Pour la démythification de l’économie haïtienne : deux grigris ou wanga à démolir

Publié le 2020-08-04 | Le Nouvelliste

« Twou manti pa fon, le trou du mensonge n’est pas profond, » dit le proverbe haïtien. Quelle est la profondeur de la véracité du dicton ? Nul ne peut en attester avec une profonde certitude.

Les mensonges proverbiaux s’approfondissent au fil du temps. On tend, tabou oblige, à ne pas les questionner, les mettre à l’épreuve de la réalité, les tamiser à travers la raison. C’est exactement ce qui est arrivé à l’économie en Haïti : les axiomes et les affabulations travestissent les vérités. Ces reliques du passé entravent le progrès. Certains économistes haïtiens le savent. Mais pourquoi aller à contre-courant des vagues ? La dictature des mythes, de la médiocrité et du népotisme est féroce dans le pays. L’instinct de conservation protège aussi l’homme économique, l’homo economicus.

Le passé est présent, omniprésent, trop présent dans l’économie. Il est dans la culture, le discours et la pratique économiques. Il a développé ses propres algorithmes mythiques. Il est à l’économie haïtienne ce que le rêve est aux joueurs de loteries. Cela me fascine, me lancine, me hante l’esprit.

Oui, on a laissé infuser pendant trop longtemps des élucubrations économiques, voire des contre-vérités, dans la pensée collective. Ces tares ont été produites et entretenues par des mythes. Ceux-ci se sont transformés en réalités illusoires, lesquelles influent sur les idées que les Haïtiens se font de leur pays. Je les résume dans les deux grigris ou wanga de l’économie haïtienne.

Le premier grigri, wanga : « La nation haïtienne peut s’enrichir à partir des ressources minières/naturelles d’Haïti. »

            Allez partout à travers le pays et dites aux politiciens-vendeurs d’illusions, aux citadins-chômeurs, aux bidonvillois faméliques, aux paysans désespérés et aux jeunes déboussolés que les vraies richesses d’Haïti sont les Haïtiens. L’enrichissement d’une oligarchie politico-économique ne sera jamais l’enrichissement national.

Christophe Colomb avait concocté ce grigri de la richesse minière pour mieux vendre son projet de colonisation au royaume d’Espagne. Adam Smith l’explique bien dans La Richesse des nations. Les colons devaient rapidement abandonner les « richesses minières », l’or, au profit de l’agriculture, l’or vert qui fera de Saint-Domingue la colonie française la plus prospère et aussi la plus inhumaine. Et ce système de production esclavagiste était socioéconomique insoutenable.

Les ressources naturelles sont très importantes. Cependant, l’homme, transformateur de son environnement, a toujours été la vraie richesse d’une nation. La République Démocratique du Congo (RDC), avec un PIB de $48,9 milliards, engorgée de ressources minières/naturelles, et le Japon (un PIB de $5,1 trilliards), quasiment dépourvu de ces ressources, peuvent en témoigner. Par contraste avec ce que Mobutu Sese Seko et Laurent-Désiré et Joseph Kabila, connus pour leur corruption, ont fait du Congo pendant 54 ans, je fais le résumé des 45 ans de règne de l’empereur Meiji au Japon. L’abondance des ressources minières/naturelles du Congo ne me permet pas de plancher sur les 29 années duvaliériennes d’Haïti.

L’empereur Mutsuhito ou Meiji, son nom posthume, symbolise tout ce qui explique le progrès du Japon : le consensus social, la justice sociale, la stabilité politique, le patriotisme économique, le gouvernement éclairé (la signification même du mot « Meiji »), l’éducation de qualité obligatoire, l’entretien du cerveau national, le capitalisme japonais, la conquête technologique, les recherches scientifiques, l’industrialisation maîtrisée, le mariage réussi de la modernité et de la culture, l’enterrement de l’arriération, la campagne contre la procrastination et le temps perdu, le n a gen tan et le tan ale, tan vini. Si les Japonais parlent fièrement de « l’Ère Meiji », leur « Période des Lumières », c’est grâce à la vision claire et à la lecture exacte de leur empereur du passé, du présent et du futur du Japon à la fin du 19e siècle.

