Ateliers Jérôme / Exposition

Lhérisson Dubréus et David Boyer ont éclaté...

Les Ateliers Jérôme exposent jusqu’au 26 décembre 2015 les œuvres de Lhérisson Dubréus et de David Boyer. Ces deux artistes de la récupération ont brouillé nos valeurs de référence. Il faut visiter, coûte que coûte, l’expo à la rue Rebecca, Petion-Ville.

Publié le 2015-11-13 | Le Nouvelliste

Wébert Lahens Cette exposition aux Ateliers Jérôme (du 12 novembre au 26 décembre 2015) changera nos références culturelles. Lhérisson Dubréus, par exemple, a repêché ses œuvres de la routine, des habitudes. il a osé transcender. De sa présence au Grand Palais – en novembre 2014, à ce show, l’artiste a progressé dans ses idées. Son travail s’alimente de la réalité quotidienne, de la mythologie haïtienne, de valeurs oniriques et éléments d’ambiance –les objets jetés, cyclés ou recyclés. Chez Dubréus, des poupées, des bizangos, des marassas, des saints ; chez Boyer, des déchets électroniques, des boutons, des paillettes, des fourchettes, des saints, des bossous... Lhérisson Dubréus (Cap-Haïtien, 1971) s’est retrouvé à Port-au-Prince, en 1981, vivant dans le même espace que David Boyer – la cour du Temple vodou de Ti Bout (Céus St Louis), réduit à un moignon. Pourtant, celui-ci disposait de deux autres atouts : Etre un as du jonc les jours du précarnaval, au Bel-Air et les jours gras, au défilé du carnaval ; Introduire la paillette (le pélage) depuis 1946 dans la culture populaire haïtienne. L’artiste Dubréus travaillait dans son atelier ; il produisait des passoires pour les paysans, des cambrages - des tiges de chaussures, des croix, des cercueils, des drapeaux, des paillettes, etc. ; à la mort de Prosper Saint-Louis, fils aîné de ce dernier, il devient le chef d’atelier, à la grande satisfaction de Céus St Louis. A la mort de Ti Bout, en août 1994, il a créé son propre atelier. La réalité quotidienne Les manifestations politiques qui ont atterri à Pétionville ce jeudi 12 novembre ont ravi aux amateurs d’art le plaisir de découvrir dans une ambiance festive les œuvres de ces deux récupérateurs, Lhérisson Dubréus et David Boyer. Le premier a saisi la réalité dans toute sa complexité. Sa touche a capté une ‘lumère noire’ qui, à travers ses morceaux de vitres ou de miroirs brisés renforçant son travail, a jeté une lueur d’espoir sur ce peuple qui continue à se chercher, à s’apprécier, mais aussi à se repousser, jusqu’à en avoir marre. Pourquoi une telle attitude ? Chacun de nous participe à notre part du mythe. La mythologie haïtienne En effet, les croyances, les valeurs ancestrales, les mythes font partie de notre vie. Quels que soient notre niveau de culture ou nos choix religieux. C’est ce discours que l’exposition nous lance au visage. Ces artistes nous rappellent le sens du mythe dans notre pratique quotidienne. Dans nos dérives. Héritage de Pierrot Barra (1942-1999), les poupées sont réinscrites dans l’œuvre de Dubréus. Avec une touche particulière. Il en fait l’âme de sa production. Avec un sens de la recherche différente de son initiateur. Celles-ci suscitent un engouement qui dépasse les attentes de l’artiste. Ainsi, à une exposition à Santa Fé, au Nouveau Mexique, l’année dernière, une dame l’a appelé, en plein défilé, au téléphone pour lui dire que, depuis qu’elle avait acheté et installé une poupée dans sa maison, aucun mauvais esprit ne traverse son foyer. D’ailleurs, pour la nouvelle exposition, en juillet 2016, elle l’exhorte à apporter d’autres poupées, car d'éventuels acheteurs sont déjà en attente. L’artiste avait réagi en imposant son idée première : la poupée renvoie à l’enfance – à l’innocence ; elle ne sert pas la cause du diable. Elle ne consacre pas des sacrifices ; elle symbolise la