Le théâtre en Haïti: types de lieux, types d'activités

Publié le 2012-04-19 | Le Nouvelliste

National -

1.- Différents types de lieux D'entrée de jeu, il importe de préciser que le théâtre est une activité collective qui existe depuis la nuit des temps, depuis les temples grecs. Des rituels de l'Eglise catholique, il passe sur les parvis des cathédrales puis aux places en face des églises avec découpages - tréteaux, etc. jusqu'à la création de la salle à l'italienne où le théâtre va finalement se caser. C'est un théâtre qui est créé en Italie et issu de l'opéra. Il est commun à toutes les grandes villes. Citons également le Théâtre Elizabéthain, conçu en rond avec 4 aires de jeu. Il faut toutefois noter qu'au XXe siècle, on a eu la construction de salles modernes déviées de plus en plus de la salle à l'italienne originale. Le théâtre contemporain peut être transformé en scènes polyvalentes (à l'italienne, en rond, en éperon, etc.) Voyons tout de suite ce qu'est un lieu. C'est une partie de l'espace bien définie où se produisent certains faits. C'est aussi un endroit qui a une fonction bien déterminée, un espace localisé dans un ensemble et marqué par les habitudes de vie dans une société donnée telles que: lieu de travail, lieu public, etc. Ceci nous porte à dire qu'un lieu n'est jamais neutre. En ce qui a trait au lieu culturel, il pourrait être une école de danse, de musique ou tout simplement un centre culturel muni ou non d'une bibliothèque, qui s'occuperait également d'autres activités pour intégrer les jeunes d'une communauté donnée. Ce genre de lieux est perçu comme une nécessité à la réalisation de nos actions. Le lieu théâtral est un édifice destiné aux représentations d'oeuvres se rattachant à l'art dramatique. Il se compose essentiellement de scènes (une ou plusieurs), est équipé de salles d'audience (également une ou plusieurs). A côté du lieu théâtral, dans un souci de généralisation, on pourrait aussi parler du lieu d'arts vivants. Il a ses caractéristiques et ses exigences propres qui le distinguent des autres lieux de la société. C'est un espace de vie, à travers lequel des auteurs, des artistes, des créateurs partagent avec des spectateurs leurs créations. Ce lieu permet toutes les adaptations nécessaires. Une salle polyvalente en est un exemple typique. 2.- Les lieux culturels et leur adaptation La réalité géographique d'Haïti crée des zones de concentration d'espaces culturels, mais aussi des zones de désertification culturelle. Nous savons qu'il est illusoire d'escompter à brève échéance un développement de structures d'accueil et d'expression dotées de caractéristiques idéales pour rencontrer le public dans toutes les régions. C'est ce qui motive la démarche du centre culturel Pyepoudre à partager ses expériences de création tant dans les zones rurales que dans les zones urbaines. Nous avons préféré nous adapter au réel pour vivre ces rencontres. Aussi, tous les espaces acceptables, permettant à ces publics rencontrés de voir et de comprendre les créations, sont explorés et convertis en lieux d'expression pour un art vivant. Vitez, en paraphrasant Schiller, précisait « qu'il faut un théâtre qui ne se prive pas de tous les plaisirs de la représentation tout en tenant compte de la pauvreté des lieux où nous sommes amenés à jouer le plus souvent surtout quand la majorité des jeunes spectateurs pour qui nous jouons n'ont jamais vu de théâtre, n'ont jamais eu le moindre contact avec des spectacles vivants. » Au centre culturel Pyepoudre, nous avons passé notre vie à adapter des lieux ou à emboîter nos activités surtout théâtrales dans des types de lieux soit improvisés, soit inventés, soit remaniés sur place. Le cas le plus typique est celui de "Express Partout " présenté dans plusieurs grands théâtres en Suisse et qui fut adapté à El Dorado et après, dans un tout petit espace à Gros-Morne. Le spectacle "Partage du sel" a transformé l'auditorium de Ste-Rose de Lima en jouant sur deux scènes en même temps. Il a utilisé une partie de la salle en partageant les spectateurs