Livres en folie

Le règne des dérives

Publié le 2018-05-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Présentons d’emblée le résumé. Le roman « Douces déroutes » de Yanick Lahens raconte l’histoire d’un juge, Raymond Berthier, retrouvé assassiné quelque part dans un faubourg de Port-au-Prince parce qu’il en savait trop et qu’il refusait de se laisser entraîner dans un système complètement corrompu, pourri, voulant garder son intégrité et sa rectitude morale. Jusque-là, tout est banal ! Dans une ville en proie à l’insécurité et au chômage, minée par la violence des gangs, des politiques irresponsables et des hommes d’affaires véreux, le juge a été assassiné pour avoir été un homme honnête et de conviction. Ce qui n’est pas courant ! Comme toujours, l’enquête se poursuit … Vieille rengaine ! Son frère Pierre et sa fille Brune, déterminés et presque désespérés, veulent connaître les auteurs de ce crime odieux. Entre-temps, Joubert alias Jojo Piman Piké continue de semer la terreur dans la cité. En toute impunité. Francis, le journaliste français arrivé pour un reportage sur le pays « fini » (p. 29), découvre les mille et une facettes de la ville. Ces premières images de ces « temps sombres » n’ont rien à voir avec la mélancolie ou la tristesse. La construction générale du roman n’est pas un mouvement de l’ombre vers la lumière, hélas ! Une bien jolie histoire, non ? Du déjà vu ! Le sujet traité est assez convenu mais les personnages, pathétiques, décrits avec un art consommé de la mise scène, nous donnent le tournis. A sa culture littéraire, Yanick Lahens a toujours combiné une grande passion pour les questions de société et les controverses politiques. Mais c’est une histoire distillée à petites gouttes, tantôt à travers les lignes d’une lettre du juge destinée à sa femme, Thérèse, tantôt d’après les introspections de son beau-frère Pierre, homosexuel petit-bourgeois, décidé à faire la lumière sur ce crime, ou d’après les explications d’un narrateur qui se pose soit en tant que personnage de l’histoire, par exemple utilisation du « je », soit en tant que personnage extérieur qui n’intervient pas dans la conduite du récit ou dans l’explication des pensées des protagonistes, voir par exemple l’utilisation de « il/elle » tout au long du récit. C’est un mode d’écriture très élaboré, digne d’une romancière avisée et inventive.

Cependant, malgré la prédominance de l’histoire de l’assassinat du juge Berthier, Douces déroutes n’est pas concentré uniquement sur ce personnage mais multiplie les drames et les désillusions. Le véritable personnage – tout au moins le personnage emblématique –, c’est la ville, Port-au-Prince et ses environs. Avec ses personnages crasseux, déplorables, malaisés … Dans l’œuvre de Yanick Lahens, la ville scindée en force éruptive et menaçante est plus qu’un principe de structure ou décoratif. Sans doute le véritable sujet de Douces déroutes est la ville de Port-au-Prince dont la vertigineuse brutalité, la tristesse de fin du monde, la décrépitude semblent récurrentes dans la majeure partie de ses romans qui provoquent à chaque fois qu’elle le peut toutes sortes de sentiments, sauf l’ennui ou la torpeur. Dans Douces déroutes, elle a réussi un véritable tour de force : condenser en forme de fiction romanesque un immense ensemble d’aberrations urbaines qui assaillent Port-au-Prince. Il s’agit à la fois du temps que nous vivons, de notre société malade, et, plus largement, du mauvais temps qu’il fait. Mais le pouvoir à tout prix, et, plus l’argent sale sont ici féconds en dérives.

Alliant la sensibilisation de la conteuse à la passion de la nouvelliste et de l’essayiste, le roman nous entraine dans la vie de plusieurs autres personnages : Joubert alias Jojo Piman piké, amoureux de son flingue et des femmes; Ézéchiel, jeune poète famélique issu des quartiers populaires, un peu fanfaron qui rêve d’un grand soir dans son ile ; Brune Berthier, la fille du juge Berthier, jeune chanteuse au destin tourmenté ; Cyprien Novilus, en transfert de classe, écrasé par ses nouveaux partenaires sociaux, mais tentant de s’accrocher à ses valeurs d’antan de jeune campagnard où il puisse laisser libre cours à son goût pour le changement et à la révolte. Fixant de « nouvelles » formes de composition et de « tempo », Yanick Lahens écrit comme si la littérature pouvait faire bouger les choses, comme si le présent était lié consubstantiellement au futur. Figure majeure de notre littérature, elle entend ne laisser voir que ses sentiments les plus sincères et ne rien livrer de faux ni d’ironique à l’ère de la «post-vérité ».

Photographies réalistes de l’Haïti post-Goudougoudou et cartes postales dégueulasses, ce sont ces morceaux de vie emportés par les bouleversements politiques, ces déshérités du Bel-Air ou de la rue St-Martin qui peinent à joindre les deux bouts, la blonde tropicale Dorothée, « seins de silicone et fesses rebondies par la chirurgie plastique », ces têtes féminines déguisées en débrouillardise et en audace que Yanick Lahens qui carbure à la dérive met sous nos yeux. Comme dans ses autres romans et nouvelles, les personnages sont victimes de violences, de préjugés et de pratiques injustes dans leurs activités quotidiennes et leurs fors intérieurs. De Nerline, militante des droits des femmes, à Magdala, prostituée et femme-chance de Jojo, il y a tout un monde de différence ! Le sujet archétypique acquiert ainsi une identité parlante : il passe de l’individu au symbolisme, au collectif. Cette adolescente qui accepte l’inacceptable pour ne pas crever. C’est aussi tous ces visages, projetés sur cette glissée, qui refusent de vivre leurs vies ordinaires. Ils sont les grands perdants d’un monde en perdition !

