Vertières : de l\'histoire à la poésie

Publié le 2006-11-17 | lenouvelliste.com

Il est de coutume, dans notre littérature, qu\'un même thème ou sujet traverse les différents genres littéraires dans lesquels se manifeste la fiction haïtienne (c\'est-à-dire la poésie, le théâtre, la nouvelle et le roman). Cela se justifie pleinement à travers nos premiers écrits où poètes, dramaturges, romanciers se sont tous inspirés de l\'ensemble des luttes engagées par nos héros dans leur quête de l\'indépendance de la nation. L\'un des épisodes de cette vaste guerre dénommée « épopée nationale », est la bataille de Vertières. En effet, si Vertières est d\'abord un sujet historique dont le contenu évoque nécessairement des faits, transporté dans le domaine de la fiction, la poésie par exemple, ce thème va subir un tout autre traitement. Il va être abordé suivant une approche différente. C\'est-à-dire un grand nombre d\'éléments ou aspects dits \'\' authentiques\'\'\' du récit seront conservés mais connaîtront un certain élargissement ou agrandissement qui tend parfois à la légende, au surnaturel. C\'est ainsi que, chez nos poètes, la bataille de Vertières telle que présentée par nos historiens sera agrandie, et nos héros seront dotés d\'une bravoure, d\'une soldatesque, d\'une sagesse ou d\'un génie surhumains. Considérant d\'ailleurs cette victoire comme une sorte de miracle, les écrivains haïtiens vont l\'entourer d\'un halo de mystère et présenter nos aïeux comme de véritables titans. S\'attachant donc à interpréter la réalité suivant leur sensibilité, leur propre vision et leur impression, ils vont transformer les faits de manière à satisfaire l\'orgueil national, l\'imaginaire haïtien. En effet, si l\'historien s\'attache à relater fidèlement les faits, l\'écrivain lui - même fuit le réel. Il ne s\'agit pas pourtant d\'une fuite totale. Au contraire, il part de la réalité mais interprète les faits suivant son état d\'âme. On voit dans son oeuvre sa subjectivité, son penchant et sa propre vision des choses. C\'est en ce sens qu\'on dit que la littérature est le reflet de la réalité. Elle n\'a pas, certes, une utilité pratique au même titre que d\'autres disciplines, mais elle s\'attache à valoriser le réel, le mettant en exergue grâce à cette éternelle beauté qui la motive toujours. Il ne faut pas non plus ignorer la notion d\'intertextualité en vertu de laquelle un texte \'\' littéraire \'\' peut faire l\'objet d\'adaptation. C\'est-à-dire d\'un roman ou d\'un poème lyrique on peut tirer une pièce de théatre, une comédie musicale ou un film de cinéma, écrit le professeur Pierre Pubien. Ainsi, le célèbre roman haïtien \'\'Gouverneurs de la rosée \'\', écrit par Jacques Roumain, a été adapté au théâtre et au cinéma. Cet exemple peut aisément nous éclairer sur le fait que le sujet Vertières, d\'abord historique, a traversé également la fiction haïtienne, notamment la poésie. Le poème \'\' Vertières \'\' écrit par Massillon Coicou en est la preuve. Ainsi, on peut dire que du genre historique ce sujet est passé au genre poétique. De plus, son contenu le classe au rang de la poésie épique ou épopée, définie par Victor Hugo comme \'\' l\'histoire écoutée aux portes de la légende \'\', signale Nathalie Lemaine. L\'analyse de ce poème nous permettra d\'établir la partie du texte traitant de l\'aspect historique du récit et les transformations (élargissement, agrandissement) surtout au niveau des personnages (héros) auxquelles donne lieu la représentation de l\'auteur de la réalité. \'\' Vertières \'\' de Coicou, une petite épopée. Massillon Coicou, écrivent le frère Raphaël Berrou et le Dr Pradel Pompilus, n\'a pas écrit entièrement l\'épopée de l\'indépendance. Il a choisi pour magnifier ses aïeux de chanter la grande victoire