entre le plateau et la salle. Une approche expérimentale audacieuse qui trouvait sa pertinence dans l'option de mise en scène proposée par le metteur en scène et son équipe. Ceci eut pour effet de déranger le spectateur dans ses habitudes. On peut citer aussi l'auditorium de l'école Notre-Dame au Cap-Haïtien, qui contient une bordure de rampe qui remonte jusqu'aux genoux, on a dû l'arracher parce que la majeure partie de la pièce Kaselezo, présentée à ce moment-là, se jouait au sol. Dans la salle St-Louis, aux Cayes, on a cassé deux panneaux qui réduisaient la scène de moitié pour faire entrer la création théâtrale "Mémoire de l'eau" qui était représentée par 16 comédiens. Plus récemment, on a joué la pièce " Lago...lago alarive timoun" dans la cour d'une école à l'Arcahaie. Nous avons disposé une partie des spectateurs sur l'estrade envisagée comme scène par les organisateurs. Cela permettait de constituer un dispositif de théâtre en rond qui encadrait l'aire de jeu sur trois côtés. A Darbonne, on a joué sur la cour, on a mis les spectateurs sur la scène préparée par les organisateurs pour le spectacle. A Cabaret, une piste de danse a été transformée en un véritable plateau de théâtre et ceci, à plusieurs reprises: "Kaselezo", "Mémoire de l'eau", "Lago...lago... "pour ne citer que ces exemples. On a recouru à ce genre de travail dans d'autres zones comme Gonaïves, Plaisance, Limbé, Léogâne, Petit-Gôave, Fonds-des-Nègres, Jacmel, La Vallée, etc. dans des lieux qui n'ont rien à voir avec le lieu théâtral proprement dit. D'autres troupes de théâtre ont, sans nul doute, fait les mêmes expériences dans l'adaptation de leurs spectacles à des scènes ou des salles, soit à Port-au-Prince ou ailleurs. Mais c'est grâce à la patience, aux capacités d'adaptation, au savoir-faire, aux aptitudes de bricolage, au talent et à la vision des équipes de travail, qu'il a été possible d'offrir à ces publics un spectacle décent. Depuis Molière, le théâtre a connu des adaptations d'un lieu à un autre. Le théâtre a voyagé et sur la route, il a raconté son histoire. Tantôt il se chuchote, se dit, se calme, se hurle, se rit, se pleure, en somme, se vit comme si l'acteur l'inventait au fur et à mesure, dans chacun des lieux. Ce fut un long voyage théâtral du XVIIe siècle et à chaque endroit, de nouveaux spectateurs pour aimer, découvrir, redécouvrir les moeurs d'une société pourrissante. L'illustre théâtre a tenu la route avec Madeleine avant de se voir attribuer des salles fixes. Cette route s'est malheureusement terminée un soir de représentation d'un certain «Le Malade imaginaire». En France, à partir de 1970, on revient au théâtre dans la rue. On utilise des lieux que l'on détourne de leur fonction comme des gares désaffectées, à la recherche d'un autre rapport à la scène, un rapport autre que le rapport frontal. Des salles polyvalentes se transformant au gré des besoins, des salles de fêtes municipales, sont autant de lieux qui accueillent des spectacles. Plus près de nous, -citons également le créateur du « théâtre de l'opprimé » qui invite à sortir « des salles de spectacle pour intervenir dans la rue ou dans divers lieux forums-, le théâtre cherche à ouvrir des conflits remettant la solution dans les mains des spectateurs ». Ainsi, il remet en question la gestion et la conception des institutions artistiques du théâtre. Sa scène peut être une rue, une rame de métro, le pont d'un bateau ou un marché public. Nous venons de vivre très récemment cette expérience avec les différentes scènes de rue du théâtre de l'Unité au dernier festival Quatre Chemins. Personnellement, j'ai vécu, comme comédienne, cette expérience avec Boal et dans tous les lieux dans lesquels on a joué, je me suis sentie en sécurité. Ce ne serait peut-être pas le cas pour moi à Port-au-Prince. Il revient donc aux comédiens qui ont récemment pratiqué cette forme de théâtre de nous dire comment ils l'ont vécue. Dans « le lieu théâtral de la société moderne », Denis Bablet pose tous les problèmes sociaux et esthétiques par rapport au bouillonnement du lieu théâtral, de l'architecture fixe à l'évasion hors du théâtre, du théâtre en rond au théâtre transformable, de l'édifice théâtral traditionnel à la maison de culture. 