Ces écoles en territoires contrôlés par des gangs           

Publié le 2021-09-28 | lenouvelliste.com

« Martissant 11, rue Liautaud # 22. C’est l’adresse de l’Ecole mixte La Rose. L’école porte mon nom », répond dans un curieux mélange de fierté et de tristesse Marie Rosela Hollant, directrice de cet établissement qui accueillait 300 élèves, du kindergarten au fondamental.  Enseignante depuis le déluge, quand  on payait « 250 gourdes » par mois sous Jean-Claude Duvalier, Marie Rosela Hollant a dû fuir à cause de la guerre des gangs à Martissant. « J’ai fermé l’école le mardi 5 juin », se souvient-t-elle, « stressée » et particulièrement nostalgique depuis la rentrée des classes le 21 septembre dernier.

« Je suis stressée parce que je gagnais ma vie grâce à l’école. J’ai dû fuir. Parfois il y a des parents d’élèves qui m’appellent », confie Marie Rosela Hollant, qui est en manque de son métier, de ses élèves. Son ambition de délocaliser l’école s’est heurtée à un problème de taille: l’argent. « J’ai trouvé un local à Lamentin. Le propriétaire exige 400 000 gourdes l’an pour le loyer », confie l’éducatrice, qui évoque le drame d’autres écoles condamnées à fermer leurs portes.

Le lycée national de Cité Soleil, au cœur des zones de combat entre deux gangs, est tout simplement fermé depuis l’année académique 2019-2020, explique son directeur, Olga Merci. Il y a un mur sur la route menant à ce lycée qui accueillait jusqu’à 1500 élèves. «  Nos élèves venaient de partout. De la cité, de Pétion-Ville, de Carrefour », explique M. Merci, qui ne « sait pas quand il pourra rouvrir » le lycée.

Il y a un projet d’aménagement d’un espace au lycée de Duvivier pour accueillir les élèves. Mais pour le moment, rien ne s’est matérialisé dans la glaise du réel. Le lycée de La Saline, depuis le tristement célèbre massacre de La Saline en novembre 2018, n’a pas pu abriter ses élèves. « Actuellement, UNOPS et Viva Rio effectuent des travaux de réparation dans cet établissement », révèle son directeur Ralph Vladimir Rameau. Entre-temps, les élèves, obligés de vivre comme ses squatteurs, avec la stigmatisation inhérente à ce statut, ont eu plusieurs adresses. Mais depuis peu, le secondaire et au lycée Toussaint, à la rue St-Honoré, la section fondamentale est à Delmas 3, au local de l’école nationale République du Canada, détaille M. Rameau, directeur du lycée de La Saline.

Sur la liste des 478 inscrits pour le secondaire, seulement 72 sont venus à l’école. On compte moins d’une centaine pour les élèves du fondamental. Les problèmes économiques, les changements d’adresse provoqués par l’insécurité, la peur des parents … sont parmi les raisons de cette faible fréquentation, indique M. Rameau, qui ne sait pas quand il pourra regagner les locaux de son lycée.  «  La situation sécuritaire n’est pas bonne », explique cet enseignant, la passion chevillée au corps, résolu d’avancer.

Au lycée Pierre Eustache Daniel Fignolé Canol Anelas est ferme au poste.  Le lycée, sis à Delmas 6, non loin de l’ancien fief de Jimmy Chérizier, alias Barbecue, chef du G-9,  fonctionne actuellement avec 20 à 25 % de son effectif. Les journées, comme aujourd’hui, sont rythmées par des tirs à l’arme automatique. «  Beaucoup d’élèves ont quitté l’école », témoigne Canol Anelas.

Autour de l’établissement, l’éducateur voit un retour timide de la circulation, un étau qui tendrait à se desserrer peu à peu. Il y en a ces enseignants qui espèrent, il y a d’autres, comme le directeur du lycée de Grand-Ravine, qui forcent le destin. En partenariat avec cette commission de la société civile qui fait la navette pour arracher la paix entre gangs rivaux, William Vertu planifie avec foi la réouverture des classes.

« Depuis lundi, nous travaillons à la réouverture des classes. Nous nettoyons et continuons d’espérer, même si la situation au plan sécuritaire est très difficile », explique M. Vertu, qui négocie des couloirs sécurisés pour permettre aux enseignants de venir au lycée de Grand-Ravine, fief de Ti Lapli. « Les enseignants ont la bonne volonté. S’ils trouvent la possibilité de passer, ils viendront », assure le directeur du lycée de Grand-Ravine, qui note l’engouement de certains parents. Ils viennent retirer les listes de fournitures scolaires, souligne William Vertu, qui appartient à cette petite armée d’enseignants souvent  seuls au front dans cet effort d’éduquer des enfants de quartiers précaires contrôlés par des gangs….                       

Roberson Alphonse 

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