des indigènes sur les troupes de Rochambeau, la victoire de Vertières. De cette lutte acharnée, il a fait une petite épopée. Ainsi, ce poème épique peut être considéré comme la présentation d\'un épisode de la guerre de l\'indépendance, comme Hérard Dumesle l\'a évoqué dans son poème \'\' Macanda \'\', un épisode des guerres révolutionnaires ayant conduit à l\'indépendance. En quoi \'\' Vertières \'\' peut-il être considéré comme une épopée ? Tout d\'abord, c\'est quoi l\'épopée ? L\'épopée, écrit Jean Suberville, en tant que genre littéraire, est un poème narratif à la fois héroïque et merveilleux. C\'est d\'abord un poème dont la faculté inspiratrice est l\'imagination, une imagination qui se complaît dans l\'extraordinaire au point de créer un monde plus grand que nature. Nathalie Lemaine, de son côté, renchérit en ces termes : « En tant que poème, l\'épopée est surtout une oeuvre d\'imagination. C\'est un poème narratif qui met sous nos yeux une succession d\'événements. C\'est un récit héroïque, l\'imagination aidant, l\'histoire se transforme en légende, le sujet est agrandi par la qualité des héros. Le poète nous présente une humanité supérieure par la force, l\'énergie et la violence des passions ». Vertières, en ce sens, est bel et bien un sujet historique, héroïque et national puisqu\'il concerne un peuple donné, met en scène des héros particuliers et représente une scène déroulée dans un département du pays clairement identifié. Avant même de considérer l\'aspect merveilleux du poème, il importe de montrer que ce récit est à la fois héroïque et national. Dès les premiers vers de ce vaste poème, Massillon Coicou situe le champ ou le lieu où s\'est déroulée la bataille. C\'est une bataille qui a effectivement eu lieu en Haiti, dans le département du Nord : « Ils ont environné de leurs canons d\'airin Bréda, Pierre-Michel, et Champin et Vertières... Jusqu\'aux portes du Cap planter son étendard !». Vertières est également un poème national et héroïque puisqu\'il raconte l\'assaut obstiné du fort Vertières, considéré comme imprenable par les troupes indigènes. Il révèle aussi que la bataille a eu lieu entre les Noirs et les Français, et cite directement des noms bien connus dans les deux camps. La mention de ces personnages établit en quelque sorte la véracité du récit, en tout cas pour cet aspect : \'\' Mais qu\'importe, l\'armée indigène est campée Vertières, lui surtout, Vertières est là qui gène Ce merveilleux élan de l\'armée indigène Toujours, Vertières est là, dans son ravin, debout ! Quand Rochambeau combat, où donc est Dessalines ? Là, fier, le belluaire applaudit aussi, lui ; Capois bondit ... Ils reculent, Capois les ranime ... Capois insuffle en eux le dédain de la mort.\'\' L\'agrandissement du sujet La passion de vaincre chez les Noirs est d\'une intensité plus que naturelle. Ces derniers sont légion. Ils se flattent de franchir d\'une seule enjambée des entraves sans nombre. Leur rang grossit incessament. Bien qu\'ils soient meurtris, criblés, sanglants, ils croissent sous les gerbes incessantes de feu que vomit Vertières. C\'est-à-dire à mesure qu\'ils tombent, les soldats de Dessalines croissent toujours en plus grand nombre, comme si le sang d\'un de ces braves avait la vertu de générer à la minute dix mille autres encore plus vaillants. Ils forment donc un groupe immortel, une phalange de titans escaladant le ciel... \'\' La canonnade gronde. Une trouée énorme Fléchit les assaillants, mais le rang se reforme, Et plus fiers, et plus beaux, la baïonnette au poing, En masse, ils vont toujours, tombant, ne cédant point... Quand la mort passe aveugle abattant ces murailles Vivantes, oh ! Plusieurs, et des milliers encor, sont là.