3.- Historique du lieu théâtral en Haïti En Haïti, le théâtre tient son origine de l'époque coloniale même si c'était une sosie du théâtre français à cause, bien sûr, des exigences de l'époque. Déjà en 1740, dans la ville du Cap, une salle de fortune faisait office de théâtre, qui allait gagner presque toutes les grandes villes. D'après Jean Fouchard, le théâtre était le divertissement le plus populaire institué à St-Domingue. En 1762, nous rapporte Robert Cornevin, une salle de théâtre est inaugurée à la grand-rue. En 1786, une autre salle de 400 places est construite à Léogâne par un mécène. Vers les années 1935, le Rex Théâtre ouvre ses portes et occupe une place capitale dans la société. En 1948, on a vu naître d'autres espaces comme "Le théâtre de Verdure", le "Conservatoire national", le petit théâtre de l'Institut haïtiano-américain, le théâtre de l'Institut français. Malheureusement le TNH, le Rex et le théâtre de l'IFH sont maintenant réduits au néant. Félix Morisseau-Leroy, vers les années 50, avait vu la nécessité de proposer un projet de théâtre ambulant qui ferait le tour des villes de province et des campagnes. Il arrivera à construire à morne-hercule, Pétion-Ville, son propre théâtre où il fera évoluer des acteurs. Il faudrait souligner la problématique du lieu théâtral dans ses rapports avec l'espace du Péristil vaudou, que pose Franck Fouché dans son ouvrage « Vaudou et Théâtre» paru en 1977 et qui montre comment cet espace, de par sa structure, peut devenir un lieu théâtral en rond surtout quand l'assistance se trouve placée autour du «potomitan». De nos jours, on peut parler de la salle polyvalente Fokal-Unesco, l'auditorium de Ste-Rose de Lima, la salle El Dorado. Une évidence, actuellement en Haïti, aucun de ces espaces culturels ne réunit l'ensemble des conditions indispensables pour qu'une représentation soit exemplaire. Aussi les concessions aux "normes" demandent-elles d'être compensées par une "créativité" qui met le public en état de relation pour qu'il tire de ces rencontres le meilleur pour son enrichissement. D'où la nécessité de penser chaque espace avant de l'occuper, en vue de le doter d'un environnement d'accueil respectueux et de qualités nécessaires (technique, acoustique, esthétique, visuelle, sociologique), compatibles avec le rythme de vie de la communauté localisée. Notre expérience nous prouve que la salle polyvalente Fokal-Unesco, malgré sa faible jauge et la proximité des projecteurs de l'aire de jeu, offre au théâtre un effort de "communion avec son public" dans des conditions acoustiques rarement disponibles dans des espaces rencontrés en Haïti ou ailleurs. L'auditorium Sainte-Rose de Lima dispose d'un équipement scénique convenable, mais son plateau est destiné à accueillir des récitals de musique des élèves. Cette scène a été dotée d'une bordure d'avant-scène qui rend inconfortable la vision des spectateurs des premiers rangs. Pourtant, elle a été le lieu de lancement de nombreuses créations. Chaque production artistique demande un effort d'imagination pour neutraliser les inconvénients. 4.- Relations entre lieux culturels et activités. Ici, nous parlons de lieux culturels improbables qui demandent des capacités d'adaptation réfléchie et élaborée pour intégrer toutes sortes de spectacles. Souvent, des lieux prestigieux, dont la vocation première n'est pas d'accueillir des spectacles vivants où l'expression orale domine, deviennent des lieux ressources pour s'exprimer. Les exemples les plus frappants à Port-au-Prince sont l'hôtel Karibe et le Parc historique de la Canne à Sucre qui reçoivent tantôt des spectacles de chant, de danse tantôt des spectacles de théâtre. Le recours à un imposant matériel de sonorisation, principalement adapté aux spectacles de musique, transforme négativement les émotions exprimées par la voix des comédiens quand il s'agit, bien sûr, de théâtre. Il ne