Du mythe de la mer au « carnaval sur la mer » en Haïti

Publié le 2021-03-10 | lenouvelliste.com

Je suis impatient d’assister au défilé du « carnaval sou lanmè « qui, entre autres, dans l’imaginaire des Port-au-Princéens et Port-au-Princéennes, se réalise au lendemain des festivités, soit le mercredi appelé dans la tradition catholique« Mercredi des Cendres ». Ce, pour donner suite à la conclusion d’un article sur le carnaval haïtien intitulé » Le Carnaval haïtien : Entre aliénation et libération politique » Publié le 2019-02-28 dans Le Nouvelliste. Le suspens crée pour avoir des festivités annuelles de carnaval -du fait qu’elles sont avortées plusieurs fois- porte à faire ressurgir l’imaginaire du « kanaval sou lanmè ».On ne sait pas si c’est du jargon ou un mythe !

On parle, de nos jours, de la fête de la mer durant la période des Pâques, initiée à partir de 1987, notamment dans la commune de Pestel, dans la grande anse d’Haïti. Aussi peut-on se référer au Festival des poissons à Petite rivière de Nippes, dans les Nippes au mois de juin, durant 3 jours de fin de semaine, avec l’animation de groupes musicaux les plus importants et de Dj. On dit alternativement carnaval de poissons, et ce,pour avoir utilisé la mer. Toutefois cela n’a pas marqué la période traditionnelle du carnaval. Il est vrai qu’on a inventé le carnaval des fleurs dans les années 1970 au mois de juillet, repris dans le quinquennat de la présidence de 2011-2015, à la faveur de l’avènement d’un musicien au pouvoir.

Il y a des pratiques culturelles liéesà la mer telles que les baignades dans les randonnées de vacances. Jadis les indiens Taynos ont su se divertir fort bien dans la mer, pour des baignades très fréquentes.

Aussi le bain de mer est-il connu pour des vertus médicinales dans les cas de douleurs.

Des déveines sont prévenues ou chassées grâce au bain de mer.

C’est un lieu de rituel. Il y a un rapport avec la mer qui soit un espace qui neutralise les déchets de toutes sortes. Un proverbe indique que la mer ne garde pas de saleté ni d’insalubrité.

Malgré qu’Haïti soit une presqu’ile avec 1 771 kilomètres de côtes, la natation reste une activité volontariste voire étrange à la majorité de ses habitants. N’en parlons pas de l’exploitation de la mer comme ressource pour la pêche diversifiée et la promotion des métiers de la mer proprement dits.

La mer est aussi un lieu de sacrilège de toutes sortes. Pour se débarrasser ou se protéger d’un renvoi (expédition), on se sert de la mer pour faire éloigner le danger dans une barque, une gamelle ou un bol fait de calebasse(courge).

La mer reste souvent un mythe. Il y a aussi de contes qui mettent au premier plan la figure d’Agwe .C’estAgwe qui correspond à la maitresse de l’eau.Cette maitresse peut emmener sous l’eau toute personne qu’elle ait choisie. Il est dans la tradition de faire le contraire aux directives de la maitresse de l’eau pour revenir sur terre. En revenant, on est possédé de »loas en bas dlo » qui soit extraordinaire dans leur pouvoir et dans leur bonté. On est aussi initié dès lors et disposé de l’asson.

Dans la mythologie haïtienne, le vodouisant après sa mort,son esprit se retrouve sous l’eau. Une année plus tard on invoque l’esprit de la personne à partir d’un rituel ou on recouvre une gamelle d’eau d’un drap blanc. Ces références n’interviennent que pour comprendre le sens de l’eau et de la mer. Mais c’est un terrain spécial et délicat que nous sommes loin de maitriser, comme profane. 

Il y a lieu de mentionner la tradition de la barque lors de la fête des morts en Haïti qui est bien révélatrice de la fonction de liaison entre les vivants et les morts,  jouée par la mer. On place de la nourriture de toutes sortes mais typiques dans une gamelle et on la laisse s’éloigner sur l’eau, soit dans la mer ou dans un fleuve. C’est une tradition qui existe aussi aux Etats Unis d’Amérique. La mer reprend de plus en plus sa place dans la littérature haïtienne, à noter la récente production d’un film de moyen métrage  du cinéaste Arnold Antonin, « Ainsi parla la mer ».

C’est cette mer qu’on évoque dans le cas d’un « défilé « de l’après mardi gras. Dans l’imaginaire des enfants en Haïti, pour ne pas rester sur sa soif, il est dit que le carnaval se poursuit. Ce mythe est transmis oralement. 

Est-ce un mythe le carnaval « Sou lanmè », tel n’est pas le cas de Venise ? Dans quelle mesure c’est reconnu par un groupe humain ? je me demande si c’est reproduit à travers toutes les générations sinon c’est de l’ordre d’un conte qui se déroule plutôt dans un temps plus court si l’on perd confiance en un mythe comme récit (muthos) (Lacoste,1996 :15-17).

Le but originel du carnaval ce fut de se passer des contraintes sociales habituelles. On s’imagine combien les divers manquements puissent peser sur l’hygiène mentale de la personne.  Le Carnaval s’en va sans de deuil de la population pour ce vide laissé en toute fantaisie sans faire fi de la valeur de thérapie que joue tant l’ambiance que les défoulements quand les masques tombent. Tout le monde se met à nu en fuyant les déboires du quotidien.

Même le carnaval sur la mer s’en va en fumée et se volatilise , comme c’est le cas de la promotion de la culture dans une ambiance asséchée et souffrant de créativité.

Repères bibliographiques- Hancy Pierre, le cinéma dans la tourmente et la misère des politiques de loisirs en Haïti, Le Nouvelliste, 13-10-2017. -Jacques Roumain,le sacrifice du tambour Assoto(r), Collection Mémoire Vivante, Editions Presses Nationales d’Haïti, Haïti juin 2007, 157p.Yves Lacoste, La légende de la terre, Flammarion, France 1996.-Ernst Mirville Dr, Considérations ethno psychanalytique sur le carnaval haïtien, Collection Coucouille, Imp. Fardin, Port-au-Prince 1980.

Hancy Pierre
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