Comprendre le Japon de Meiji, c’est pénétrer son « Serment impérial », prononcé le 6 avril 1868, encapsulé dans cinq articles : «  (1) Des assemblées délibérantes seront créées et toutes les affaires quotidiennes seront tranchées par le biais des débats publics. (2) Toutes les classes sociales, hautes et basses, devront s’unir afin de bien administrer les affaires de l’État. (3) Les gens du peuple, tout comme les fonctionnaires civils et militaires, seront tous autorisés à suivre les voies professionnelles qu’ils désirent afin qu’il n’y ait pas de mécontentement. (4) Les mauvaises habitudes du passé doivent cesser; tout devra désormais être fondé sur les justes lois de la nature. (5) La recherche du savoir se fera à travers le monde afin de renforcer les fondations de l’empire. » (Sources of Japanese Tradition, William Theodore Bary et Donald Keene, Alberta Education, 2009). Et l’empereur avait joint la parole aux actes. Quelle exemplarité !

Les ressources naturelles ne deviennent des richesses nationales que lorsque l’homme les exploite intelligemment et équitablement. Elles peuvent inciter à la paresse, à la dépendance de l’abondance, Dutch disease, à la corruption, à la guerre civile et à l’instabilité, freinant ainsi le progrès politique, social et économique. Derrière les ressources, il faut qu’il y ait le cerveau et la main patriotiques de l’homme, et un leadership éclairé, visionnaire et réaliste.

On comprend alors pourquoi le Japon, pauvre en ressources minières/naturelles, est 102 fois plus riche que la RDC. Mobutu et Kabila ont pillé les ressources naturelles du Congo et tyrannisé les Congolais, les ressources humaines. L’empereur Meiji a développé et exploité, avec ingéniosité et rigueur, les meilleures ressources du Japon, les Japonais. Si les ressources naturelles peuvent être une « bénédiction » ou une « malédiction », les ressources humaines ont toujours été les meilleurs atouts dont dispose un pays. Au fait, le Japon est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs de la matière première la plus rentable du 21e siècle, les données, data, le pétrole et l’or de l’économie numérique.

D’autres pays asiatiques, de Taïwan, en passant par Singapour — une cité-État de 724,2 km2 (38,3 fois plus petite qu’Haïti), avec un PIB de $323,9 milliards, (38,9 fois du PIB d’Haïti) — la Corée du Sud, jusqu’à la Chine, ont pu se développer en s’inspirant du Japon. En Afrique, le Ruanda, malgré toutes ses difficultés financières et diplomatiques, avec sa volonté, a mis le cap sur la stabilité politique, la paix sociale, la mobilisation et l’organisation des ressources naturelles et humaines, la rentabilisation sociale et économique de son système éducatif, le patriotisme économique, l’exploitation du transfert de technologie (…), le progrès.

Tout n’est pas fini pour Haïti. Considérant (1) ses ressources naturelles, (2) sa position géographique stratégique, (3) sa culture afro-créole et son appartenance à la francophonie internationale, malgré l’insouciance économique de cette organisation ô combien importante, (4) sa grande Diaspora, (5) sa profonde croyance dans l’éducation, (6) la possible transformation de sa fierté nationale en un moteur économique et la canalisation de son attachement à son histoire vers le progrès national, (7) ses goûts de l’aventure, une forte pulsion vers l’inconnu (…), la nation haïtienne, avec le leadership approprié, peut aussi se réveiller (voir Tableau 1).

En matière de développement économique, le manque de volonté, l’anéantissement de la confiance en soi, la peur, le désespoir, la paresse et l’indiscipline sont les pires ennemies d’une nation. Dans les années 1970, le Chinois était le bouffon hébété ridiculisé dans les films hollywoodiens. L’économiste Gunnar Myrdal — lauréat du Prix de la Banque de Suède (Nobel d’économie en 1974, avec Friedrich Hayek) — n’était pas du tout optimiste quant à l’avenir de l’Asie dans son Le Drame de l’Asie, une enquête économique sur la pauvreté des nations dans la région. Au début des années 1980, hier, chez nous, en Haïti, Frankétienne (Franck Etienne), grand dramaturge devant l’Éternel, parlait du Chinois à la gare dans son Pèlen tèt, dans la voix de Pyram : « […] Yon Chinwa tèt lopiz, dan bonbon, manke blayi sou dyòl anba yon chay malèt ». Ce portrait en dit long.

