée de ressources. Mais avec la politique commune de l'agriculture en Europe, il y a eu un marché garanti pour la production agricole. Avec l'excédant de la production on a fait un dumping. Cette approche coûtait chère. ANACAPH : Quels rôles d'après vous, le secteur financier en général et les caisses en particulier pourraient jouer pour l'augmentation de la production nationale ? UE: C'est un rôle de financement, si je compare le cycle de production agricole par rapport à la fabrication de meubles. Si je travaille jour et nuit en quelques jours ça y est. De la planche que j'ai achetée, j'ai une table, je peux la vendre et dans une semaine j'ai l'argent. Je peux même dire à mon fournisseur de bois de me vendre et je paie dans une semaine. Je n'aurais même pas besoin de prêt. L'agriculture ne marche pas comme ça, c'est une question de mois d'attente pour avoir la production agricole. Il faut quand même arriver à trouver des mécanismes d'appui financier pour que l'agriculteur puisse engager des fonds pour son cycle de production annuel ou saisonnier et ainsi de pouvoir augmenter sa capacité de production. Le rôle de l'institution financière et des caisses populaires en particulier est de financer l'agriculteur. Elles ont aussi un rôle d'accompagnement du producteur. Est-ce que le producteur qui est financé maîtrise correctement les notions de gestion adéquate pour avoir une exploitation rentable? Est-ce que la caisse populaire ne peut pas accompagner les producteurs dans une meilleure gestion de leur activité à travers les organisations de producteurs. Quand on parlait de stratégie pour augmenter la production en plus des choix politiques, il y a la notion de capacité de gestion. On peut investir énormément d'argent, mais si les personnes qui vont employer les ressources n'ont pas les connaissances suffisantes pour administrer et gérer, ça ne marchera pas. Ce n'est pas uniquement des aspects financiers. Il faut avoir une analyse des capacités de production. Que le producteur soit conscient des postes économiques où se trouve la rentabilité. Les caisses pourraient centraliser les informations sur les données productives, la situation réelle de la production agricole, les facteurs limitant, les bonnes pratiques, les marges. ANACAPH : Dans le cadre du Programme microfinance pour la production agricole en Haïti, l'UE finance six caisses dans six départements, comment évaluez-vous ce partenariat ? Ce programme s'étendra-t-il à d'autres caisses dans d'autres départements ? UE : Ce projet pilote a commencé avec une allocation de un (1) million d'euros de la part du parlement européen. Le but est d'essayer d'augmenter la production agricole. C'est une nouvelle approche de la délégation actuelle même si nous avons financé les caisses populaires dans le passé dans le cadre d'un Programme de développement rural Sud et Centre terminé en 2007. On avait alloué un montant de 45 000 000 de gourdes à trois caisses populaires et elles ont toujours les fonds de roulement qui restent de cette allocation. Le projet actuel est augmenté d'un deuxième million. Et franchement, je suis content de ce projet. Ce n'est pas forcément facile. Mais avec le comité de pilotage qui se réunit tous les six mois on a un type de coopération qui commence à se développer entre les caisses. Evidemment avec un projet pilote, il y a toujours des petits problèmes à résoudre. Mais dans le sens général, ce projet va dans le bon sens. Le microcrédit n'était pas pris en considération à un certain moment par la Commission. Il était considéré comme trop compliqué et aussi un risque, mais il y a un changement d'avis. L'appel à propositions de fin 2011 mentionne spécifiquement le microcrédit comme une possibilité de financement. Alors, il n'y a pas de problème pour allouer encore du financement pour le microcrédit si nous avons une ligne budgétaire. Il faut attendre le onzième FED qui commencera en 2014. Le secteur agricole n'est pas forcément le secteur le plus rentable pour les caisses populaires. Il est plus intéressant de prêter à une commerçante qui va avoir une rotation de stock et qui va être capable de rembourser plus facilement, peut-être. Mais c'est un secteur primordial. La production agricole haïtienne est en régression, finalement, c'est intéressant que ce secteur puisse travailler avec les caisses populaires. Il ne faut pas l'ignorer, bien sûr, il y a des risques. Il faut travailler pour les minimiser. ANACAPH : Que pensez-vous du rôle du comité de pilotage et de l'organisme d'appui dans le cadre du projet de microfinance pour la production agricole ? UE : Avec un projet de microcrédit, j'ai eu un peu d'inquiétude avant, étant donné que nous donnons un montant d'argent assez important à des caisses dont nous ne connaissons pas la capacité de gestion dans le but de l'augmentation de la production agricole. Nous étions au courant qu'il s'agissait d'un secteur à risque. Je crois que la décision d'inclure une organisation de suivi, dans ce cas l'ANACAPH, a été une bonne décision. C'est grâce à ANACAPH qu'on a eu des réunions du comité de pilotage de façon régulière. Dans les autres projets, la régularité des comités de pilotage pose un problème. On oublie souvent de les faire. Avec ANACAPH on a eu chaque six mois un comité de pilotage qui est toujours très bien organisé, avec des dates fixes, des avis de convocation et le compte rendu est assuré par ANACAPH. ANACAPH : Avez-vous un message particulier pour les caisses et pour la coordination du programme de microcrédit pour la production agricole ? UE : C'est nécessaire pour les caisses d'apprendre de chacune sur les pratiques qui marchent bien. Je note que, dans le comité de pilotage qui vient d'être tenu à Terrier-Rouge, il y a une caisse qui a investi dans la vraie production agricole, elle a eu quelques difficultés pour obtenir le remboursement à termes. Je note que d'autres voient que l'investissement dans la vraie production agricole est un risque et qui ne suit pas ce schéma jusqu'à présent. J'espère bien qu'elles prennent la décision de prendre ce risque pour l'augmentation de la production agricole. Ce n'est pas simplement la construction d'entrepôts, la traction animale, l'achat d'engrais, c'est plutôt la vraie production agricole et de l'élevage qui est nécessaire. ANACAPH: ANACAPH vous remercie.
Propos recueillis par Nonais Derisier Saincelair Juin 2012 Auteur

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