En attendant le festival Quatre Chemins

La machine Quatre Chemins est là!

20 novembre - 2 décembre 2017 Le festival de théâtre Quatre Chemins s'ouvre en grande pompe ce lundi 20 novembre. "Anfans san maltretans", question épineuse en Haïti, en est le thème. Guy Régis Junior, son directeur, nous entretient de la machine qui assure la réalisation de ce festival.

Publié le 2017-11-20 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste: Déjà quatorze ans pour le plus grand festival de théâtre du pays et quatre ans pour toi à le diriger. En es-tu déjà au bilan?

Guy Régis: Ce sera plus opportun de faire un bilan l’année à venir. Pour les 15 ans. Quatre Chemins sera alors dans son adolescence accomplie.

Cela méritera d’être célébré. Sinon, cette année prouve la maturité de notre équipe constituée de jeunes universitaires pour la grande majorité. C’est ensemble avec ces jeunes que je concocte l’alléchante programmation du plus grand festival des arts vivants en Haïti. De quoi faire taire les mauvaises langues qui disent que notre jeunesse n’a pas d’idéal, ne rêve pas. Avec eux, je veux aller plus loin encore. Port-au-Prince, pendant notre festival, doit devenir le lieu où tout le monde rêve d’être. Quatre Chemins is the place to be ! C’est déjà le cas de certains de nos artistes haïtiens et étrangers qui rêvent chaque année de figurer dans notre programmation. Notre capitale compte près de 2 500 000 habitants. Combien viennent voir nos spectacles ? Pas encore assez, à notre goût !

L.N: Ce n'est tout de même pas le premier grand projet que tu coiffes, dont plusieurs à l'étranger. Mais le contexte haïtien est différent et surtout très complexe avec des défis de toutes sortes à relever. Parle-nous-en.

G. R. J: Le premier défi était de maintenir l’événement. Les organisateurs ainsi que les artistes ont bel et bien réussi ce pari dans un contexte si difficile. Cela fait quatre ans qu’on est devenu une association à but non lucratif. Aujourd’hui, cet événement annuel devenu un patrimoine dans la vie culturelle haïtienne ne bénéficie toujours pas d’un budget annuel de fonctionnement. Comme tout grand festival du monde, il nous faut ces assises pour arrêter chaque année de craindre le pire.

L.N: Tu es certes à la tête du festival, mais tu en es avant tout le directeur artistique. Qu'est-ce que cela suppose pour toi comme travail et ressources à mobiliser?

G. R. J: Déjà d’arrêter d’écrire, de créer pendant une période pour aller frapper à toutes les portes afin de trouver de l’argent. Et ce n’est pas pour m’offrir un gros 4x4 pour me faire voir, klaxonner à tordre les oreilles dans les rues, mais pour pouvoir acheter les spectacles des artistes, payer le matériel de communication de l’événement, rémunérer les équipes, héberger les artistes étrangers, assurer la sonorisation, la lumière, la projection de films sur plus de dix lieux différents, etc. Et manager l’équipe. Ce sont des métiers nouveaux ici et mes collaborateurs n’ont pas mon expérience, moi qui ai traîné dans plein de festivals avec une organisation bien rodée. Une fois une édition terminée, il faut faire tout ce travail de production afin d’espérer avoir la suivante.

L.N: Le thème cette année est "Anfans san maltretans". C'est la première fois que le festival aborde un sujet aussi épineux et si peu débattu. La thématique est plus que justifiée mais pourquoi celle-ci et comment est-elle abordée?

G. R. J: Parce qu’il est choquant de voir battre un enfant. On le sait en soi que cela est cruel, irresponsable de la part des parents et autres. Qui ne se souvient pas d’un professeur bourreau ? Comment l’école haïtienne peut être le lieu des bourreaux, où des professeurs, des censeurs se comportent comme des tortionnaires ? Un festival crée certes des moments jouissifs, mais c’est aussi le lieu où l'on doit parler de choses essentielles. Nous parlerons donc de maltraitance dans notre minicolloque inscrit dans le festival. Avec des psychologues, juristes, historiens, spécialistes de la question.

L.N: Qu'en est-il des activités prévues, des partenariats, des espaces qui accueillent les représentations?