Le second tour de force de l’auteure de Douces déroutes est de garder un certain recul sans avoir recours à de grands effets spéciaux ni des leçons de morale. La réalité et le rêve se mélangent. Cette violence sordide est décrite crûment sous les traits de Joubert (Jojo Piman piké) qui se fait tueur à gages pour échapper à la misère de son milieu social, plus subtilement dans la scène qui met aux prises Cyprien Novilus, jeune paysan et « modeste stagiaire dans un cabinet d’avocats » (p.29), avec le ministre de la Justice devant lequel il doit s’abaisser à cause de la morgue de ce dernier, encore plus violemment au cours de la scène de « la boite de nuit, mi-garçonnière, mi-bordel », où le même Cyprien assiste pétrifié au spectacle offert par une jeune danseuse et par de « respectables » hommes politiques dont leur ombre plane sur chaque combine ou scandale. C’est qu’il ne s’agit pas de croiser les bras, mais de découvrir des personnages aux destins entrecroisés. En pénétrant dans le petit cercle vicieux et vicié de l’homme d’affaires Sami Hamid (portrait craché du flibustier), le jeune avocat Cyprien Norvilus voit la vraie vie. Eh oui, la misère produit ça aussi des opportunistes bon teint, des criminels à gogo ! Et pendant que Pierre reçoit du monde chez lui, Brune continue à chanter pour ne pas désespérer, et Ézéchiel cherche dans la poésie un prétexte pour fuir la misère de son quartier. Les profils épinglés montrent comment Yanick Lahens manie, comme en photographie, la technique d’agrandissement en témoignant d’un surprenant sens de la variation. Certains thèmes – trames même – vont et viennent sous sa plume. Mais aussi et surtout quelle galerie de personnages !

Douces déroutes nous livre une entrée dans le monde haïtien de la drogue tel qu’il est tenu par une fraction de la bourgeoisie qui éblouit Cyprien par sa « décontraction calculée et coûteuse ». Ce que l’on peut résumer si facilement, ce n’est pas l’action du roman – c’est ce que sa contemporanéité suggère en termes de flux politiques, de critique sociale, de préoccupations collectives.

Cupide et impitoyable, le représentant le plus symbolique de cette bourgeoisie est Sami Hamid, un « riche Syro-Libanais d’origine [qui] avait franchi la barre sociale en épousant une mulâtresse de cette bourgeoisie qui, il y a cinquante ans, l’aurait regardé de haut. » (p.180). Il y a là un registre fort révélateur qui montre la perspicacité et la conscience politique de Yanick Lahens, portraitiste hors pair. C’est aussi au sein de cette bourgeoisie corrompue et « ti-kouloute » que se conjugue l’apartheid haïtien, l’exclusion sociale sur la base de la couleur de peau dont Cyprien — encore lui — fait l’expérience. Il y a là un cliché intemporel, un marqueur de notre société endo-coloniale. L’histoire est horrible, nous l’avons vu, mais l’écriture l’est également sous sa forme discursive. Il n’y a pas ici de messianisme ni de « sortie de crise ». Le talent de Yanick Lahens, toujours radieuse dans ses élans, est au zénith dans sa manière de décrypter tout aussi bien le contenu sociologique, les considérations d’ordre politique et les déductions que les paysages et les ambiances, avec une justesse de ton maîtrisé. Cet aspect de notre Histoire immédiate – l’hégémonie des Syro-libanais à grand renfort de malversations (concussions, contrebande, criminalité) – mérite mûre réflexion. Ils se sont confortablement installés au cœur du « système ». Un grand débat !

Dans le monde épouvantable où évolue la jeunesse à la merci de toutes les mauvaises folies criminelles de l’impunité, plongée dans la « merde », ce roman est écrit pour nous rappeler que le pays a changé mais d’une façon monstrueuse. Un lieu qui exclut de plus en plus toutes les valeurs morales d’intégrité, de droiture et d’estime de soi. Le constat ici est désolant : la jeunesse est condamnée à ne vivre que de rapines et de combines si elle ne se résigne comme un mouton à avoir l’échine souple d’Émile Loriston en se débarrassant de tout sens critique comme Cyprien Norvilus. S’agit-il d’une fatalité ? D’une déveine ? Faire comme Jojo Piment Piqué si elle souhaite voir un brin de changement dans sa vie. C’est un monde manichéen, une société bloquée que décrit Yanick Lahens sans reculer devant ce qui peut gêner : la corruption ou la lâcheté et le crime organisé. A cela, il y a, je crois, d’autres réactions, à savoir la résistance la plus résolue, le sens de la solidarité, la défense de l’intérêt commun. Ce coup de projecteur éclatant montre des bourreaux et victimes prisonniers de leurs malheurs.

Comment freiner de telles déroutes ou dérives ? Mais avec qui ? Scepticisme grandissant du côté de l’auteure. Désormais, plus personne ne lui fera croire à un quelconque plan de sauvetage national. Ce dont nous sommes capables, en tout cas, c’est de lire Yanick Lahens même si son œuvre est sombre, truffée de clichés (comme c’est le cas de bon nombre de ses contemporains et contemporaines à succès), pessimiste même. Face à tant de réflexions mises en perspective, elle ne peut que laisser échapper un profond soupir. Un soupir mélangeant perplexité, dépit et observations acerbes.

Pierre-Raymond DUMAS Auteur

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