Aujourd’hui, on parle des Dragons et des Tigres économiques de l’Asie, de la « menace économique » de la Chine, une véritable machine créatrice de richesses. Telle est la force de la volonté nationale. Tel est le pouvoir d’une nation de se réveiller, se lever et marcher, de prendre son destin en main et de surprendre le monde. La Chine avait misé sur les Chinois plutôt que de rêver de ressources minières. Avec un PIB de $27,31 trilliards (basé sur la parité de pouvoir d’achat, purchasing power parity, PPP), son PIB de 1980 multiplié par 96, la Chine vient d’écrire la plus belle page de l’histoire du développement économique. Contrairement aux dirigeants asiatiques, le péché originel des petits chefs d’Haïti, loin d’être l’inexploitation des « ressources minières », est l’humiliation des Haïtiens, les meilleures ressources du pays. 

Le second grigri ou wanga, le plus coriace : « Haïti est un pays à vocation agricole. »

Allez dans la paysannerie, parlez aux victimes de l’abandon mutuel entre la terre saignée dans l’âme par l’érosion et les paysans martyrisés par la misère. Dites-leur que l’agriculture est l’affaire de tout le monde, l’affaire de l’État, des paysans, des entrepreneurs, des marchands-distributeurs, des industriels, des transformateurs de produits bruts, des restaurateurs, des professionnels de l’hôtellerie, du tourisme, etc. Dites-leur que l’agriculture, multiforme et multisectorielle, va au-delà des jardins, des plantations, de l’élevage, de la pêche (…), pour se fondre dans tous les secteurs de l’économie. Dites-leur aussi que l’agriculture ne saurait être à la fois la fin et les moyens du progrès socioéconomique.

Un pays n’a aucune vocation naturelle. On lui donne ses vocations. L’agriculture, extrêmement importante, joue un rôle dans l’économie. Mais, sans offenser Papa Loko, Zaka et Azaka — dieux des plantes, de la végétation et de l’agriculture dans le vodou haïtien — je m’attaque aux mythes de l’agriculture dans le pays : Haïti, comme tout autre pays, est à vocation agricole, industrielle, agro-industrielle, touristique, technologique et scientifique. De ce point de vue, David Ricardo lui-même, le porte-flambeau des avantages comparatifs, n’aurait pas donné la vocation agricole à l’économie haïtienne.

La vocation agricole avaient été donnée à l’économie Saint-Dominguoise par les maîtres du système esclavagiste pour l’accélération du développement industriel de l’Europe occidentale. Aujourd’hui, la litanie « Haïti est un pays à vocation agricole » n’est qu’une jolie phrase de la langue de Molière. Cependant, à cause de ce grigri, ce wanga, l’économie haïtienne ne s’est jamais conciliée avec le progrès. Nos dirigeants, laudateurs de la « vocation agricole », continuent de rabâcher le mensonge, allant jusqu’à confondre la production nationale avec la production agricole, comme ce fut le cas à Saint-Domingue. Ils sont des esclaves mentaux qui n’arrivent pas à prendre conscience de la pleine capacité économique de la nation.

Par-delà les idéologies politiques et les philosophies sociales, la trajectoire universelle du développement est le grand enjeu : Démarrage du secteur industriel (y compris l’agro-industrie) et serviciel → Baisse de la population agricole active ↔ Progrès multisectoriel de l’économie → Accélération de l’urbanisation → Baisse continue de la population rurale tout au long du progrès économique → Augmentation soutenue du PIB → Baisse de la part de l’agriculture du PIB et augmentation de la production agricole et agroindustrielle (les impacts du progrès technologique et du savoir-faire) ↔ Augmentation constante des valeurs ajoutées globales et du BIP ↔ Route interminable du progrès. Ce schéma linéaire et corrélationnel, bien que plus dynamique en réalité, déborde le cadre de la « vocation agricole ». La réalité de l’agriculture dans la Caraïbe l’explique mieux que moi (voir Tableau 2).