G. R. J: Depuis le 6 novembre, le public était invité à visiter la très belle et troublante exposition sur l’univers carcéral haïtien, une collaboration Quatre Chemins, Bureau des droits humains, et l’Institut français. Dès le 20 novembre, nous programmons une vingtaine de créations haïtiennes et étrangères, en plus des lectures, conférences et ateliers. Foudizè Théâtre, la compagnie à l’honneur, nous présente trois spectacles : Anatòl, La faute à la vie et une soirée de contes. Fabrice Murgia, un des plus talentueux hommes de théâtre belges, directeur du Théâtre national de Bruxelles, vient nous présenter son premier grand succès européen, Le chagrin des ogres. Catherine Boskowitz et Jean-Christophe Lanquetin sont déjà en train de nous concocter une performance sur le quotidien des gens du quartier de la place Carl Brouard, dans une impasse de l’avenue Christophe. Marc Vallès nous convie à assister à une veillée à partir du texte Le Père, Caroline Berliner et Antoine Laubin se sont installés à la DNL pour une belle et questionnante étape de travail avec Albert Moléon. De la danse contemporaine avec Shosho et Siyin, signée du chorégraphe Franck Micheletti, sur Shosho il collabore avec le plasticien Etzer Pierre. De la danse encore avec l’Espagnole Olga Mesa ; Chemins de fer, un autre exploit de Miracson, en jeu et à la mise en scène, Jera ak Jèta, une première pièce de Makenzy Orcel, dans une première mise en scène époustouflante de Pascale Julio ; Antigòn, pièce qui se passe de présentation, dans une mise en scène de John Vanyan, de la troupe Palto Vanyan. Mafi, la dernière performance de Daphné Ménard, une création qui a retenu l’attention de plus d’un, donc à voir absolument, mais dans l’enceinte même des écoles sélectionnées dans le cadre du séduisant programme TEYAT LEKÒL, Apsara et Vocal Iroko, des Suisses et des Cubains jouent et chantent pour nous, Cédric du Collectif Navarlo, un gaffeur venant direct de La Rochelle. On découvrira le pédagogue, metteur en scène, acteur, directeur de théâtre Hassane Kouyate, trois textes de Nathalie Papin, Mange-moi, Debout et un autre titre improbable Faire du feu avec du bois mouillé, de la dramaturge venant nous compter cette particularité d’écrire pour ce public si sensible, nos chers enfants. Le #JesuisGaelle, en plein ras-le-bol des femmes…et plein d’autres moments encore. Au total, soixante-dix activités sur douze jours.

L.N: L'art théâtral, comme tout autre art, est quelquefois dans la catharsis. Lorsque nous savons ce que représente la maltraitance des enfants en Haïti, il est à envisager que certaines représentations choqueront. Qu'as-tu à dire à ce sujet?

G. R. J: Non, non. Il n’y a pas de spectacle interdit aux enfants. Au contraire. Nous avons pensé aux enfants en concoctant ce programme. Ils riront, réfléchiront avec nous dans nos conférences et ateliers faits aussi pour eux et leurs parents.

L.N: Il est clair qu'aujourd'hui le festival est international. En témoigne la panoplie de troupes, de comédiens et de représentations étrangers qui y est proposée. Qu'est-ce que cela apporte à l’événement au niveau de la qualité des performances mais aussi en termes de retombées?

G. R. J: D’emblée, la volonté de la part des directeurs, directrices de théâtre, de festivals, de venir voir ce qui s’y passe. Et donc d’être des témoins privilégiés de la création haïtienne contemporaine aussi.

L.N: Le festival, c'est aussi une place pour l'émergence de nouveaux comédiens, avec notamment la restitution des résidences Quatre Chemins. Parle-nous-en.

G. R. J: Nos résidents sont assez distincts et nous nous en réjouissons : Miraklin André fait de la poésie pour les chauffeurs de moto, Shélo François slame Ainsi Slama l’oncle, Mackenson Saint-Felix photographie les Gonaïves. Ils présenteront tous leurs travaux le dimanche 26 à la DNL.

L.N: Avec le metteur en scène Marc Vallès, tu présentes la pièce Le père. De quoi ça parle? Quel en est le lien avec "Anfans san maltretans"?

G. R. J: Le Père est une pièce sur la famille, sur toutes ces familles haïtiennes qui ne jurent que par leur départ pour les États-Unis, «maintenant pour le Chili ». Pour le reste, ce sera à Marc Vallès et ses collaborateurs, des scénographes tous de la HEAR de Strasbourg, de vous en parler.

L.N: C'est la première fois que le festival bénéficie d'un tel visuel. Le catalogue, les affiches, l'accueil à la conférence de presse témoignent que le paquet a été mis pour attirer le regard. Quel est le budget qui a mobilisé tout cela et quelles institutions financent l’événement?

G. R. J: Grâce à l’équipe de communication dirigée par Samuel Suffren, et des jeunes emmenés par Junior Neptune pour couvrir toute la ville de nos affiches. Et surtout dans la presse, Jacques Adler Jean Pierre, avec une aide impayable de la RTVC.

Pour les bailleurs : Fokal,WBI, IFH, IFP, le ministère de la Culture, le MENFP, l'ambassade américaine, l'ambassade de Suisse, l'ambassade des Pays-Bas, l'ambassade d’Espagne, Open Society, DNL, SACD,VDH-Union européenne. Pour le soutien au Théâtre dans les écoles : l'ambassade américaine, l'ambassade du Canada, Unicef, Save the Children, Care, Sos Village d’enfants.

L.N: Si tu devais recommander des performances et représentations en particulier à voir, ce seraient lesquelles?

G. R. J: Euh… Toutes exclusivement ! (Rires)



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