In Memoriam Jacqueline Volel-Brisson

Publié le 2019-03-26 | Le Nouvelliste

2 mai 1936 – 21 mars 2019

« Ne pleure pas celle que tu as perdue.  Au contraire, réjouis-toi de l’avoir connue »

Jacqueline Volel-Brisson est décédée le 21 mars 2019. Pour mémoire, nous voudrions retracer les grandes lignes de son itinéraire familial, politique et professionnel. 

Une enfance et une adolescence paisibles

1936-1955 : Jacmel, Haïti

Jacqueline nait le 2 mai 1936 à Jacmel dans une famille de tradition humaniste. Elle y passe ses années d’enfance et d’adolescence jusqu’au baccalauréat obtenu en1955 (deuxième lauréate nationale). L’adolescente se caractérise surtout par son sérieux et sa sensibilité.

À l’âge de 17 ans, elle rencontre son futur mari, Gérald Brisson, en visite à Jacmel.

1955 – 1960 : Port-au-Prince, Haïti

Elle a dix-neuf ans quand, en1955, elle gagne la capitale pour ses études supérieures. À l’École normale supérieure, elle est lauréate de l’option mathématiques. Ce séjour à Port-au-Prince la rapproche de Gérald qui, lui, étudie le droit et qui est déjà engagé en politique. Ce militantisme vaut à Gérald d’être exilé en Colombie, en décembre 1959, par François Duvalier, pour ses activités contre son régime. Gérald venait d’ailleurs de contribuer, avec Jacques Stephen Alexis, à fonder le Parti d’entente populaire (PEP), d’obédience communiste.

Au cœur de l’exil, des choix

1960 : Barranquilla, Colombie; Kingston, Jamaïque

En été 1960, Jacqueline rejoint Gérald en Colombie. Cette visite, censée ne durer qu’un mois, se transformera en un long périple de part et d’autre de l’Atlantique. De Colombie, le couple se rend d’abord en Jamaïque, se rapprochant ainsi d’Haïti où se prépare une importante grève des étudiants. C’est dans ce pays qu’ils se marient en novembre 1960, à 200 kilomètres au large de Jacmel. De cette union naitront deux enfants : Françoise et René

1961-1965 : Moscou, Russie

Début 1961, le couple fuit la Jamaïque pour éviter d’être capturés par les espions de Duvalier qui les ont localisés, en dépit de leur assignation d’exil supposée les protéger. Ils trouvent alors refuge à Moscou où le gouvernement en place, à l’époque, offre des bourses d’études à l’Université Patrice Lumumba nouvellement créée. Malgré l’éloignement (et le froid…), c’est leur seule échappatoire. À 25 ans, Jacqueline recommence à zéro, en langue russe, ses études en génie hydraulique. Elle obtient la plus haute distinction avec sa thèse portant sur une valorisation de l’énergie hydro-électrique en Haïti.

Gérald, de son côté, y poursuit des études en économie et en sciences politiques à l’École du parti communiste. Son engagement militant au sein du PEP devient toujours plus accru.

1965-1966: La Havane,Cuba

Une fois leurs études achevées, ils se rendent à Cuba, où Gérald va suivre un entraînement en guérilla urbaine et lutte politique armée. 

La lutte contre le terrorisme d’État

1967 – 1969 : Port-au-Prince, Haïti (clandestinité)

Début 1967, Jacqueline rejoint en Haïti son mari Gérald qui, depuis quelques mois déjà et à un échelon dirigeant, participe à la lutte clandestine conduite par le PEP contre le régime. Jacqueline réalise les tâches que le parti lui confie. Elle est, entre autres, responsable de la préparation et de l’impression, avec des stencils, des publications du Parti d’entente populaire:  «La Voix du Peuple», «Avant-Garde», etc.

Pendant que Jacqueline lutte aux côtés de Gérald, leurs enfants Françoise et René sont placés en sécurité chez leurs grands-parents paternels à Port-au-Prince.

Le couple se déplace de cache en cache (Frères, Montagne-Noire, Carrefour,) toujours à la merci d’une trahison qui conduirait à leur arrestation par les hommes de main de Duvalier. Une de ces caches, Boutilliers, est attaquée le 14 avril 1969 par les troupes gouvernementales nombreuses et lourdement armées. Cette cache a été dénoncée par le traître Franck Eyssallenne, cadre du parti. Dans cette cache se trouvent Adrien Sansaricq (un ancien guérillero aux côtés de Che Guevara au Congo) et Jacqueline.

Gérald, lui, est ce jour-là en «mission» à Port-au-Prince. Adrien et Jacqueline sont armés de deux fusils Cristobal, et d’un nombre réduit de munitions. L’affrontement fait des victimes de part et d’autre. Adrien est tué et Jacqueline est capturée.

Elle demeurera cinq mois aux casernes Dessalines. Elle gardera toujours le secret sur les probables sévices physiques et psychologiques subis. Jacqueline est encore en captivité quand Gérald est abattu le 2 juin 1969 à la ruelle Nazon, aux côtés d’autres dirigeants et militants du parti. 

Assumer seule son rôle de parent

1969-2004 Port-au-Prince, Haïti

À sa sortie de prison, le 22 septembre 1969, Jacqueline se retrouve à 33 ans seule, sans moyens, avec deux enfants de 8 et 3 ans. Estampillée «veuve de kamoken», détentrice d’un diplôme délivré par l’URSS et donc non reconnu en Haïti, elle s’inscrit en avant dernière année de la Faculté des sciences pour obtenir un diplôme haïtien. C’est l’unique façon pour un jour pouvoir exercer son métier d’ingénieur. En parallèle, pour gagner sa vie, elle donne des cours de mathématiques dans un collège secondaire (actuel Lycée Français) ainsi que des cours de programmation dans une école supérieure (Craan). Elle fait aussi des travaux de couture pour les clientes du magasin de prêt-à-porter de sa mère.

 L’obtention de son diplôme haïtien lui permet finalement de rejoindre l’Unité de coordination et de supervision du ministère des Travaux publics, Transports et Communications (MTPTC), et elle dispense des cours de résistance des matériaux à la Faculté des sciences. Elle démissionne des TPTC en 1979 pour fonder son Bureau privé d’ingénieurs-conseils, le BEJV.

Elle contribue également activement à fonder et à développer le Collège national des ingénieurs et architectes haïtiens (CNIAH).

La famille pour ancre

2004-2016 : Bruxelles, Belgique

Après 25 ans d'intense vie professionnelle à la Direction de BEJV et, tout en y gardant des attaches, Jacqueline oriente sa vie vers d’autres priorités. Elle rejoint son fils René à Bruxelles en 2004. Elle s’y consacre à l’éducation de sa petite fille Sybille, née de Françoise en 1997. Le 9 mars 2016, elle fait une chute violente en pleine rue, qui provoque un sévère traumatisme crânien. 

2017-2019 : Port-au-Prince, Haïti

Jacqueline revient en convalescence en Haïti où elle s’est éteinte ce 21 mars 2019, des séquelles de son grave accident.

Françoise et René Brisson

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