\'\' Massillon Coicou dote également Dessalines et Capois-la-Mort respectivement d\'une sagesse et d\'une invulnérabilité surhumaines. Dessalines est présenté comme un véritable stratège, un omniscient, un belluaire, l\'homme dont le regard infini embrasse l\'avenir. « Dessalines paraît. Calme, il combine, il règle : Et puis, autour de lui, plongeant ses regards d\'aigle, Il ordonne à Capois d\'aller sous les canons ». Quant à Capois, il jouit dans ce poème d\'une invulnérabilité sans pareil. Non seulement cette invulnérabilité fait trembler l\'ennemi, mais elle le plonge dans une admiration telle qu\'il se voit obligé de cesser momentanément le combat pour applaudir l\'homme bronzé. \'\' Un cri soudain circule, ils frémissent pourtant ! ... - Capois tombe ! Capois est mort ! - Lui se relève, Plus fier, plus beau, plus grand !... Lui, calme, radieux, brusquement se redresse Loin du cheval sanglant, s\'élance, charge, perce, Lançant le cri sublime : « En avant ! En avant ! » En avant ! En avant ! Capois part. La mitraille Le décoiffe, n\'importe, animant la bataille, Tout en lui surexcite, électrise les coeurs ; Le tambour bat aux champs sous les plis du drapeau, Puis un Français s\'avance au nom de Rochambeau. Rochambeau bat les mains et sa garde d\'honneur Comme lui bat des mains ! - C\'est Capois - O Splendeur ! Le messager français félicite le brave Qui vient de se couvrir de tant de gloire. Capois-la-Mort qu\'ainsi la grande armée exalte ! » La place du chant dans l\'épopée Enfin, le chant a joué un rôle important dans la bataille de Vertières. En effet, au plus fort de l\'assaut, dans la fournaise ardente, les Français ne pouvaient s\'empêcher de lancer la Marseillaise. Mais les Noirs que Coicou considère comme des demi-dieux chantaient eux aussi, et les paroles de leurs chants traduisent ce dédain de la mort insufflé en eux par Capois-la-Mort. \'\' A la voix des Français lançant la Marseillaise Répond la voix des Noirs. Ils chantent, eux aussi. Ils chantent sous les coups qui pleuvent sans merci : « En avant, grenadiers ! tant pis pour ceux qui meurent ; Nul de nous n\'a de père ou de mère qui pleurent. En avant, grenadiers !...» Les paroles de cette strophe donnent ceci en langue haïtienne : « Grenadye Alaso Sa ki mouri zafè a yo Nan pwen manman Nan pwen papa Sa ki mouri zafè a yo » L\'historien J.C. Dorsainvil donnera lui-même à ces paroles la traduction française suivante : « Grenadiers, à l\'assaut ! Tant pis pour les morts ! Il n\'y a plus de mère ni de père Tant pis pour les morts ! \'\' Il écrit en ce sens, cité par Maximilien Laroche : « ... l\'on vit ces hommes à chapeau de paille, au havresac de peau de cabri, vêtus de haillons informes souillés de boue, s\'engager gaiement sur les routes défoncées du Cap et y traîner, en chantant, une nombreuse artillerie. Que chantaient-ils ? ... Le mépris de la mort, car ils ne réclamaient qu\'une chose : le droit de vivre libres ou de mourir ». Le Dr Jean Price Mars, dans « Ainsi parla l\'Oncle », tient compte également de cet aspect de la bataille de Vertières : le chant. D\'où sa définition de l\'Haïtien : « A ce propos, je crois, en vérité, qu\'on pourrait très justement définir l\'Haïtien : Un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, qui danse et se résigne. De la naissance à la mort, poursuit l\'anthropologue, la chanson est associée à toute sa vie. Il chante la joie au coeur, les larmes aux yeux. Il chante dans la fureur des combats, sous la grêle des mitrailles, et dans la mêlée des baïonnettes. Il chante l\'apothéose des victoires et l\'horreur des défaites ... Il chante toujours, il chante sans cesse. Ah ! Chants mélancoliques de l\'esclave soumis et meurtri sous le fouet du commandeur qui en appela à la justice imamnente ; chants enflammés, mugissements innombrables, choeur farouche des meurt-de-faim