Jerry Michel présente sa recherche sur la patrimonialisation et la mise en mémoire des habitations coloniales en Haïti

Le pays est doté d’un ensemble d’espaces, de lieux, du moins de vestiges coloniaux que de nombreuses personnes, d’ici et d’ailleurs, devraient visiter pour des raisons diverses : pique-nique, visite guidée, spectacles, activités culturelles, rencontres secrètes, loisir, mariage, etc. Ces endroits regorgent d’enrichissantes informations parfois ignorées, mais qui sont fortement liées à l’histoire de ce territoire anciennement colonisé. Aussi, dans le cadre de sa thèse soutenue, le 29 juin 2021, lui conférant le grade de docteur en sociologie, Jerry Michel pose la problématique de la patrimonialisation et la construction de mémoire dans les sociétés post-esclavagistes, tout en mettant l’accent sur les habitations coloniales en Haïti.  

Publié le 2021-07-16 | lenouvelliste.com

Il s'agit d'une recherche réalisée sous la codirection de la professeure Claire Lévy-Vroelant et du professeur Laënnec Hurbon, en cotutelle à l’université Paris VIII Vincennes Saint-Denis et l’Université d’État d’Haïti. Dans le cadre de ses recherches, Jerry Michel est revenu sur l’histoire des habitations coloniales en Haïti qui, rappelle-t-il, pendant longtemps, ont « constitué la structure économique matricielle des anciennes colonies esclavagistes ». Le chercheur souligne la diversité et les transformations structurelles marquées par l’histoire complexe de cette société postcoloniale ayant caractérisé les habitations coloniales en Haïti, présentées comme des conservatoires du patrimoine historique de l’économie de plantation du XVIIIe siècle.

La thèse de Jerry Michel constitue une étude sociologique de ces habitations coloniales en Haïti, tout en présentant ce qu’il appelle « l’approche des usages et des enjeux qui articulent le processus de mise en mémoire et de patrimonialisation de ces lieux de mémoire potentiels ».

Le constat de Jerry Michel est plutôt clair: « Objets disparus, chemins effacés, ruines, lieux abandonnés et vestiges coloniaux croulants se rencontrent partout en Haïti ; mais les dirigeants politiques n’y songent guère. Loin d’être de simples lieux de transition entre la période coloniale et la période postcoloniale, les habitations coloniales sont réappropriées ou négligées, patrimonialisées, instrumentalisées, médiatisées, objets de consensus mais aussi de conflits de mémoires », observe le désormais docteur en sociologie.

Son travail intitulé « Patrimonialisation et construction de mémoire dans les sociétés post-esclavagistes : le cas des habitations coloniales en Haïti » ambitionne de faire comprendre et de qualifier la teneur des expressions mémorielles issues de l’expérience esclavagiste, à travers les traces du souvenir de l’esclavage soulignées dans les récits des acteurs actuels qui le transmettent. Par ailleurs, le Dr Jerry Michel a voulu montrer que « les vestiges coloniaux ne représentent pas seulement la dégradation ou la perte d’un patrimoine historique, mais aussi sont potentiellement fondateurs de l’imaginaire historique d’une société ».

Pour réaliser son étude, le chercheur a entrepris un dépouillement rigoureux de différentes sources textuelles et cartographiques anciennes et d’un corpus représentatif de différents types et formes d’habitations coloniales, datées du XVIIIe siècle, situées dans la société haïtienne dans laquelle l’urbanité et la ruralité se mêlent et se questionnent, souligne-t-il. Jerry Michel a dû mobiliser les archives, procéder à l’observation, l’entretien informel et semi-directif, puis à l’analyse de contenu et à la photographie. Il a également procédé à l’analyse d’un corpus soigneusement sélectionné de treize habitations coloniales, lui ayant permis d’examiner des appropriations, des revendications et des conflits relatifs à la fabrique contemporaine des mémoires collectives et des patrimoines de l’esclavage. Ce qui, selon lui, permet de penser la construction de la mémoire collective.

« J’ai fait le choix de concentrer mon étude sur des lieux publics, privés, patrimonialisés ou abandonnés, en cours de restauration ou délaissés, mais dont les utilisations passées (sucrerie, caféière, indigoterie, etc.) et actuelles sont instructives. J’ai choisi d’interroger, en tenant compte des débats sur l’appropriation du passé dans le contexte caribéen, la façon dont se construit et se renouvelle aujourd’hui en Haïti le rapport des Haïtiens au passé colonial-esclavagiste, en construisant une hypothèse fondamentale pour cette thèse, selon laquelle l’histoire sociale particulière d’Haïti entraîne une spécificité du rapport à la mémoire », soutient le chercheur, tout en rappelant que  « le processus de reconnaissance collective et de mise en patrimoine qui entoure les habitations coloniales en Haïti fournit des informations sur les fonctions de ces espaces et sur les valeurs politiques, économiques, sociales, culturelles, identitaires, conflictuelles qui s’y expriment ».

Toutefois Jerry Michel, dans sa thèse, n’a pas manqué de mettre en lumière des conflits, des contestations et des revendications en rapport à la fabrique contemporaine des mémoires collectives qui se situent au centre du processus de patrimonialisation des traces historiques en Haïti; l’oubli fait partie du processus de patrimonialisation de la mémoire de l’esclavage en Haïti.



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