Vers un retour de la croissance en Haïti ? Des économistes de plus en plus pessimistes…

Publié le 2021-06-22 | lenouvelliste.com

Tous les indicateurs économiques ont subi une détérioration au cours du deuxième trimestre de l’exercice fiscal 2021, d’après la dernière note sur la poltque monétaire de la Banque de la République d’Hatï (BRH). Au cours de ce trimestre, la crise sociopolitique et l’insécurité ont constitué un blocage à la relance des activités économiques. Ce ralentissement des activités se traduit par le comportement de nombreux chefs d’entreprises et des ménages qui ont gardé une position attentiste. Parallèlement, les faibles récoltes pendant les deux dernières campagnes agricoles n’ont pas amélioré la disponibilité des denrées locales. La situation relatée dans les comptes économiques de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) pour l’année 2020 pour des secteurs en général considérés comme des moteurs de l’emploi et de la croissance n’est guère prometteuse.

À quoi faut-il s’attendre pour le reste de l’exercice en cours ? Trois économistes répondent à cette question tout en nous livrant une lecture critique de la note de politique monétaire de la BRH (janvier-mars 2021) et du rapport sur les comptes économiques de 2020 de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). 

Joseph Harold Pierre : «Pour le reste de l’année, la situation économique peut s’empirer

La relance de l’économie mondiale a augmenté la demande de dollars et provoqué la dépréciation de la gourde. Les deux variables à observer sont les importations et les transferts de fonds de la diaspora. Entre octobre 20 et février 21, les importations ont été estimées à 1884 millions de dollars américains, causant un déficit commercial de US$ 1496 millions dont une partie est étanchée par les transferts de la diaspora. Cependant, comme ces derniers vont à une vitesse beaucoup plus lente que les importations, les pressions sur la gourde vont se renforcer d’année en année si les conditions ne changent pas. Il est à noter que les exportations, le tourisme et les investissements directs étrangers (IDE) sont insuffisant pour compenser la balance commerciale. Par exemple, les IDE ont totalisé US$ 90.5 millions au cours des deux dernières années (75 millions en 2019 et 15.5 en 2020), tandis qu’ils sont de l’ordre de milliards dans les pays de la Caraïbe. La dépréciation de la gourde dans une économie si dépendante comme celle d’Haïti peut se transmettre totalement à l’inflaton. Dans ce cas, cette dernière résulte davantage de l'importation que de l’achat de produits locaux mais qui, d’ailleurs, ne sont disponibles ni pour la consommaton ni pour l’exportation. Il est bon de souligner que la politique restrictive de la banque centrale (injections, bons BRH et réserves obligatoires) n’est susceptible de contenir ni la dégringolade de la gourde ni l’inflation, lesquelles sont symptomatiques de problèmes structurels dépassant la portée de la politique monétaire.

D’un autre côté, les dépenses publiques de l’ordre de 22 milliards de gourdes entre décembre 2020 et mars 2021 paraissent injustifiées. Avec des recettes mensuelles d’environ 7.5 milliards de gourdes accusant une tendance baissière et un taux de perception des taxes au premier trimestre de l’année de 68% des prévisions, on s’attendait à une gestion budgétaire beaucoup plus disciplinée. On pense dans l’un ou l’autre des documents qu’Haïi peut profiter des retombées de la bonne santé de l’économie américaine. Nous ne sommes pas de cet avis, car nos exportations sont insignifiantes par rapport à nos importations; nous n’avons pas la capacité d’attirer des IED et les transferts de la diaspora ne vont pas augmenter considérablement en glissement annuel. Une autre faiblesse des analyses est de penser qu’il peut y avoir, dans les conditions actuelles, une atténuation de la crise sociopolitique pouvant créer un climat propice aux affaires et donc l’augmentation de la collecte des taxes et une plus grande croissance économique. Cette idée est peu réaliste et s’oppose, par exemple, à la position du FMI qui a révisé à la baisse sa projection de croissance pour Haïti de 1.1% à 0.8% se rapprochant à la prédiction de 0.7% de la Banque mondiale.

Pour le reste de l’année, nos analyses nous amènent à conclure que la situation économique peut empirer. Il y aura une plus forte pression sur la gourde par l’augmentation des importations. L’étape la plus profonde et dangereuse de la crise politique est à venir si les projets du référendum et des élections sont maintenus. En conséquence, l’État aura moins de capacité de collecte de taxes (le taux peut descendre jusqu’à 50%) ; le pacte de bonne gouvernance signé entre la BRH et le ministère de l’Économie et des Finances peut être rompu, car le gouvernement s’en passerait pour obtenir des fonds ; ce qui peut même amener à une monétisation des finances publiques, comme l’aide internationale pour le référendum et les élections s’annonce indisponible ou insignifiante. Pour décembre 2021, nous prévoyons un taux de change de l’ordre de 125 gourdes pour 1 dollar.

