La problématique haïtienne est-elle soluble ou insoluble ?

Publié le 2020-08-13 | Le Nouvelliste

Haïti face à son destin dramatique

Contrairement à son histoire dont l’émancipation et le progrès social furent le socle, le pays des Haïtiens s’installe durablement dans les incommodités de la vie commune.Conditions de vie grabataires, déni culturel et intellectuel, crise d’identité, clivage entre culture élitaire et culture populaire en expriment le caractère matériel et moral des incommodités qui marquent le vécu quotidien de l’Haïtien, et qui s’apparentent à une sorte de négation à la condition humaine telle qu’elle s’entend, au sens du droit naturel opposé au droit dit positif.

Cette problématique nationale qui date « depi sou tan benmbo », on en parle dans les milieux lettrés comme dans les milieux populaires; mais toujours est-il qu’il se constate: «  Timari pa monte, timari pa desann. »Peut-être que l’on n’a pas assez creusé le fond du puits pour y découvrir les causes profondes qui l’ont engendrée, la crise nationale séculaire dont les remèdes administrés n’ont jusque-là qu’un effet passager. Autrement dit, les atermoiements et « La prière universelle » ne suffisent pas, n’en déplaise aux esthètes conformistes.

Nous semblons poser des jalons qui exigent des études approfondies et rigoureuses, que le présent texte n’a pas la prétention de traiter mais en signale quelques pistes de recherche, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Entre-temps, nous allons tenter de présenter au lecteur des deux genres un résumé du postulat relatif à la question posée en titre, qui se veut une modeste contribution à la cause nationale.

Culture des élites & Culture populaire – Deux formes de culture que l’on rencontre dans la société humaine depuis qu’elle existe, qu’elle s’est émancipée et institutionnalisée. De nos jours, l’homme s’écarte de moins en moins de sa descendance simienne vis-à-vis du mythe adamique dont la propagande religieuse a pollué la psyché humaine dans la durée. Adam aurait été l’ancêtre commun de l’homme selon le concile de Trente (DS:1511). Sauf que la Bible est remplie de figures emblématiques, fictives pour la plupart.

Hier, le communisme soviétique était l’utile prétexte pour maintenir les brebis dans la bergerie; le Vatican avait alors publié un ensemble d’encycliques et pamphlets qui incarnent son anticommunisme prolétarien, qui ont également eu un grand écho dans la société bourgeoise, particulièrement dans la société occidentale dominante. Mais, dans les conditions postsoviétiques, il semble que l’athéisme rebondisse en Occident même – ce qui explique la rareté des prêtres et des religieuses. L’Église doit recourir malgré elle aux pères séculiers et aux diacres pour suppléer à cette pénurie particulièrement gênante.Dans la période qui couvre les sept décennies du communisme, les classes ouvrières avaient en effet un solide défenseur tant dans la défense des valeurs morales et intellectuelles que dans l’encadrement de l’internationalisme prolétarien. Pourtant, les travailleurs exerçaient régulièrement leur foi religieuse;la non-croyance n’atteignait que les dirigeants communistes.

Nos deux formes de culture qui cohabitent ou qui se juxtaposent ne signifient nullement que l’une est supérieure à l’autre. Il faut peut-être chercher la différence dans les rapports sociaux de production: par exemple, Ansy Dérose, qui est une figure de proue de la chanson haïtienne, choisit en son temps de chanter/jouer pour les classes privilégiées/favorisées; tandis que Emmanuel Charlemagne dit Manno Charlemagne chante et joue pour les classes populaires. Chacun, dans sa sphère d’action, exécute son art avec talent.

La distance culturelle se manifeste dans les rapports de classe: par exemple, la bourgeoisie adopte la religion chrétienne, par tradition et laisse l’impression qu’elle ne peut pas se défaire de la mentalité coloniale.

Le paysannat haïtien, lui, reste ancré dans la religion vaudou;dans un cadre restreint, l’on trouve des icônes de la musique et des intellectuels qui reconnaissent dans le vaudou la vraie religion des Haïtiennes et des Haïtiens. Les idées reçues comme les stéréotypes ont beaucoup à voir dans ce que l’on appelle crise identitaire en Haïti.

