Cap-Haïtien 350 ans après : le dernier Tango (3 de 4 )

Publié le 2021-03-26 | lenouvelliste.com

La transmission des normes, des valeurs et des traditions

Dans ce contexte, on constatera que les festivités envisagées seront l’occasion de véhiculer des valeurs et des messages émanant principalement de groupes et d’individus liés aux composantes plus rénovatrices de leurs sociétés respectives. Il s’agit autant pour ces acteurs de créer des ouvertures pour imposer  les changements liés à la modernité que connaissent les sociétés  en pleine évolution, que de trouver les moyens de s’y adapter.

 Malgré ces efforts, il  serait  important de consolider les acquis  pour que  les bases sociales et les valeurs sur lesquelles elles s’appuient ne  s’effritent pas rapidement année après  année. Les axes identitaires autour desquels auraient gravite  la commémoration, à travers  les spectacles, les rituels et les discours auraient ressuscité l’histoire de la mémoire publique et rendu  utiles à des fins identitaires certains aspects du passé qui ont fait de cette ville un site historique.

La commémoration  de la célébration des 350 ans de la ville du Cap a été très timidement célébrée. C’était  un moyen d’éveiller la fierté des capois  pour leur ville, Les activités n’ont pas été soigneusement  planifiées  et les festivités n’ont pas été non plus concrètement bien élaborées malgré les efforts,  l’élitisme et les valeurs traditionalistes des organisateurs. Les résultats parlent d’eux-mêmes !

Le récit entourant les festivités ne représente donc plus, pour les organisateurs, un élément de la mémoire collective qui doit ou peut être cultivé. La ville dispose d’un passe riche, vierge, très profond, très diversifie, plus pertinent et plus apte à contribuer à la constitution d’un pôle identitaire consensuel ou fonctionnel qui n’a pas été exploite en la circonstance.

La finalité de la mémoire collective est de fournir les éléments premiers de l’identité : le sens d’être singulier ou d’appartenir à une communauté unique aux traits relativement constants, distinctifs et, plus souvent qu’autrement, supérieurs.

 Dans le contexte d’un renforcement ou d’une redéfinition de l’identité collective, la célébration  joue le rôle de moment premier, c’est-à-dire de point de départ ou de référence pour la communauté où se reconnaissent ses membres. Confrontées à des passés et à des contextes particuliers, les organisateurs se sont tournés vers des moments premiers qui répondent à leurs sensibilités et à leurs aspirations.

Concrètement, ce processus de sélection et d’interprétation du passé ne représente qu’un aspect mineur de la mécanique administrative mise en place pour l’organisation et pour l’exécution des festivités envisagées et des résultats auxquels ils ont abouti. On espère avoir mis en lumière cette mécanique et cette dynamique particulière séparant les intentions de l’exécution

L’hymne à la ville du Cap Haïtien.

Les modifications successives d’une esquisse à l’autre ont  illustre les nombreux itinéraires parfois sinueux de ce projet de commémoration. La distance est quelquefois assez prononcée entre les ambitions de départ des organisateurs et les programmes finaux qui ont  détermine le déroulement des festivités.

Dans le  premier document qui a été produit et publie, on y recommandait  la tenue d’un grand nombre d’activités réparties durant toute l’année selon une série d’activités variées. Les programmes de base des fêtes sont centrés sur des thématiques  telles que : célébration du passé de la ville à des fins pédagogiques mais aussi commerciales et touristiques.

 On y propose des festivités sportives, religieuses, culturelles et patriotiques s’adressant à la majeure partie de la communauté civique. Cependant, aucun budget n’a été associe à aucune de ses activités. D’ailleurs, les organisateurs, comme des démunis sans initiatives, avaient beaucoup compte  sur le pouvoir central pour  mener à bien  les activités.

 Ce concours  n’a pas été clairement visible dans les  rares manifestations organisées dans les couloirs et l’obscurité avec petitesses et sans grandeur indignes des capois. Puisque les nuages de la crise économique tardaient à se dissiper, ils se sont   résignes à restreindre  le  programme. Ils ont  substitue à des fêtes étendues sur toute l’année des  activités  spécifiques qui auront sur tout une fonction symbolique et  publicitaire avec   trois « moments forts »

  Les deux plus importants étaient d’abord la messe  de la fête patronale célébrée dans une cathédrale en déconfiture dont l’apparence  actuelle n’est pas teintée  du prestige  et de l’élégance habituels dont  on  souhaite draper la ville à l’occasion d’ une si rare occasion et sans  grand espoir de lui permettre  de retrouver rapidement ses parures des grands jours.