fait aucun doute que le spectateur aura une réception déformée de l'intention du créateur. Nous savons qu'au plus profond de nous-mêmes que la plus belle structure culturelle n'aura d'existence réelle que si elle est habitée par une atmosphère, une ambiance, un parfum qui dégagent des choses relevant de l'esthétique créée par l'humain. Cette structure peut être préexistante et assignée à cette tâche. Ce lieu peut ne pas avoir de vocation précise a priori, mais devient un lieu culturel par la volonté de ceux qui le touchent et l'investissent. Il peut être aussi un lieu inventé de façon temporaire pour une action culturelle ou artistique. Précisons tout de suite qu'on ne peut pas tout faire n'importe où. Il y a des limites de faisabilité à ne pas dépasser par rapport à la sécurité. En ce sens, il faut faire preuve de bon sens et jouer beaucoup sur l'intuition. Quel que soit le lieu défini, des conduites s'imposent: les entrées et sorties intempestives, les retardataires, les sonneries de téléphone, tous, des facteurs qui perturbent, cassent l'intimité d'une représentation, d'un atelier, d'une répétition. Un lieu culturel, quel que soit l'endroit où il se situe, adapté ou improvisé, temporaire ou inventé, délimité ou nomade, doit être respecté pour en faire un endroit estimé dans un espace sacré, espace sacrificiel, espace magique, espace à l'intérieur duquel s'exerce la transformation de tout acte de création. L'essentiel est de ne pas laisser le public, qu'il soit à Port-au-Prince ou ailleurs, sans la possibilité de vivre la différence. On peut aussi penser à déplacer le public, surtout les jeunes issus des endroits les plus proches. On l'a fait pour des jeunes de Martissant qu'on a emmenés à Fokal pour voir la pièce Lago...lago. Tout récemment, pour le festival Quatre Chemins, on a fait venir 150 jeunes de Cabaret et de Darbonne pour assister à la pièce "L'Enfant caraïbe" présentée par "Textes-en-paroles" de Guadeloupe à l'auditorium de Ste-Rose de Lima. Ce fut une occasion de les mettre en contact avec un lieu théâtral équipé. On évoque souvent la nécessité d'avoir de vraies salles de théâtre dans ce pays, une attente légitime qui n'a jamais été sérieusement prise en compte. En dépit de tout, les hommes et les femmes de théâtre d'Haïti continuent d'offrir, de partager leurs créations, dans des conditions les obligeant à s'adapter constamment à la précarité de la situation. Pourtant, si la question de la nécessité de ces créations d'espaces prenait la place que cela mérite dans la conscience collective haïtienne, ce serait là signe de maturité. Tout ce que je sais, c'est qu'on est interpellé aujourd'hui par un défi majeur, celui d'abattre les difficultés du métier d'artiste en Haïti. Pour terminer, je voudrais vous communiquer ces mots de Christian Biet extraits de son ouvrage « Un lieu de partage ». « L'espace théâtral réunit en un même lieu comédiens et spectateurs et les convie à partager à travers la fiction une certaine représentation du monde. Une représentation codée invitant le public à réfléchir à s'investir. C'est dans ce jeu perpétuel entre l'illusion et la réalité du spectacle qu'opère la magie du théâtre». Aller au théâtre -l'acceptation de cette formule a bien changé au cours du temps et plus particulièrement ces 20 dernières années-. Aller au théâtre c'est, bien sûr, depuis des siècles, se rendre à un lieu prévu à cet effet, avec une scène et une salle, dans un bâtiment qui s'appelle notoirement théâtre. Mais aller au théâtre, c'est aussi se rendre à un spectacle qui peut avoir lieu dans une rue, sur une plage, sur une place publique, dans un hangar désaffecté ou dans tout autre espace qui n'est pas conçu pour qu'un spectacle y soit joué. Le lieu théâtral peut donc être matériellement et géographiquement divers. Il varie selon les époques, les modes et les traditions. Mais l'espace théâtral est bien autre chose qu'un lieu. Il le dépasse et le donne comme représentatif et imaginaire.

Paula Clermont Péan 27 mars 2012 Auteur

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