révoltés qui jetèrent le défi à la mort dans la ruée de Vertières, en lançant la strophe sublime : « Grenadiers à l\'assaut ! Ca qui mouri zaffaire a yo ! Nan point manman nan point papa ! Ca qui mouri zaffaire a yo ! » Tout compte fait, entre l\'histoire et la littérature il n\'y a pas vraiment une ligne de démarcation. Comme le soutient le professeur Pierre Pubien, \'\' la littérature est morale. Elle n\'est point en contradiction avec l\'Histoire\'\'. Selon lui, c\'est la littérature qui auréole les grands événements et les grands hommes de l\'histoire. La littérature, poursuit-il, a accompagné nos \'\' Sublimes Va-nu-pieds\'\' tout au long de leurs luttes épiques pour l\'Indépendance. Les différentes proclamations des Padrejean, Mackendal, Boukman, Jean-François, Toussaint Louverture, Dessalines, Pétion, Christophe, c\'est de la littérature. En ce qui a trait à notre sujet, le professeur Pubien tient à préciser que l\'aventure de Capois-la-Mort à vertières le 18 Novembre 1803 bravant Rochambeau, c\'est aussi de la littérature. Il conclut ainsi que de 1804 à 2004, la littérature ne s\'est jamais écartée de l\'histoire. C\'est donc cette même alliance littérature - histoire, qui a inspiré à notre barde Massillon Coicou son vaste poème \'\' Vertières\'\' dans lequel il aborde un épisode des luttes sanglantes ayant produit \'\' l\'Oeuvre\'\' née de 1804. En effet, Léon-François Hoffmann estime normal que l\'écrivain s\'intéresse au premier chef à l\'histoire de son propre pays. Et s\'agissant de l\'écrivain haïtien, il va plus loin pour dire que non seulement ce dernier s\'intéresse intensément à l\'histoire de son pays, mais cet intérêt se manifeste chez lui de manière presque exclusive. Quoi qu\'il en soit, s\'il faut rejoindre Fr Berrou et Dr Pompilus, le poème \'\' Vertières\'\' traduit la lutte du droit et de la justice contre la tyrannie et la barbarie coloniales. Effectivement le droit a triomphé et justice a été faite aux Noirs. Bien sûr par les armes, par cet étonnant front commun, par le fameux slogan « Grenadiers, à l\'assaut ! ». Mais il y a plus. La nature participait aussi à ce triomphe de la justice. Son intervention s\'est manifestée par le violent orage qui a interrompu la bataille. De plus, la présence de la pluie traduit l\'approbation de la providence. Car on ne peut ignorer que chez nous, la pluie symbolise la bénédiction. Donc, cette victoire des Noirs sur les Français, légitimée par nos ancêtres, a été scellée par le divin. Toutefois, peut-on de nos jours continuer à parler de cette légitimité consacrée par nos héros ? Voilà une question personnelle qui suggère une réponse également personnelle. La réponse à cette question devrait susciter une prise de conscience encore personnelle qui finalement déboucherait sur une prise de conscience et une action collectives. __________ Bibliographie 1.- LEMAINE, Nathalie, Littérature Française, Moyen Age et XVIe siècle, Le Natal S.A, Port-au-Prince, Haïti, août 1998. 2.- PUBIEN, Pierre, le français en seconde, collection Pierre Pubien, édition 2004, Port - au - Prince, Haïti. 3.- BERROU, Raphaël et POMPILUS, Pradel, Histoire de la littérature haïtienne illustrée par les textes, Tome I, Editions Caraïbes, Port-au-Prince, Haïti, 1975 et Editions de l\'Ecole, Paris. 4.- SUBERVILLE, Jean, Théories de l\'Art et des Genres littéraires, les Editions de l\'Ecole, Paris, 1959. 5.- LAROCHE, Maximilien, la double scène de la représentation, Editions Mémoire, Port-au-Prince, Haiti, mai 2000. 6.- MARS Jean Price, Ainsi parla l\'Oncle, Editions Fardin, Port-au-Prince, Haïti, 1998. 7.- VIEUX, Lucmane, Dessalines à travers la littérature haïtienne, Le Nouvelliste No 37493 / Mercredi 25 octobre 2006.
Lucmane Vieux
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