Le moteur de l’agriculture traditionnelle, sans l’appui industriel, ne pourra jamais faire tourner la production agricole au rythme du progrès social. Un pays dont la « vocation » est la production de matières premières (agricoles ou minières) sera toujours en carence de développement. La richesse de l’agriculture ne se limite pas aux produits agricoles bruts ; elle s’accumule à travers la valeur ajoutée. « Valeur ajoutée », dans ce contexte, va au-delà du sens microéconomique et comptable du terme. Elle est la transformation des produits bruts pour la création de nouveaux produits créateurs de richesses. Cette « valeur ajoutée » est la valeur intrinsèque du produit transformé, ‘’métamorphosé’’ ou évolué.

La valeur ajoutée (agricole, technologique, financier ou touristique) — émanant de la curiosité et de la créativité de l’entrepreneur — doit répondre à la sophistication continue de la demande et/ou créer aussi sa propre demande. C’est le consumérisme, la croissance folle. Ne dit-on pas en Haïti que le petit poisson doit éviter les puissants courants, Ti pwason pa swiv gwo kouran ? Le petit poisson qu’est l’économie haïtienne est dans le courant de l’économie mondiale. C’est une réalité incontournable. Le nœud gordien n’est pas le volume de production traditionnel. Le tonnage ne suffit pas. Il a besoin de la création, de « valeurs ajoutées », pour créer la richesse. Celle-ci se mesure à l’aune de la valeur, réelle, artificielle ou « futile », du produit. Le marketing peut y ajouter un « miracle ». En effet, ce n’est pas un chocolat en poudre qu’on achète ; on achète une Ovaltine, un Milo ou Hershey’s, etc.

Le début de la matérialisation du rêve-marketing pour Haïti serait notre café et chocolat « Rébo » qu’on boirait et servirait aux étrangers dans la diaspora, dans nos ambassades, nos consulats, nos manifestations culturelles à travers le monde. Le même « Rébo », sans la fuite du capital, réinvestirait en Haïti, créerait des emplois et contribuerait à l’augmentation du revenu national.

Le cacao haïtien est un exemple criard. Le gratin de l’argent du cacao et du chocolat, on ne le trouve pas en Haïti. Si vous avez des doutes, allez aux États-Unis, en Belgique et en Suisse — où vous ne trouverez aucune cacaoyère — pour en parler aux propriétaires des chocolateries et des grandes usines de chocolat : Mondelez, Mars, Nestlé, Hershey (…), une industrie de 171,5 milliards de dollars.

Il y a aussi nos pertes après la récolte, évaluées aux alentours de 40 % de la production. Elles ont un prix. Chaque graine ou fève de cacao perdue dans la cueillette, et le système de stockage et de transport, a une grande valeur monétaire : 40 graines de cacao donnent une grande barre de chocolat Hershey’s ; cette barre de chocolat importée coûte 1300 gourdes ($11,01 US) dans les supermarchés à Port-au-Prince ; elle coûte $2,24 aux États-Unis, à Walmart, moins chère en gros (grâce à l’économie d’échelle). Leonidas, un chocolat de luxe, est beaucoup plus cher. Et un cacaoyer produit annuellement en moyenne 150 cabosses, gous, avec une totalité de 6750 graines, soit 169 grandes barres de Hershey’s.

