En attendant le Festival Quatre-Chemins

Des fictions faussement ordinaires à Quatre-Chemins

20 novembre - 2 décembre 2017 Fictions ordinaires sonne comme une antiphrase puisque la fiction n’est jamais ordinaire. L’équipe menée par Catherine Boskowitz et Jean-Christophe Lanquetin va pourtant prouver le contraire à Quatre-Chemins, le 23 novembre prochain. Catherine Boskowitz nous en parle.

Publié le 2017-11-17 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste : Pourriez-vous vous présenter et nous parler de votre travail ?

Catherine Boskowitz : Metteure en scène, dessinatrice, initiatrice de projets réunissant de nombreux artistes, je travaille en France, en Haïti, dans plusieurs pays d'Afrique et au Moyen-Orient, et je voyage en Europe. À l’intérieur de ce mouvement, de ces allers et retours, je trouve la cohérence de ma recherche et construis avec mon équipe un travail de création où le théâtre occupe une place essentielle. C’est au théâtre que je m’attache à tisser le lien entre art et société, à questionner l’époque contemporaine par l’écriture du plateau et des arts visuels. À partir de vecteurs pluriels tels que la scène, l’image, la performance, le dessin, la composition du son, entourée de mon équipe, je présente mes spectacles au public comme des variations autour des œuvres choisies.

Souvent, mes points de départ peuvent être un texte/un auteur/une pensée … et en diagonale, faire surgir sur scène, ou en espace urbain, pendant la représentation, un contrepoint : une figure ou des figures réelle (s) du monde contemporain.

Depuis plusieurs années, en collaboration avec Jean-Christophe Lanquetin, scénographe et vidéaste, j'explore plus précisément des dispositifs où l'improvisation de l'acteur devient performance et où le rapport au spectateur est re-questionné dans l'espace de la représentation.

Dans l'un de mes derniers spectacles, La dernière interview, la scène prenait la forme d’un studio de tournage et invitait les spectateurs à être à l’intérieur même du dispositif. Il s’agissait de mettre en scène le dernier entretien télévisé de Jean Genet, incarné ici par le dramaturge et acteur congolais Dieudonné Niangouna. Celui-ci, à certains moments de la représentation, « décrochait » du spectacle, pour répondre au présent, en tant qu’artiste d’aujourd’hui, aux questions qui étaient posées à Genet en 1986. Ces décrochages étaient improvisés et la prestation de l’acteur prenait alors la forme d’une performance. Dans un autre, Le Projet Penthésilée de Heinrich Von Kleist, joué au Théâtre d'Ivry en 2015, « la scène est un champ de bataille », signale Kleist, aux premières lignes de son ouvrage. Le dispositif de départ est une installation qui devient une salle de commande des armées (cf. la situation room) où le public est libre de circuler sur le plateau comme dans la salle pendant le prologue. L’action de la pièce, l’irruption d’une armée de femmes sans État (les Amazones) qui provoque le brouillage et l’altération du dispositif de guerre conçu par les puissants de ce monde, se déroule ensuite dans différents espaces sans frontières entre scène et salle. En 2015, plusieurs variations performatives intitulées Penthésilées que j'ai mises en scène ont été données en Haïti au Festival Quatre-chemins de Port-au-Prince dans le cadre des Scénographies urbaines. Ces Penthésilées ont été présentées sur des places publiques.

Dans le dernier spectacle, Fictions ordinaires - Ficciones cotidianas, conçu en collaboration avec le scénographe et vidéaste Jean-Christophe Lanquetin, on évolue entre théâtralité, performance et arts visuels. Il est élaboré et présenté dans le contexte d’un quartier de Medellin (Colombie) puis un quartier de Fort-de-France (Martinique) et aujourd'hui dans un quartier de Port-au-Prince, le Bas-peu-de-Choses. Ce spectacle s'élabore et se construit en espace urbain, à partir d'une résidence de dix jours de l'équipe artistique (équipe mixte: haïtienne et française) dans le quartier, à la rencontre de ses habitants.

Le Nouvelliste : Est-ce votre première participation à Quatre-Chemins et comment l’appréhendez-vous ?

