Littérature

La Belle amour humaine, un roman-désillusion

Publié le 2012-02-13 | lenouvelliste.com

« Quel usage faut-il faire de sa présence au monde»? Cette interrogation sur l'existence est au centre du dernier roman de l'écrivain Lyonel Trouillot, «La belle amour humaine». Elle est le fil conducteur reliant les récits menés à la première personne par deux personnages, un homme et une femme. Lors d'un voyage à bord d'une voiture, chaque narrateur est confronté à l'exigence de raconter son histoire et celle de ses proches, traversée par les exactions de la dictature. Déroulé dans une langue somptueuse, hybride par moment, ce roman évoque les espérances d'une jeune occidentale de retrouver les traces de son père qu'elle a à peine connu : « Je veux mieux comprendre et connaître ce qu'a laissé ou fui cet homme qui fut mon père. [...]Je sais par ma mère qu'il ne parlait jamais de son pays d'origine. Sauf une fois. Il avait mentionné un lieu : Anse- à -Fôleur. J'ai appris par mes recherches, que mon grand-père, Robert Montès, est décédé à Anse- à -Fôleur. J'ai essayé en vain d'entrer en contact avec les membres de sa famille. Je n'ai jamais eu de réponse. Alors j'ai décidé de venir vers cet inconnu ». Etudiante en art, elle s'appelle Anaïse, du nom de l'un des personnages principaux du célèbre roman de Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée. Mais c'est Thomas, l'un des narrateurs, qui nous aide à comprendre l'héritage empoisonné qu'a fui le père d'Anaïse, en brossant le portrait dense et répugnant de deux hommes qui, pourtant si différents l'un de l'autre, se lient d'amitié, au point de construire deux maisons identiques, « Les belles jumelles ». « Rien, mis à part la cruauté, ne pouvait justifier l'amitié qui lia jusque dans la mort le colonel Pierre André Pierre et l'homme d'affaire Robert Montès ». Portrait auquel se mêlent l'histoire et l'actualité d'Haïti au moment de la dictature, des fragments de vie des habitants d'Anse- à -Fôleur, les moments d'exaction et de cruauté des deux hommes semant la terreur dans ce petit village entre autres. Bientôt, Thomas persuade la jeune femme d'abandonner son enquête qui pourrait se heurter aux mystères entourant la disparition de son grand- père et son complice. Si elle est à présent perplexe quant aux résultats peu probables de ses recherches, elle ne se doute plus de l'hospitalité que lui offrent les habitants. « J'ai marché dans le village. Je n'ai pas senti de violence ni de curiosité déplacée dans les regards. Je n'ai pas beaucoup voyagé mais j'imagine qu'il est rare de se trouver dans un lieu inconnu en étant d'une autre culture, d'une autre couleur et de se sentir accueillie comme si sa présence sur cette nouvelle terre était une chose naturelle [...] C'est moi, toute seule, qui ai fait l'effort de me rappeler que j'étais étrangère ». Au drame du hasard du destin qui l'a fait naître dans un pays étranger et au questionnement existentiel, elle répond par la magie de cette quête d'identité qui touche à l'universel. Roman réaliste, éclaté, il multiplie les va-et-vient dans le temps et l'espace où transparaissent au fil des pages les sujets dépeints : Anaïse, Thomas, l'homme d'affaire, le colonel, Solène, les coutumes, un pays, Anse- à -Fôleur ... Les thèmes de l'amour, la mort, la domesticité, l'exil, la dictature, étant disséminés de manière subtile un peu partout dans le texte. Roman réaliste et philosophique, «La belle amour humaine» est aussi un roman-désillusion. « Non, je ne peux pas dire que j'ai trouvé ce que j'étais venue chercher, mais dans la question relative à l'usage de sa présence au monde se pose aussi celle de la place de l'absent [...] ce sera ça, mon père: je ramène avec moi au pays d'où je viens des bouts d'enfance triste et une belle nuit d'amour ». La troisième partie du récit, «La belle amour humaine» qui donne au livre son titre, révèle un style net et coulant (Ici je veux parler de la relation du texte et de la langue tel que Antoine Compagnon l'entend dans Le Démon de la théorie). A l'urgence de l'action, Anaïse préfère la contemplation du paysage éblouissant d'Anse- à -Fôleur, laissant libre cours à son imagination, procédant par fragments d'image : une barque, la mer, un groupe d'hommes, les cercles des enfants, les jeux traditionnels, des bougies et des bobèches, qui se dessinent aux yeux admiratifs de la jeune femme. Si le romancier, et il n'est pas anodin de le souligner, s'efface totalement derrière ses deux principaux personnages, Thomas et Anaïse, respectivement au premier et au deuxième chapitre, au troisième et dernier chapitre c'est une nouvelle voix qui prend le relais, celle d'un narrateur explicitement doté d'une finesse d'analyse et d'un esprit d'observation hors du commun, si bien qu'il faut pousser loin le scrupule théorique pour lui conférer un statut différent de celui de l'auteur lui-même. Toute la beauté du roman surgit dans la magie de sa construction narrative, qui cache ce qu'elle révèle derrière l'entrelacement des destinées s'obstinant à refuser l'ordinaire et à dérober leur mystère. Ce qui forme «La belle amour humaine» c'est un assemblage parfait des parties infinies de la mémoire haïtienne.
Sadrac Charles Membre du cercle Max Dominique de recherches en théorie et critique littéraires sacha3000c@yahoo.fr
Auteur


Réagir à cet article