Pasko, une peinture intranquille

Publié le 2018-08-10 | lenouvelliste.com

Elle est arrivée sans tambour ni trompette, cette génération façonnée qui n’a connu autre chose que la crise ! Effondrement des filières économiques porteuses, notamment l’industrie touristique! Crise de santé publique! Extermination du cheptel porcin, principale source d’épargne du paysan ! C’est la crise des années 1980 ! Le paysage urbain bascule. Les frontières s’effondrent entre rural et urbain. La vie sociale reconfigurée est marquée par l’implosion: extension de l’habitat précaire, irruption des cultes dans le voisinage des « beaux quartiers », cacophonie et chaos urbain… Dans ce contexte advient une embellie démocratique avec la chute d’une dictature trentenaire. Le décor est planté pour l’émergence de nouvelles expériences.

Pierre Pascal Mérisier, de son nom d’artiste Pasko, est né et a grandi à Berthé, banlieue de Pétion-Ville, lieu de résidence des plus aisés. Selon lui, Berthé est passée d’une population ne dépassant pas 250 familles à plus de 15 000 familles. Sa mère habite encore ce lieu dont il ne peut dire quand le mode de vie rurale s’est amalgamée à la vie urbaine pour constituer ce que certains appellent une ``zone jaune``, territoire où le temps et l’espace ne veulent plus rien dire, coin sans horloge et sans boussole. Certains critiques voient là et ailleurs, dans des espaces semblables le lieu d’émergence d’un art contemporain haïtien, tandis que l’historien de l’art et chercheur au CNRS, Carlo A. Célius, y voit les pôles de l’avènement de la nouvelle scène artistique.

Nouvelle scène artistique haïtienne ?

Ils sont là ! Ils sont dans la sculpture, la peinture ! Ils font du dessin, de la gravure ! Ils viennent d’environnements sociaux différents même si la majorité d’entre eux sont issus des milieux subalternes ou de générations différentes, même s’ils sont nés majoritairement dans les années soixante – dix. Ces artistes de la nouvelle scène nous arrivent en ordre disparate venant d’horizons dissemblables, sans support comparable à celui de Dewitt Peters du Centre d’Art en 1945, ou celui de Jean-Claude Garoute et Maud Robart en 1972 à travers l’expérience de Soisson la Montagne avec les artistes du mouvement Saint Soleil.

En 1945, il y aurait au Centre d’art séparation entre peintres populaires et peintres modernes sous le prétexte de protéger les premiers de l’influence des seconds. Le monde occidental était alors en quête d’une certaine pureté face à la crise induite par les conflits mondiaux. Haïti a étonné. Le monde a cru trouver alors la force de vie qu’il recherchait à travers ces artistes populaires, dits naïfs ou primitifs. C’est ce que Carlo A. Célius identifie comme la « deuxième séquence significative » du changement survenu dans la création plastique haïtienne, la quête d’une « modernité indigène » étant la première séquence. Trente ans après, l’expérience Saint Soleil vient renforcer l’intrusion des subalternes dans le champ de la création.

Le peintre Jacques Gabriel, au milieu des années 1980, nous racontait qu’il allait au marché juste pour pouvoir étudier les gestes des marchandes, car il pensait pouvoir travailler à l’avènement d’une iconographie haïtienne qui, d’après lui, n’était pas encore née.

En 1991, lors de l’exposition de Ronald Mevs et Jorélus Joseph, deux artistes venus d’horizons différents, aux Ateliers Jérôme, Ronald Mevs déclarait au commissaire de l’exposition que son ambition serait d’atteindre la dimension de Jorélus Joseph. Les tenants du Centre d’art, Tiga et Maud Robart, Jacques Gabriel, Ronald Mevs cherchaient tous à découvrir leur dimension réelle en se rapprochant du peuple réel, celui du « pays en dehors ». (Gérard Barthélemy, 1989)

Avec l’effondrement des frontières rural/urbain, ces lignes de démarcation ont disparu – plus de pays en dehors – plus de Créoles – plus de Bossales. C’est l’avènement de la multitude ! (Michael Hardt et Antonio Negri, 2004) Ici en Haïti, les artistes de « la nouvelle scène artistique » nous font entrer dans la nouvelle ère. Encore une fois, comme ce fut le cas avec les naïfs ou primitifs et avec les peintres du mouvement Saint Soleil, les artistes de la nouvelle scène nous introduisent dans ce nouveau monde, le monde de la multitude. Les tenants du post – modernisme affirment qu’il n’y aurait plus de place ni pour les grands discours ni pour les grands espaces (Fredric Jameson, 2007). Cependant, ce moment de création n’aura pas l’ampleur médiatique que les deux autres ont connue. On est aujourd’hui dans le Tout monde et ces artistes en sont l’expression. Leurs œuvres imprégnées tout autant par l’imaginaire phantasmatique de la culture populaire que par les images de science - fiction hollywoodiennes ou encore par leur quotidien cauchemardesque en font la preuve. Au milieu de cette irruption continue, nous sommes tour à tour effrayé et émerveillé face à l’inconnu suscité par le travail de l’artiste Paskö.

Dans une société qui cherche à racoler des morceaux de son passé comme bouclier, face au rythme étourdissant des changements, est apparu comme un bing bang le travail artistique de Paskö. Avec force et spontanéité, il ne nous montre pas, mais nous introduit dans cette nouvelle réalité à forme multiple. Ses êtres modifiés, ses mutants d’une œuvre intranquille qui se meuvent dans une nature fantasmagorique nous projettent à l’intérieur d’un monde où le point d’équilibre réside dans une nouvelle approche des lois de la pesanteur. Comme pour se libérer du carcan encombrant des frontières de toutes sortes. L’artiste, sans être dans la militance, nous introduit dans un monde qui ironise les racoleurs du temps passé, les « let’s make it great again ! », les défenseurs de la légitimité des lignes de démarcation.

Les dessins et peintures de Pasko nous initient à une éthique du multivers (Nicolas de Cues, 1440) et au principe de l’univers infini (Giordano Bruno, 1584), où chacun a sa responsabilité dans l’infiniment petit autant que dans l’infiniment grand. Ses formes humanoïdes ailées seraient – elles là pour nous suggérer la diversité des lois, pour nous rappeler qu’aucun monde n’est dépositaire du bon, du bien et du beau? Ce travail s’approprie sans complexe des apports des ordres et codes établis tout en restant fortement ancré dans sa spécificité culturelle.

Delano Morel
Auteur


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