vie. « Si je travaille une poupée, nous a-t-il confié dans son atelier, je pense d’abord à la joie que j’apporte dans un foyer. » Lhérisson Dubréus et David Boyer recyclent les poupées, les traitent, les chargent de valeurs symboliques. Leur esthétique dépasse les préoccpations des autres artisans de Haut Platon, à l’atelier de Ti Bout ou de Barra. Pour Dubréus, la poupée, directement introduite dans l’œuvre ou construite, renvoie à une constante dans la culture haitienne. Cela servait, dans le temps, aux enfants –surtout les filles, pour apprendre à jouer leur rôle futur de mère ou d’épouse. Aujourd’hui, cela sert à l’artiste pour réinventer les nouvelles valeurs, les mythes qui font marcher la société haïtienne. Faut-il souligner, comme l’avait fait une dame à l’exposition, qu’il se dégagait une certaine ‘’poésie’’ de l’œuvre de Dubréus ? Là, en plus, j’avais constaté un autre souci chez l’artiste. Il était tombé sur une dame qui allait envoyer, par terre, des miroirs brisés qu’il avait pris soin de recueillir. Il avait travaillé ces morceaux de miroir dans un tableau. Accueillie par une galerie d’art, cette œuvre a ete achetée. Cela l’a encouragé à approfondir l’expérience. Il a, en outre, introduit des morceaux d’assiettes dans les autres œuvres. Par exemple Marassa (19’x25’), Métrès (40’x40’). Cette dernière a rendu le travail de l’artiste illuminé, très en vue. Dans cette composition, il a consigné de multiples signes vodouesques. Par exemple un ‘’M’’. Des miroirs brisés. Des paillettes. Et patata... Quant aux Marassas – il en a travaillé quatre (4) pour l’exposition, il nous laisse entendre que c’est l’Esprit qui l’a conduit. Vous n’êtes pas maître de votre tête, lui avions-nous lancé ? L’Esprit nous a guidé et orienté, s’est-il contenté de nous répondre. Il a ajouté qu’il est dans une compétition ; il doit rester au niveau d’une certaine performance. L’aiguille utilisée à l’atelier de Ti Bout, par exemple, pour la confection d’ouvrage en paillettes, il l’a réintroduite dans sa création. Ce travail à la main participe d’une autre pratique. Ce ne sont plus une flotte de femmes qui chantent et coudent des morceaux, ici et là, pour monter un costume de rara ou de carnaval, mais le plus souvent, c’est l’artiste lui-même (parfois aidé de quelques proches) qui file et confestionne les œuvres. L’écriture de Dubréus Peut-on parler d’un style Dubréus dans l’art de la récupération ? Dubréus a exploité ses connaissances dans l'artisanat qu’il a pratiqué à l’atelier du l’hougan Céus St Louis. Selon lui, cela lui a permis d’atteindre aujourd’hui ce sommet auquel il est parvenu. Cependant, en tête, il a gardé cette même idée : l’Etat n’a pas donné toute sa mesure, toute la valeur à la culture nationale. Pour lui, son œuvre ‘’Saint Jacques’’ est belle, illuminée.Ses compositions utilisent, à fond, du pélage, des tissus, des files, du ciment, de l’aiguille, des tessons de bouteilles, des miroirs, tout ce qu’on peut entrer dans l’art. Les deux artistes, selon Pasko – un autre confrère, sont dans la même quête. Ils participent des mêmes sources d’inspiration, mais ils ont une lecture différente. Par exemple, Boyer dégage une certaine douleur, un certain humanisme. Les interprétations sont différentes, également. Ce sont, selon lui, deux bons artistes. Au niveau des images mythologiques, ils se ressemblent. Les matériaux sont les mêmes. Les bas-reliefs chez David Boyer. Ils pourchassent, pourtant, les mêmes quêtes. Cette exposition a ouvert la voie à un autre discours sur l’art contemporain. Celui-ci commence à se dresser l’échine, avec ses propres références. C’est déjà une ouverture pour l’avenir de l’art en Haïti.
Wébert Lahens Auteur

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