Le volume brut de la production en Haïti — environ 5000 tonnes (FAO, Cocoa chain analysis in Haiti, 2019), une chute vertigineuse par rapport aux 20000 tonnes des années 1960, une toute petite miette du cacao mondial — a toujours été trahi par l’importation des produits transformés. Haïti n’a qu’une alternative : suivre la tendance périlleuse ou augmenter sa production pour le marché luxueux, grâce à la très bonne qualité de son cacao, tout en encourageant l’exportation et la transformation. Le Projet de l’USAID (Feed the Future North Program) pour doubler la production va dans le bon sens. Mais cette bonne démarche a besoin de la solide coopération entre l’assistance internationale, le petit secteur agroindustriel en développement et l’État haïtien. L’agriculture doit faire face aux aléas climatiques et environnementaux (auxquels 96 % de la population est exposée), à la volatilité, à la faiblesse de l’élasticité de la demande, la variation de l’offre sur le marché mondial et l’agressivité des principales places financières (où sont négociées les denrées).

Le cacao, comme tout autre produit agricole du pays, est aussi important que fragilisé. Voici son parcours typique, de la récolte à la transformation : La récolte → Transportée à dos d’âne chez le propriétaire foncier pour le premier séchage sur sa terrasse ou glasi → Transportée à dos d’âne et vendue au petit ‘’spéculateur’’, un simple acheteur → Transportée en camion et remise au ‘’grand spéculateur’’ (si le petit spéculateur achète pour lui) ou vendue (si le petit spéculateur est indépendant) → Transportée, sur des brouettes, au glasi du ‘’grand spéculateur’’ → Transportée par bateau ou par camion à Port-au-Prince (vendue à l’exportateur) → Transportée à l’installation de stockage de l’exportateur → Vendue et transportée aux États-Unis ou en Europe → Transportée du port à l’installation de stockage du distributeur-importateur ou directement à l’usine de chocolat du grand importateur → Distribuée aux petites et moyennes chocolateries → Vente tous azimuts des produits finis (aux supermarchés, centres commerciaux, stations de service, petits commerçants, etc.) → Exportée vers Haïti sous formes de barres de chocolat, bonbons colorés (m&m’s), chocolat en poudre, crème à la glace et chocolat liquide → Transportée des ports d’Haïti aux supermarchés → Vendue à un prix exorbitant aux consommateurs haïtiens → Contribution à l’élargissement du déficit de la balance commerciale.

Le parcours du cacao et de son argent vaut aussi pour le café, la principale denrée alimentaire échangée sur le marché mondial de matières premières agricoles, commodities market, une industrie de $363 milliards (Statista, 2020). La crème de l’argent va aux grands entrepreneurs du café à l’étranger. Les richissimes fondateurs de Starbucks, la plus grande « coffee house », café de la chaîne, n’ont peut-être jamais été dans une caféière. Mais ils sont plongés jusqu’au cou dans le café. Je n’ai rien contre eux, car les pays et les investisseurs qui se sont lancés dans la valeur ajoutée aux produits agricoles bruts gagnent toujours beaucoup plus que ceux qui se sont spécialisés dans la production de matières premières agricoles.

En effet, si Haïti pouvait diversifier son revenu agricole, du cacao, du café, de la mangue (…) au thé — en cherchant l’équilibre parfait entre l’exportation de produits bruts, la consommation nationale de produits transformés et les marchés extérieurs bien ciblés de produits transformés de grande « valeur » — elle aurait tout à gagner : apprentissage agroindustriel moderne, l’amélioration du savoir-faire agroindustriel, compétitivité agroindustrielle, investissements étrangers, création d’emplois productifs, accumulation accélérée du capital.

Toutefois, la création de la valeur ajoutée est une chose ; la valorisation de cette valeur sur les marchés est une autre paire de manche contenant : les investissements, le savoir-faire pointu, la technologie de transformation appropriée, le respect des normes, l’adaptation de l’éducation nationale aux objectifs économico-commerciaux, l’optimisation des performances technico-économiques, l’optimisation de la gestion commerciale, le respect des labels et des zones d’appellation, la commercialisation sur les circuits nationaux et internationaux, l’exigence des volumes de production, la communication et le marketing nationaux et internationaux, etc. Sur ce point, la République Dominicaine (RD) a donné une belle leçon à Haïti.

