Echos de la République dominicaine

Une distension dominicano-haïtienne saillante

La perception qu’ont certains Dominicains de la réalité haïtienne leur provient des ouvrages qu’ils consultent ou des documentaires qu’ils visionnent. Ceux-là qui ont séjourné ou résidé en Haïti peuvent se faire une meilleure idée de notre histoire et de nos mœurs. Malgré tout, il existe une barrière d’incompréhension qui empêche à ces deux peuples de mieux se connaître. De nos jours, tenant compte des contentieux qui minent les relations haïtiano-dominicaines, certains journalistes et intellectuels dominicains poussent leur curiosité à plus d’éclairage. C’est dans cette optique que Rafael Escotto, avocat de son état, tente de jeter un regard inquisiteur sur les tares qui, selon lui, affectent la société haïtienne. Sa réflexion est sortie dans le quotidien dominicain « Al momento », au cours du mois de mars. Ses propos, qui montrent une Haïti désarticulée et malmenée par un segment aisé de la population, peuvent être diversement perçus par les Haïtiens. Certains les accepteront, d’autres les fustigeront. Quel qu’en soit le verdict, il nous semble intéressant de faire ressortir cette perception de l’autre vis-à-vis de nous. Notre but n’est pas de plaire ou de déplaire à quiconque, sinon de transmettre une réflexion, d’un voisin dominicain, qui nous concerne et nous touche de très près. Robert PARET paretrobert@yahoo.fr