Dans l’homélie de la célébration du jour, on a su que les travaux de restauration de la cathédrale, l’un des bâtiments les plus imposants de la ville, était à l’arrêt par faute de moyens. Le second temps fort est  le concert virtuel d’Eddy Prophète et d’Herve Lebreton et  l’hymne dédié  à la ville du Cap Haïtien, » cite du Cap Haïtien » une composition de l’Orchestre Septentrional écrite et arrangée par le légendaire maestro Ulrick Pierre Louis

Ils ont su profiter  de l’attrait de  cette chanson déjà très populaire et de l’appui de la Mairie de la ville pour donner un minimum de couleur et de gaité  a cette célébration moribonde. Cette musique est une tâche d’encre dans le discours ambiant ; une cicatrice visible dans un corps sain ; un péché mortel dans le jardin d’Eden et un motif de fierté pour un peuple libéré, qui rêve de gloire et de beauté, et qui recherche une lumière pour retrouver son chemin. 

 On peut ne pas aimer Ulrick Pierre Louis et encore moins l’Orchestre Septentrional, mais si on cultive le goût du beau, de l’exquis au plus haut degré, et si on se rapproche de plus en plus de la perfection, on doit reconnaître que « Cité du Cap-Haïtien » est une chanson avec un goût relevé tant au niveau du texte que de l’orchestration qui est à la hauteur de cette ville historique

  Cité du Cap-Haïtien, c’est une musique qui se détache du lot, qui se fait remarquer et qui s’impose dans le champ musical comme une étoile qui brille même en plein jour. D’après  certains connaisseurs, elle  n’est pas une musique mais une poésie qui demande un temps d’arrêt pour certaines considérations.

 Sans ignorer les réalités et les péripéties de notre quotidien, nous devons avoir le courage d’assurer notre devenir avec responsabilité en distinguant le trivial et de l’extraordinaire ; car, aussi longtemps que la revanche de l’intelligence sera retardée, nous serons les dépositaires de la trivialité. Raffermissons la cohésion, l’esprit de la découverte et de l’excellence comme des choix cruciaux quel que soit l’endroit où il se trouve et la chapelle à laquelle il appartient !

 Tout ne peut pas avoir un sens pour un esprit qui ne pense que d’une façon terre à terre. Tout ne peut pas être important pour des gens sans importance ; tout ne peut pas être un mystère pour un esprit avisé capable de découvrir le vrai, le beau, le réel et le sublime. Tout ne peut pas être sans valeur pour un peuple qui a étonné le monde et qui a écrit l’histoire de la meilleure façon qui soit. Il y a tellement de choses futiles et inutiles qu’on a tendance à tout confondre et à tout mélanger!

Espoir déçu

Le troisième temps fort de cette célébration reste et demeure sans aucun doute l’indifférence de la population capoise face à cette commémoration dans une ville puante, infestée de cafards, sale et malodorante qu'un pet de bouc. Les organisateurs ont été très maladroits de ce cote- la. Ils n’ont même pas pu sauver la face en maquillant  cette ville au passé glorieux, fondée en 1670 et bondée d’histoires

On attendait beaucoup de cette celebration.La ville avait tellement choses à montrer, de titans à camper, d’évènements historiques à signaler, de faits inédits à mettre en évidence et d’histoires à raconter qu’on croyait fermement pouvoir offrir à la cite, et de manière solennelle,  son premier musée a la clôture des festivités.

 C’aurait été l’une des  résultantes de cette célébration,  une  contribution inestimable à la sauvegarde du patrimoine immatériel  national, de nouvelles débouchées pour l’artisanat local,  une source d’attraction supplémentaire  pour les touristes ,  une nouvelle source d’emplois pour la communauté  et  un  nouveau support  à l’enseignement de l’histoire dans ce pays.  Cette célébration a été un véritable gâchis qui nous a fait rater le train de l’histoire !

Islam Louis Étienne

Août 2020

Auteur


Réagir à cet article