Au point de vue politique, Haïti réunit les deux conceptions dès le lendemain de sa grande révolution: culture des élites et culture populaire. Après l’assassinat de Dessalines (17 octobre 1806), les nouveaux feudataires qui vont former la bourgeoisie haïtienne prirent le pouvoir et l’ont gardé jusqu’à nos jours.Née du coup d’État, la conjoncture post-Dessalines a créé depuis lors bloc élitaire et bloc populaire qui s’affrontent au gré des idées reçues, donc du servilisme culturel dont les conséquences se répercutent cruellement sur nos familles.

Nous entendons par nouveaux feudataires noirs et mulâtres qui s’approprient la propriété coloniale (terres, immeubles, meubles, et le peu d’usines qui en restait après la guerre). La question de proportion ou d’envergure des biens coloniaux entre les deux groupes sociaux importe peu: d’ailleurs, l’appartenance de classe est avant tout idéologique dont découlent les autres critères. L’erreur a été de croire que, dans la classe des Anciens libres – embryon d’une classe moyenne vis-à-vis de la classe des Blancs, les mulâtres/métis étaient beaucoup plus prépondérants et fortunés que les Noirs. A preuve: la conspiration contre Dessalines fut une déloyale instrumentalisation des noirs et des mulâtres qui l’eurent mené jusqu’à son terme: après avoir commis l’acte de parjure, Christophe et Pétion opérèrent d’emblée la partition du pays tout neuf. Une conception politique typiquement féodale. La chose était foncièrement idéologique qu’on ne le croit jusqu’à aujourd’hui.

Noirs et mulâtres se partagent le pouvoir politique sans interruption, avec des corollaires bien fardés: souveraineté nationale, nationalisme, légifération, législation, etc., dans le cadre des intérêts de la classe dominante post-coloniale. Dont l’idéologie bourgeoise est exercée et animée aussi bien par des intellectuels noirs que par des intellectuels métis. La question de doublure qu' on évoque dans la littérature ne tient ni la route, ni n’est convaincante. Le nègre à peau claire écrit l’histoire des esclaves, et le nègre à figure noire l’approuve. Ils s’entendent, s’entraident et s’associent: yo byen mare sosis la sou do peyizan pòv yo.

Ce qui est réel, et que l’auteur anticonformiste interpelle la conscience intellectuelle nationale: c’est que, dans la modernité haïtienne, l’élément noir a pris une avance en matière de connaissance et de savoir intellectuels sur l’élément mulâtre, celui-ci, à son tour, a pris une avance en matière de commerce et d’économie sur le Noir. Nous sommes donc devant un binôme élite intellectuelle – élite économique, qui se réclame ou qui revendique l’appartenance haïtienne:kidonk tout zo yo kwit nan men nou la, annik sèvi tab la pou tout moun manje. On s’aperçoit ici que le problème haïtien est bien soluble. S’il s’avère qu’un nouveau départ est possible, votre fidèle serviteur suggère à l’élite de revoir profondément sa politique étrangère; elle doit rompre avec sa diplomatie de traitement préférentiel qu’elle a maintenue dans ses relations avec les États-Unis, qui est un échec à plus d’un titre. Qu’elle porte son regard vers l’Hexagone avec une nouvelle philosophie, une orientation de type nouveau; car, il faut le dire, le pays national aura toujours besoin d’un axe d’appui fort et puissant mais capable de bâtir mutuellement une agissante stratégie de sortie de crise, porteuse d’émancipation réelle.

Pour les sceptiques comme pour celle ou celui qui méconnaissent l’antériorité de la civilisation nègre, que l’eurocentrisme et son Église ont falsifiée malhonnêtement dans le but essentiel de maintenir la race noire dans l’esclavage; l’auteur anticonformiste leur propose « Ganga » de BoukmanEksperyans: « Kèlkeswa sa yo eseye, Nèg Kongo kap toujou devan! » Cerise sur le gâteau, écoutez aussi: « Kouzen Zakam ap travay yo ».

Juillet 2020; coifopcha@yahoo.fr

Jean-Marie Beaudouin Auteur

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