Le prince noir de Lillian Russell ou le roman de toutes les duperies

Publié le 2012-03-05 | lenouvelliste.com

Publié en 2011 aux éditions Mercure de France, Le prince noir de Lillian Russell de Kettly Mars et Leslie Péan sonne le glas des préjugés et des vieilles pratiques ségrégationnistes de la fin du XIXe siècle. Il se situe aux frontières de l'histoire et de la légende sans toutefois être une oeuvre épique, en ce sens que plusieurs épithètes pourraient être attribuées à l'oeuvre. Tantôt on est dans l'histoire -donc en plein coeur du réel- tantôt on est dans la fiction -dans l'imaginaire fascinant des auteurs. D'une part, ils nous font re-vivre des pages troublantes de notre histoire de peuple, entre autres les luttes pour le pouvoir et la chasse à nos intellectuels par des régimes obscurantistes en mal de popularité ou de progrès à la fin du XIXe siècle et d'autre part, les mauvais traitements infligés à la race noire (ségrégation raciale) dans la grande Amérique (civilisée). Une particularité importante du roman ne peut manquer d'attirer l'attention du lecteur : le roman est divisé en deux récits. Le premier met en avant-garde les amours de Lillian et d'Henri -un amour qui vient à transgresser tous les tabous de la belle société américaine du XIXe siècle- et l'autre tourne autour du projet d'expédition navale d'Haïti qui vise le renversement du gouvernement de Florvil Hyppolite. Il est mis en arrière-plan. Même s'il faut croire que c'est le second qui rend possible le premier. En effet, nous sommes en été 1891. Henri de Delva, prince noir d'une petite île de la Caraïbe, débarque à New York pour une mission spéciale : organiser une expédition navale en vue de renverser le gouvernement dictatorial d'Hyppolite et permettre à ce que son pays connaisse de nouveaux jours. Pure illusion ! La révolution n'aura pas lieu. A New York, Henri tombe amoureuse de la belle Lillian Russell, grande voix de la chanson américaine (music-hall) qui fait courir le Broadway de l'époque et dépense l'argent de la révolution pour la séduire. En multipliant les contacts pour réaliser sa mission, il tombe sur l'agent Arthur Roy qui se fait passer pour responsable de la compagnie américaine d'approvisionnements versée dans le trafic d'armes et autres pratiques illégales. Mais cet Arthur Roy est un espion. Il travaille pour le compte de la chancellerie haïtienne à New York qui en informa le gouvernement. Henri est fourvoyé. Il ne peut faire marche-arrière. Des agents secrets sont à ses trousses. Et la presse américaine voit très mal sa liaison avec Lillian. Une liaison dangereuse. Impudique. Insolente et indigne. De plus, il est lié à Erzulie (cette déesse du panthéon vaudou) qui lui colle à la peau. Passion. Intrigue. Corruption. Duperie et autres... Le roman commence, en fait, avec ce qu'on pourrait appeler une sorte de prologue. Un point de repère. Parce qu'historiquement et géographiquement daté. Pour situer l'histoire. Deux récits étroitement liés et qui se complètent. D'une écriture limpide et très proche de la poésie, le Prince noir de Lillian Russell est un roman fascinant. Le donateur du récit enfile une forme tout à fait particulière. D'un côté, il apparaît comme une sorte de conscience totale, apparemment impersonnelle, qui émet l'histoire d'un point de vue supérieur à ses personnages -puisqu'il sait tout ce qui se passe en eux- de l'autre, il prend une forme extérieure au récit -puisqu'il ne s'identifie jamais avec l'un plus qu'avec l'autre- (Roland Barthes). L'histoire de Lillian et Henri s'inscrit dans la continuité chronologique de celle de l'île qui attend d'être affranchie du joug de la dictature. De Port-au-Prince à New York, en passant par la Jamaïque et Cuba, tout se lit à travers l'oeil de ce narrateur qui voit tout. Avec de luxueux et menus détails sur ce qui se passe dans le bureau du président, dans le salon du général Prophète ou de François St Surin Manigat (commanditaires de l'expédition), à la chancellerie ou même dans la suite du prince à l'hôtel Grillon. Dans un style plutôt moderne (à la Sartre ou Henry James), le roman est entrecoupé de monologues intérieurs que les artifices typographiques permettent rapidement de déceler. Il est bourré de faits et personnages historiques qui, ajoutés aux lieux et certaines scènes, lui donnent un caractère vraisemblable. A lire certains passages, le lecteur ne peut s'empêcher d'être ému. Qu'il s'agisse de la liaison d'Henri avec Erzulie incarnée à travers Lillian, de cette passion démesurée de l'agent Roy pour lui, le coup de traîte de Thalès à Henri mais qui lui a coûté la vie ou le lynchage des noirs dans le sud des Etats-Unis. En plus d'être un roman d'amour, le Prince noir de Lillian Russell est également le portrait d'un tableau sombre d'Haïti déchirée par la guerre civile, la tyrannie et la lutte pour le pouvoir. Le militantisme à outrance, l'obscurantisme et la course effrénée pour les biens et la gloire. C'est aussi le roman de toutes les duperies. Le mensonge règne en maître du début jusqu'à la fin du texte. L'agent Roy est un fieffé menteur. Un malin. Un corrompu. Celui qui joue le pour et le contre. Même à la fin du roman, Henri ne connaîtra pas sa vraie identité parce que plus malin que lui. Même si c'est lui qui, par la suite, permettra à son homme de prendre la fuite. Henri est, comme il le dit, quelqu'un qui danse avec les loups (p. 50). Sachant que le général Manigat planifiait un coup pour s'emparer du navire expéditionnaire et détourner l'expédition en sa faveur pour s'accaparer du pouvoir, il entre dans le jeu tout en amadouant Prophète. Ce Manigat connaît les rouages de la politique haïtienne comme sa poche (p. 20). Un plan machiavélique qui révèle le prototype même de l'homme politique haïtien ! Mis à part Henry et Roy, tous les autres personnages sont naïfs ou ont été au moins une fois dupes. En tant que morphème discontinu, le personnage est une unité de signification. En d'autres termes, le support des conversations et des transformations du récit (Philippe Hamon). A travers les personnages présentés dans ce roman, les auteurs entendaient attirer notre attention sur un fait tout à fait particulier mais qui semble échapper à notre regards., à savoir que nous vivons dans un monde construit sur le mensonge, l'hypocrisie, l'avarice et la haine. Contraste, mystère, mensonge, le Prince noir de Lillian Russell est un roman subversif. Un roman qui dérange tant qu'il met à nu les dessous de notre monde. De la société américaine en particulier. L'usage du temps romanesque est discontinu. Il est saisi à partir de 3 axes. D'un présent qui donne à l'histoire un caractère vivant et immédiat à un passé (simple, composé, imparfait) plus ou moins saisissable (entre l'été et l'automne) et le futur qui témoigne des espérances de Lillian et Henri ou Thalès, son compagnon de toujours... Dieulermesson PETIT FRERE, M.A
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