C. B : Depuis 2008, je viens régulièrement en Haïti. De 2008 à 2011, sous l'impulsion de la Fokal et de l'Institut français, j'ai mené chaque année et pour le même groupe de comédiens et de metteurs en scène haïtiens, une formation à la mise en scène, au jeu et à la dramaturgie à raison de plusieurs stages de 15 jours à 3 semaines parfois, deux fois par an. Certains comédiens et metteurs en scène - Albert Moléon - Medlée Guillou, Billy Elucien, Jean-Marc Voltaire, qui ont participé à cette formation, ont créé des spectacles programmés au festival Quatre-Chemins en 2011 et 2012. J'ai été la conseillère artistique de ces spectacles. En 2013, j'ai présenté à l'ENARTS, dans le cadre du festival Quatre-Chemins, une installation sonore et de photographies sur petites toiles, intitulée Bloc-notes Syrie, dont le sujet était la destruction des villes en Syrie. En 2015, programmés au Festival des Quatre- Chemins, j'ai présenté trois courts spectacles-installations intitulés Penthésilées haïtiennes, joués sur des places publiques avec trois comédiennes haïtiennes : Ketsia Vaïnadine Alphonse, Lindsday Pierre-Louis et Cibile France, dans le cadre des Scénographies urbaines qui réunissaient de nombreux artistes visuels et des performers, organisées par Jean-Christophe Lanquetin et François Duconseille.

L. N : Fictions ordinaires, le titre de votre spectacle, sonne comme une antiphrase puisque la fiction n’a rien d’ordinaire. À quoi le public haïtien devra-t-il s’attendre ?

C. B : Comment les petits récits de la vie ou les petites actions de la vie ordinaire : aller faire son marché, vendre dans la rue, se lever le matin, rencontrer ses amis, se coiffer, ou se faire coiffer, etc. peuvent devenir des fictions au travers de différents gestes artistiques : vidéo, théâtre, enregistrement sonore, danse....

L. N : La représentation est également conçue de sorte à explorer les lieux marginalisés où les gens s’organisent « malgré et contre tout ». C’est donc un travail en perpétuel renouvellement. Comment votre équipe s’installe-t-elle dans ce mouvement sans fin ?

C.B: L'équipe artistique franco-haïtienne que nous sommes, Catherine Boskowitz, Jean-Christophe Lanquetin, James Saint-Félix, Maria Flor Pinheiroro, Elise Villatte, Jean Ricardo Calixte, Sabruna Georges, Perla Maxline Saintil, s'installe dix jours dans la cour d'une maison située au bord de la place Carl Brouard. Nous avons créé une enseigne :

Biwo Rèv chak jou

Vin Pale

Festival teyat Kat-Chemen

Nous avons commencé à travailler dès notre arrivée le 11 novembre. Nous invitons les gens à venir nous parler ou nous partons à leur rencontre dans les rues. Avec différents outils : papiers, crayons, téléphones portables, caméra, enregistreur sonore, nous tentons de rencontrer des personnes qui habitent dans le quartier ou qui viennent y travailler, ou qui y passent... A l'aide de ces outils et quand cela est possible, nous les questionnons.... ils nous questionnent aussi.... Puis, de ces récits, ou de ces non-récits, de ces échanges ou de ces non-échanges, nous fabriquons de courtes pièces vidéo, sonores et théâtrales, que nous présenterons le 23 novembre sur la place Carl Brouard.

L. N : Les mythes et les fictions sont des choses bien plus que réelles en Haïti sur le plan culturel et de l’imaginaire collectif. Que croyez-vous que cela apportera à Fictions ordinaires ?

C. B : Le réalisme magique peut-être... En fait, nous ne savons pas vraiment, c'est tout le jeu que de s'immerger dans un contexte, et de voir ce qui nous arrive en termes de moments, de rencontres, d'échanges. Fictions ordinaires, c'est ça, à chaque fois, on recommence à partir d'un contexte urbain, et on voit où cela nous mène...

L. N : En quoi pensez-vous que votre participation à Quatre-Chemins sera un plus ?

C. B : Ce n'est pas à nous mais c'est aux spectateurs et au Festival Quatre- Chemins de le dire.



Réagir à cet article