Gaspiya : un vocable purement carnavalesque et capois (1 de 2).

Publié le 2021-03-08 | lenouvelliste.com

Islam Louis Etienne  

Le poids du passé  est une expression poétique de la conservation des souvenirs. Sa conservation est le moment essentiel du souvenir, c’est dire que la vérité du passé est la présence, sa présence si l’on veut dans le présent.    Le passé est ineffaçable et indestructible. Il survit en chacun de nous à chaque instant, et il pèse sur nous à tout moment. L’indestructibilité du souvenir est une formulation imagée de la présence du passé dans le présent. Il s’appelait réellement Gesner Constant Calixte. Il est né, le jour des amoureux, le 14 février 1926, au Nord-Ouest d’Haïti et plus précisément  à l’Anse-à- Foleur. Ses collaborateurs, ses proches, toute sa famille et le peuple capois, notamment les enfants, l’appelaient Gas, Gaspiya.  

Sous le gouvernement de Paul Eugène Magloire, il a entrepris de nombreuses activités qui  l’obligeraient à faire la navette entre sa ville natale, Plaisance du Nord, le Cap-Haïtien et Port- au- Prince. Malgré qu’il fût un rude travailleur, il fut aussi un excellent danseur, un homme très connu dans le milieu   et un grand dépensier, donc un « gaspillard ».  Il décida en fin de compte  de s’établir définitivement avec toute sa famille  au Cap Haïtien, sa ville d’adoption.  

Dans les années 60, la ville du  Cap avait la réputation  d’être la ville la plus propre et la plus attrayante  du pays. C’était l’une des conditions  qui attirait de nombreux touristes ( tant internes qu’internationaux ) dans la ville notamment  durant les fêtes de fin d’année, pendant la saison carnavalesque et les fêtes champêtres.  

 Pour conserver cet état  de propreté, cette bonne  renommée et ce standing de haut niveau  qui ont fait honneur aux dirigeants, le maire du Cap Haïtien, Monsieur Ludovic (Dodo) Vincent, fit appel aux services de Monsieur Calixte en 1961, comme un chauffeur expérimenté pour conduire en priorité les camions de la mairie préposés au ramassage de détritus.  

 L’arrivée de Gaspiya sur le parcours  carnavalesque  

Notre présent contient tout notre passé. Notre passé tout entier est là… présent à nous. En fait, notre conscience atteste la présence de la totalité de notre passé, notre passé reste pour nous continuellement présent.  

La ville du Cap s’est toujours créé des images fortes à la hauteur de son histoire. Elles sont devenues des symboles significatifs dans la gamme des intérêts des enfants pour le carnaval dans la cité.  

 Cette idée de Père Noël capois au carnaval a ainsi germé dans le cerveau  de  deux citoyens : le commerçant syro-libanais Jamil Marzouka et le célèbre maire Ludovic (Dodo) Vincent. Maintenant, il leur faut trouver un acteur pour jouer le rôle à la perfection et pour concrétiser le projet.  

Ils firent le choix de Monsieur Calixte comme employé de la mairie  pour jouer le rôle de Père Noël au cours des festivités carnavalesques de l’année 1962. Dès la première année de prestation, le citoyen Gesner Constant Calixte est devenu et s'est converti en gaspiya. La ville du Cap a donc créé son symbole : « le Père Noël capois au carnaval. » Ce plaisir a duré dix ans de 1962 à 1972. 

La distinction entre passé et présent peut être expliquée en fonction de considérations ontologiques et pratico-pragmatiques. D’une part, le passé s’oppose au présent comme le virtuel à l’actuel, ou plutôt comme l’inefficient à l’efficient.  

 Ils ont voulu créer un espace  propre aux enfants  (surtout  les plus  défavorisés )  dans ce bouillon de festivités populaires et s’assurer de leur participation effective  et certaine , en grand nombre à cette fête  populaire (le Père Noël Capois au carnaval).  

Ils n’ont pas eu la prétention de déplacer pour autant le centre d’intérêt, la philosophie et le mythe du Père Noël qui distribue des cadeaux aux enfants  au cours du mois de décembre.  

Le commerce est l'une des plus anciennes et plus importantes inventions de l'humanité. Au Cap-Haïtien, le carnaval représente l’un des temps forts  du commerce saisonnier ou les activités commerciales se sont développées progressivement, les échanges se sont multipliés à un rythme accéléré.  

 Le rayon d'action du trafic s'est étendu. Les échanges qui portent d'abord sur un petit nombre de marchandises de faible poids/volume mais de forte valeur concernent de plus en plus des volumes importants et des produits plus pondéreux.  

 Les modes d'échange sont pris en charge par des opérateurs dont le rôle connaît les premières spécialisations. Le carnaval est aussi un business, une période de vache grasse de premier plan, une activité commerciale très importante et très rentable pour plusieurs secteurs. Beaucoup de gens dépendent du carnaval pour :  

chaque année, pour  payer leur loyer ou l'école de leurs enfants '  

dans un pays gangréné par une pauvreté extrême, le carnaval constitue ainsi la période la plus intense de l'année pour les couturiers ;  

les commerçants pour augmenter leurs chiffres d’affaires ;  

les responsables de l’Etat et les édiles, pour conquérir les cœurs des résidents, des citoyens et surtout pour impressionner les visiteurs ;  

les artistes et les artisans pour prouver leur capacité de concevoir des produits variés de qualité  et de les vendre dans de meilleures conditions ;  

les hôteliers pour réaliser la recette de l’année ; il faut réserver d’avance ;  

les musiciens pour composer une meringue qui roule en boucle dans les stations de radio, avec des paroles qui occupent les esprits pendant toute la période et aussi pour remporter le premier prix ;  

d’autre part, le passé est éclipsé, effacé par le présent comme l’inutile par l’utile : nous repoussons ou nous conservons dans le passé ce qui nous paraît inutile et inintéressant, en revanche, on revêt de la couleur du présent ce qui attire notre attention parce qu’il paraît mettre en question nos intérêts.  

(A suivre)  

Islam Louis Etienne  

Mars 2011  

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