La zombification ou l’essor scientifique d’Haïti

Publié le 2017-08-24 | lenouvelliste.com

Les dernières assises sur le projet des nouveaux code pénal et procédures pénales, tenues les 25 et 26 juillet 2017 au Caribe, a remis sur le tapis l’épineuse problématique de la zombification. Le Sénateur Jean Renel Sénatus semble être déterminé à trouver une piste de solution. Plus d’un avant lui a essayé mais finalement a abandonné cette quête.

Bien que ce mot n’apparaisse pas explicitement dans le Code pénal haïtien, certains titres tels : infractions aux lois sur les inhumations, crimes et délits contre les particuliers (empoisonnement), font allusion.

Pour avoir participé à ces dernières assises, j’avoue que les réactions et les interventions m’ont laissée perplexe. Les avis restent partagés. Les hommes et les femmes de loi ne s’intéressaient qu'à l’existence de la preuve. Pour eux, un decujus trouvé chez un bôkô, un houngan ou un particulier et dont l’acte de décès a confirmé la mort physique suffit pour mettre l’action publique en mouvement.

La manbo Euvonie Auguste a bel et bien expliqué la complexité de ce phénomène, car, disait-elle, il s’agit d’un réseau bien structuré qui détient des ramifications depuis l’environnement immédiat du sujet ciblé jusqu’à sa déportation vers un autre point du territoire comme esclave. En tant que vodouïsante, elle ne souscrit point à de telles pratiques, contraires aux droits de l’homme, le vodou étant anti-esclavagiste.

D’autres interventions ont mis l’accent sur le côté métaphysique de la zombification. Deux types sont relevés : physique et surnaturel. Pour ce dernier, le zombi est astreint à des activités subtiles beaucoup plus en rapport avec les « expedisyon, koutnanm, etc.).

Des pasteurs présents dans l’assemblée ont confirmé la réalité de la zombification de type physique pour avoir côtoyé certains d’entre eux, alors que d’autres ont carrément nié l’existence de tels faits.

De tout cela, je me suis prononcée sur la question. La zombification existe et nous sommes en présence d’un processus très complexe mettant face à face deux perceptions du monde : occidentale et afro-amérindienne. Paradoxalement, d’un point de vue juridique, pour l’une et pour l’autre, il s’agit bien d’une sanction. En clair, avec nos yeux d’occidentaux nous considérons la zombification comme un crime. Il en est de même des partisans de la tradition. La personne zombifiée est jugée coupable d’un acte répréhensible suivant la perception afro-amérindienne.

En ma qualité d’anthropologue, j’ai suggéré l’idée d’un mixage entre les deux systèmes de valeur juridique. À titre d’information, j’ai rappelé le cas de la République du Bénin (ancien Dahomey), disposant des deux structures : l’une officielle et l’autre traditionnelle, appelée à connaître uniquement les cas de sorcellerie. Mais, en ce qui concerne Haïti, le mixage des deux structures s’avèrerait beaucoup plus judicieux, compte tenu de la nature même du sujet en question. Sa prise en charge dans une structure exclusivement traditionnelle nous ferait perdre le volet scientifique.

De ce fait, je reprends littéralement cette partie tirée de mon mémoire de sortie pour la Faculté d’ethnologie :

« Ces différents cas présentés prouvent bien qu’il n’existe pas, sur le plan juridique, de provisions légales capables de traiter les faits de sorcellerie, spécifiquement les cas de loup-garou. Mais, d’un autre point de vue, voyons sommairement les implications d’une telle démarche si l’on voudrait tenter de résoudre de telles affaires. D’abord, il faudrait que l’Etat, à travers le système judiciaire, reconnaisse l’existence de tels faits. Cela favoriserait d’une part, la prise en compte de ce phénomène sur le plan juridique et, d’autre part, l’élaboration de procédures légales en la matière. Ensuite, cela impliquerait la possibilité d’intégrer des gens ayant la capacité occulte pour détecter les sorciers (ères). Une telle démarche permettrait de résoudre des difficultés liées au principe juridique qui veut que « tout fait avancé doit être prouvé».

Sur un autre plan, il est vrai que la sorcellerie, en général, revêt des aspects occultes qu’il n’est pas possible de prouver scientifiquement, mais ne pourrait-on pas envisager, également, un apport et un enrichissement certain de la science à partir de ces connaissances. Par exemple, dans le contexte haïtien, deux aspects mériteraient une attention particulière : la zombification et les sociétés secrètes. Comme élément de sorcellerie haïtienne, la zombification constitue un domaine d’exploration scientifique d’une extrême importance. Sa compréhension et sa maîtrise nécessiteraient la mise en place d’une structure multidimensionnelle composée de médecins, de psychiatres, d’anthropologues, de juristes, de bôkô et même de ceux qui sont versés dans l’occultisme.