Enomy Germain : «Le risque que l’année économique se termine sur une note négative est grand»

Il s’agit de deux documents portant sur l’économie nationale durant deux périodes différentes : la Note sur la politique monétaire concerne le deuxième trimestre de l’exercice fiscal 2020-2021 alors que les Comptes nationaux se réfèrent à l’exercice 2019-2020. Les deux rapports sont révélateurs d’un choc interne persistant pour l’économie haïtenne. Ils montrent tous les deux que, sur le plan conjoncturel, les crises sociopolitiques et les conditions sécuritaires sont les véritables freins à l’actvité économique en Haïti.

En effet, la Note sur la politique monétaire de la BRH explique que la situation sociopolitique et sécuritaire du pays s’est confirmée comme la principale contrainte à la relance des activités au deuxième trimestre 2020-2021 en dépit de la reprise de l’économie mondiale qui devrait pourtant être profitable pour l’économie haïtienne. Selon la BRH, cette situation affecte les conditions d’approvisionnement des marchés urbains et pèse lourdement sur la capacité des autorités fiscales à mobiliser des ressources.

S’agissant des Comptes économiques, ils confirment que la contre-performance de l’économie haïtienne en 2020-2021, illustrée à travers la décroissance de -3,3% du PIB, est imputable à un ensemble de facteurs, dont la pandémie de Covid-19, la détérioraton de la situation sociopolitique et la recrudescence de l’insécurité dans le pays. Tout compte fait, les deux rapports rappellent une corrélation bien connue établie depuis des lustres en économie. Ils rappellent que les conditions socio-économiques ont une influence majeure sur le fonctionnement de l’économie. Les élites politiques haïtennes doivent-elles finalement retenir la leçon ? À court terme, deux principaux facteurs détermineront les résultats économiques en Haïti: la Covid-19 qui, selon les données publiées par le ministère de la Santé publique et de la Population, se propage de plus en plus, et les conditions sociopolitiques et sécuritaires.

La Covid-19 est susceptible de ralentir davantage l’activité économique. Les mesures restrictives prises par le gouvernement affecteront par exemple le secteur hôtelier et la restauration de manière négative. C’est toute la chaîne de valeur liée à ce secteur qui est menacée de ralentissement.

En ce qui concerne les conditions sociopolitiques et sécuritaires, elles sont incertaines. À nos jours, il n’y a pas de consensus ni pour la réalisation du référendum constitutionnel que promeut le gouvernement ni pour l’organisation des élections générales planifiées pour la fin de l’exercice. Or, en présence d’incertitudes, les agents économiques ont tendance à faire des anticipations néfastes au bon fonctionnement de l’économie et les indicateurs économiques, en général, se détériorent.

En raison de ces deux éléments explicités, il y a lieu de dire que les perspectives de court terme ne sont pas reluisantes pour l’économie haïtienne. Le risque que l’année économique se termine sur une note négative est donc grand.

Réginald Surin : «Les perspectives pour l’économie haïtienne font l’objet d’une certaine morosité…»

La Note de politique monétaire de la BRH et celle sur les Comptes nationaux de l’IHSI cristallisent une fois de plus l’échec des instruments de politique monétaire, commerciale et industrielle classiques. Cet échec émanant principalement de la rupture entre les politiques monétaires, commerciales, industrielles et le secteur réel de l’économie devrait interpeller les décideurs et déclencher une révision de la théorie monétaire et de la pensée économique dominante.

En effet, un peu plus d’un semestre après le choc qui a conduit à l’appréciation de la gourde et, par ricochet, à une contraction des prix à la consommation, nous constatons un retour progressif à l’équilibre d’avant choc qui s’était soldé par un taux de change de 125 gourdes pour un dollar et une inflation de plus de 20% en glissement annuel. Cette force de rappel à l’équilibre ne semble pas être le résultat de l’évolution des variables macroéconomiques mais de la position dominante de certains acteurs sur le marché bancaire (qui continue à engranger des profits même en temps de crise) et sur le marché des produits de première nécessité (ajustement beaucoup plus que proportionnel des prix par rapport à l’évolution du taux de change et des prix internationaux), de l’asymétrie dans la transmission des prix sur le marché bancaire et celui des produits importés, de l’hétérogénéité des acteurs qui réagissent différemment aux fluctuations macroéconomiques et aux incertitudes.

Ces différents constats devraient porter les décideurs entre autres à renforcer le cadre de contrôle de la concurrence dans tous les secteurs de l’économie et en particulier dans le secteur bancaire, à mettre sur pied un système de veille stratégique afin de s’enquérir de l’évolution des prix sur le marché mondial ainsi que des opportunités dans une perspective de lutte contre l’inflation artificielle, de redéfinition de la politique d’achat des produits stratégiques ( pétrole et nourriture), de l’augmentation des exportations et du développement des chaînes de valeur sur des filières sur lesquelles on peut avoir des avantages comparatifs et compétitifs.

En dépit d’une perspective de reprise de la croissance mondiale et du recul de la pandémie dans le monde, les perspectives pour l’économie haïtienne font l’objet d’une certaine morosité caractérisée principalement par des effets d’annonce résultant de l’organisation du référendum et des joutes électorales. On devrait assister à une progression des anticipations négatives des acteurs économiques et à une exacerbation des comportements optimisateurs qui contribueront à garder la croissance en berne.

Magazine DEVHaïti
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