Notre voisine avait bien compris le monde économique et des affaires dans lequel se trouvait son agriculture et son niveau industriel dans les années 1970. Elle a réussi le mariage de l’agriculture traditionnelle avec l’agro-industrie, et de celle-ci avec l’industrie en général. De ce mariage est née et s’est développée l’industrie agro-alimentaire de la RD. De ce mariage dépend son industrie sucrière, sous le dos des braseros haïtiens. De ce mariage sont tissées les relations commerciales entre elle et Haïti : 816 millions de dollars d’exportations de la RD à Haïti et 36 millions de dollars d’Haïti vers la RD. De ce mariage proviennent les produits agroindustriels de mauvaise qualité de la RD faits spécialement pour les Haïtiens, sous le regard laxiste, antipatriotique et irresponsable des dirigeants haïtiens. Haïti a beaucoup à apprendre de ce mariage et beaucoup à désapprendre de son vieux wanga, « Haïti est un pays à vocation agricole ».

Par-delà les grigris, wanga et les mythes : une économie et une société à sauver

La taille d’une économique est, avant tout, dans la taille du rêve, de la vision et des objectifs de ses dirigeants. La force d’une économie est, par-dessus tout, dans la force de volonté des dirigeants d’une nation. La grandeur de la production nationale est, par-delà tout, dans tous les secteurs stratégiques de l’économie. Encore une fois, voici Singapour qui — avec une surface agricole très restreinte — vit mieux et se nourrit mieux qu’Haïti (voir Tableau 3).

Enfoncés dans le passé colonial, les élites du pays continuent de construire la société, l’économie et l’édifice national en commençant par l’étage supérieur, sans les fondations. Une folie socio-économique. Aussi essaient-elles de développer l’agriculture avec des masses paysannes exclues de la belle vie nationale illusoire qu’elles érigent alors que la société traditionnelle et la misère populaire les poursuivent partout. Pour sauver la société et l’économie, il faut : (1) freiner la folie socioéconomique ; (2) mobiliser les forces institutionnelles pour la sécurité des biens et des citoyens ; (3) libérer les cerveaux et les forces productrices en démocratisant la création des richesses ; (4) sacrifier le nationalisme primaire, corrompu et antipatriotique sur l’autel du patriotisme, de l’amour du pays ; et (5) partir courageusement à la poursuite du bien-être national à travers les investissements nationaux et étrangers, le devoir et le droit fiscaux des citoyens et le développement des petites et moyennes entreprises.

L’économie globale et l’agriculture ont d’énormes défis à relever : instabilité politique, corruption, fuite des capitaux, délabrement des infrastructures agricoles, routières, hydrauliques, électriques, portuaires, aéroportuaires ; faiblesse de l’investissement ; dysfonctionnement du système de crédit (agricole, commercial, immobilier et industriel) ; chômage urbain et rural ; sous-exploitation des terres cultivables ; mauvaise tenure foncière ; sous-développement de l’entreprenariat général, industriel, agroindustriel ; insécurité alimentaire ; bouleversement des habitudes alimentaires, etc. Tout est dans tout. Il n'y a que le « comment » qui compte : comment s’en sortir, pour chaque aspect de ce Tout.

On commencera quand même quelque part, avec le « comment ». Et quel que soit le point de démarrage, on devra garder à l’esprit les besoins alimentaires de la nation : 2000 calories, une moyenne de 65 grammes de protéine, et les vitamines A, B, C, D (…) par habitant et par jour, pour une économie performante dans la mondialisation. En attendant, les ventres affamés n’entendent que la nourriture ou les émeutes de la faim. Il s’agit de la stabilité politique du pays. Cette responsabilité nationale dépasse l’agriculture traditionnelle. Tous les secteurs de l’économie doivent être mis en branle pour mettre les Haïtiens au travail, produire, exporter, importer, créer des revenus, des valeurs ajoutées, des richesses (…) et établir la paix sociale. Démolir les mythes, les grigris, les wanga et les mauvaises habitudes, c’est sauver l’économie et la société.

Rose Nesmy Saint-Louis, auteur de « Le Vertige haïtien », ancien économiste au U.S. Bureau of Labor Statistics (BLS) et à PetroFina (une compagnie pétrolière multinationale), Consultant international, passionné de l’économie théorique et pratique.

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