En ce qui concerne les sociétés secrètes, les gens qui font partie de ces groupements détiennent des connaissances sur la vertu toxique des plantes et des animaux. Et c’est à partir de ces connaissances qu’ils fabriquent ce que l’on appelle dans le langage courant les « koutpoud, koutlè et zonbifikasyon ». Mais il revient de souligner que si lors de la guerre de l’indépendance, toutes ces connaissances ont été utilisées et ont eu une fonction bénéfique (en raison de l’orientation politique et d’un consensus préétabli sur leur utilisation par les esclaves), aujourd’hui, elles se révèlent nuisibles faute de nouvelles orientations »

En somme, d’un point de vue anthropologique, nous sommes en proie à un défi séculaire, qu’il faudra un jour relever. Et ce jour est venu.

Je maintiens qu’il faut adopter une approche pluridisciplinaire pour traiter un tel sujet. Je partage l’avis de ceux et celles qui croient que la zombification doit être résolue scientifiquement, spécifiquement, pour la partie qui concerne les zombis de type physique. Dans ce cas précis, il nous faut admettre que les législateurs du siècle passé avaient vu juste quand ils parlaient d’empoisonnement. En effet, l’article 246 du code pénal annoté par Me Menan Pierre-Louis stipule ce qui suit :« Est aussi qualifié attentat à la vie d’une personne, par empoisonnement, l’emploi qui sera fait contre elle de substances qui, sans donner la mort, auront produit un état léthargique plus ou moins prolongé, de quelque manière que ces substances aient été employées et qu’elles qu’en aient été les suites. Si par suite de cet état léthargique, la personne a été inhumée, l’attentat sera qualifié d’assassinat ».

Le problème est qu’ils n’ont jamais pu prouver l’existence de ces poisons. Avec nos regards de contemporains, il nous faut simplement admettre que les praticiens de la zombification étaient beaucoup trop en avance sur leur temps. La science à l’époque n’était pas suffisamment développée pour élucider « ces mystères ». Et le voile symbolique de la mort suffisait pour éloigner toutes curiosités en la matière.

Aujourd’hui, la société haïtienne se doit de revendiquer un mixage (valeurs traditionnelles et modernes) dans cette quête de modernisation du code pénal et du code de procédure pénale. D’autres pays ont réussi à faire cohabiter le vodou et le développement. Comme la zombification est un phénomène réel, reconnu à travers le monde, nous devrions arrêter d’en faire un tabou pour enfin l’exploiter au service du développement endogène d’Haïti.

D’ailleurs, la probabilité de mieux cerner ce phénomène scientifiquement, vu le contexte du débat national provoqué par le sénateur Jean Renel Sénatus autour des projets de code pénal et de code de procédure pénale, est plus élevée qu’elle ne l’était jadis. Par voie de conséquence, je propose la démarche triphasée suivante qui n’est qu’un changement de paradigme sur le phénomène.

1. La phase de neutralisation : il nous faut obligatoirement extraire la zombification du domaine de la sorcellerie pour le placer dans une mouvance scientifique. C’est la première étape.

2. La phase de changement de perception : On devient zombi par empoisonnement et la victime n’est pas morte. La possibilité de réinsertion de la victime demeure possible et envisageable.

3. La phase d’élévation de conscience : les praticiens de la zombification sont des êtres très intelligents dans leurs démarches et leurs méthodes. Sachant que personne ne pourrait les arrêter ni la science les contrecarrer, ils ont institué la mise en scène de la mort symbolique de la victime, l’enlevant définitivement de la vie civile et éliminant toute tentative de poursuite légale.

L’État, de concert avec le secteur vodou ont intérêt à travailler en étroite collaboration pour une réorientation de ces connaissances.Après tout, ils ont le mérite de prouver aujourd’hui que la science n’est pas uniquement « occidentale ».

Pour ceux et celles que ces lignes dérangent ou perturbent, soyez-en assurés : la société haïtienne n’est pas prête pour une réinsertion civile d’anciens zombis. Cela exigerait une nouvelle ingénierie juridique, culturelle et symbolique. Mais un temps viendra sûrement. Car l’essor du développement scientifique d’Haïti découlera des connaissances refoulées dans la sphère traditionnelle et, au mieux, dans les faits dits de « sorcellerie ».

Cette démarche triphasée que je propose marche de pair avec deux autres paramètres tout aussi importants :

1. Nous devons travailler à l’émancipation totale du vodou comme mode de vie ;

2. Nous devons accepter l’évidence que nous sommes des mutants. Du brassage de cultures et des gènes africains, européens et amérindiens, les produits que nous sommes se révèlent instables, surprenants, incompréhensibles aux yeux des autres nations. Mais, il n’en demeure pas moins que nous sommes tout aussi bien des êtres exceptionnels.

La zombification n’est qu’un aspect des connaissances que nous détenons. La connaissance est neutre, seul l’utilisateur a le pouvoir de décider de son orientation, bonne ou mauvaise.

La zombification peut être considérée comme une « lueur d’espoir », car, en toute chose, il existe mille et une possibilités, mille et une options.Avant, les options n’étaient pas ou peu envisageables. Aujourd’hui, elles le sont.

Marie Florance JEAN PIERRE

Anthropologue, juriste

Maitre en Administration Publique/ ENAP-Québec

Tel : 3648-3832

@ : lfloreandree@yahoo.fr

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