Publié le 2015-04-06 | lenouvelliste.com

Rafael ESCOTTO Les historiques tensions économiques et d'immigration entre peuples voisins de différentes cultures, langues, coutumes et besoins existentiels aussi dissemblables que ceux présentés par le peuple d'Haïti et le peuple dominicain, dans l'avenir proverbial de ces deux pays, ont varié chronologiquement entre deux extrêmes: parfois dans une tension élevée et d'autres fois dans une détente apparente, à intervalles. Je ne pourrais pas dire, sans une certaine légèreté, que la rigidité des relations dominicano-haïtiennes se déroule seulement d’un côté, dans une attitude ségrégationniste, sans considérer d'autres dilemmes qui ont aggravé la tension dans l’île, d’un côté comme de l'autre. Le moment où il y a eu une agitation sociale, économique et politique au sein de la population haïtienne, remonte à l’époque où nous avons vu s’élever un nuage de confrontation entre ces deux États limitrophes. Le peuple haïtien souffre depuis longtemps d'une détérioration de son bien-être. Alors que des segments supérieurs de cette société s’enrichissent disproportionnellement, la classe inférieure observe parallèlement ce fait sans protester. Il est humainement impossible de continuer à demander à cette catégorie défavorisée et humble de la société haïtienne de continuer à s’appauvrir pour soutenir le dérèglement et l’aisance de la minorité des possédants qui vivent à Pétion-Ville dans des domaines, à l’instar de petits caciques, en n’accordant le moindre égard à ces Haïtiens des bas quartiers ou des cités dortoirs. C’est précisément cette minorité riche et impitoyable qui contrôle l’import-export, source de tous les maux sociaux et économiques dont souffre aujourd'hui la plupart des Haïtiens. Il ne faut pas chercher la raison de la calamité haïtienne à Saint-Domingue, aux États-Unis, en France ou au Canada, à moins qu’une quelconque puissance veuille se libérer d’anciennes dettes. Au temps de la dictature de François Duvalier, surnommé Papa Doc en Haïti, et de Rafael Leonidas Trujillo Molina, en République Dominicaine, simultanément, les tensions ne connurent pas l'ampleur que nous observons aujourd'hui, parce que les deux dirigeants surent maintenir une relation économique au dépens des « braceros» haïtiens engagés pour « las zafras cañeras». Seul, au cours du massacre ou génocide des Haïtiens en 1937 et du conflit frontalier sous les gouvernements de Heureaux et Bosch, on notera des désaccords à caractère diplomatique entre les deux pays. Du fait qu'aucun des gouvernements post- Duvalier n’a mené une véritable transition économique au bénéfice des basses couches de la population, cela entraîna une déficience économique et sociale aggravée par l’incapacité d’offrir une redistribution équitable de la richesse haïtienne dont les seuls bénéficiaires demeurent les plus fortunés et les plus éduqués de la population. Cette minorité aristocratique de Pétion-Ville, dont les fils étudient dans les centres académiques des pays tels que, la France, les États-Unis, le Canada ou la République dominicaine, a investi et continuera d'investir qu’à son seul profit tout au cours de ce processus historique et politique haïtien. Tout autant que les groupes sociaux de la classe moyenne inférieure n’assumeront pas en Haïti une militance propice à un changement démocratique bien organisé et, surtout, bien dirigé pour combattre le pouvoir de l'oligarchie dirigeante traditionnelle, le peuple haïtien demeurera toujours plus pauvre et sans possibilité matérielle pour réaliser son véritable développement. À cette classe, ancrée traditionnellement dans le pouvoir politique et économique haïtien, il convient mieux de stimuler et de favoriser une immigration massive des pauvres citoyens vers d’autres territoires, car de cette façon elle n’a pas à faire face, en Haïti, aux problèmes socioéconomiques de sa propre population. Les segments de la population haïtienne à faible revenu ont connu une détérioration progressive et lamentable de leurs besoins de base. Dans un important ouvrage publié récemment, qui a pour titre : «Quelle est la cause de la pauvreté en Haïti?», l'auteur explique que la pauvreté en Haïti est : «massive et structurelle » et poursuit en expliquant que : «le pays a une histoire d'instabilité politique, de mauvaise gouvernance, d’injustice, de faibles investissements et d’improductivité ». Les gouvernements qui ont dirigé cette nation souffrante - l’actuel président Martelly inclus- ne se sont pas préoccupés d’affronter et de démanteler le système existant d'exclusion sociale. Plus de la moitié des terres propices à l'agriculture sont dans les mains d'une caste et d’une classe sociale de propriétaires minoritaires qui contrôlent une grande partie des terres arables. Selon l'étude d'antan, « environ 50% des petits fermiers ont 14% de la superficie totale cultivée, tandis que les grands propriétaires terriens avec 1,2% du nombre total d'exploitants agricoles contrôlent 66% des terres propices à l'agriculture ». En vertu d'un système de contrôle de l’économie, de la politique et de la production dans les mains d'un groupe de profiteurs, tel qu'il existe actuellement en Haïti, et qui utilisent, sans la moindre compassion pour son peuple, un type de relation basée sur la domination d'une classe par une autre, il est impossible qu'un peuple puisse réaliser son développement. Et pire encore, cette élite économique, sociale, haïtienne a réussi, après les gouvernements des Duvalier, à maintenir un grand désordre ou incohérence institutionnelle profitable à leurs affaires, en jouissant du contrôle interne des instances du pouvoir politique et militaire en Haïti. C’est précisément cette classe socialement ségrégationniste et rentière en Haïti qui a détruit le peuple haïtien en établissant un système d’exploitation qui fonctionne à l’ interne comme un apartheid et qui met la plupart des citoyens haïtiens à la merci d’autres hommes d’une classe sociale supérieure ou de classes qui compliquent toute vision de développement qui émerge de la société haïtienne. Je dois dire que, dans la société haïtienne actuelle, il existe une tendance qui pousse le fort à exploiter le faible par tous les moyens. Ce système rappelle les religions dont les doctrines sont créées par les hommes pour dominer d’autres hommes. Dans un autre sens, l'exploitation montée par la classe économique et sociale en Haïti peut être considérée comme l'exploitation de l'homme par la richesse de l'homme. Ce système, cruel et inhumain, ne croit pas que tous les hommes sont égaux et, par conséquence, ont le droit d'être traités de manière équitable. La classe sociale et économique prédominante en Haïti, cette petite élite, dont la suprématie politique a été mentionnée dans cet essai manie très bien les leviers du pouvoir et sait comment utiliser à bon escient ses atouts économiques, politiques et ses relations stratégiques internationales afin d’arriver à ses objectifs particuliers de domination et de contrôle. Les pauvres qui constituent la grande majorité de la population haïtienne n’ont pas accès aux moyens de production de la richesse, à la santé ni à l'éducation. Le système social qui prévaut en Haïti, en plus d’être attaché à l’exploitation de l’homme par l’homme, tient surtout à expulser hors du pays la masse des chômeurs. Ces individus, qui ne savent où donner de la tête, qui ne peuvent trouver d’emploi, sont accusés, par l’inadaptation de ce système, d’être fautifs par ceux-là mêmes qui devraient avoir la charge de les caser. De ce fait, le fardeau est transféré à d’autres pays où ces laissés-pour-compte sont aidés grâce à l’action humanitaire et solidaire envers le peuple haïtien. Dans cet état d'insatisfaction sociale, la classe supérieure en Haïti devient la responsable directe de la misère et du malheur de son peuple. Elle se nourrit en maintenant les programmes de dons internationaux et, bien sûr, en créant des tensions injustifiées, ce qui correspond à une opération artificielle destinée à augmenter essentiellement son flux de capitaux au détriment du bien-être de leurs concitoyens. Malgré la catastrophe sociale et économique signalée, l'épreuve du peuple haïtien n’aura de fin tant que l'influence politique de la classe exploiteuse ne cessera de dominer la vie et les menées du peuple haïtien. Les États-Unis, contrairement à ce que beaucoup pensent, ont investi des efforts, des ressources économiques et ont envisagé de grands projets tendant à éviter à Haïti sa trajectoire fatale et l’effondrement de cette société, dans le but de libérer les autres pays d’une responsabilité sociale, économique et politique qui ne leur incombe point. Par conséquent, pour éviter d'accroître la catastrophe, il faut établir de toute urgence une action concertée d'une coalition ou d'une association de pays menés par les États-Unis qui puisse mettre sérieusement sur pied un plan d’investissement d'au moins dix ans et qui arrive, dans ce laps de temps, à la récupération rapide d’Haïti. Une initiative semblable au Plan Marshall qui favorisa la reconstruction des pays de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale, en éliminant, dans ce cas particulier, le système cruel d’exploitation qui produit la pauvreté, le chômage, l’insalubrité, le désespoir et l’angoisse chez les Haïtiens. Haïti n’a pas d’autre porte de sortie démocratique qui ne soit un plan de cette nature, de la portée de celui que j’ai suggéré dans cet essai. Dans le cas contraire, en l’absence ou dans la mise en retard de son implémentation, on risque de compromettre la stabilité économique et politique en Haïti, ce qui affecterait toutes les mesures postérieures de développement et qui rendrait, en même temps, plus difficile ou scabreuse la recherche d’un type de compromis ou de cohabitation pacifique entre les deux pays. Pour terminer, je dois dire qu’en Amérique latine actuellement, il y a peu de tensions importantes, de sorte qu’un Plan Marshall en Haïti, conduit par les États-Unis, ne saurait souffrir d’aucune perte de temps. Il servirait de modèle dans la résolution de la problématique sociale, économique et militaire qui maintient la société haïtienne dans une sorte d’inertie ou de paralysie qui ne lui permet pas d’avancer ni de progresser. Santo-Domingo, mars 2015. NB: Cet article a été traduit de l’espagnol par Robert Paret et approuvé par l’auteur.
Rafael ESCOTTO
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