Tant vaut l'école tant vaut la nation

Première République noire du monde, Haïti offre à l'admiration aujourd'hui l'une des images les plus sombres de son histoire.

Par Me Sony Moline sonmoline@hotmail.co
23 févr. 2015 — Lecture : 5 min.
Première République noire du monde, Haïti offre à l'admiration aujourd'hui l'une des images les plus sombres de son histoire. Depuis ces dernières années, on assiste à une négligence citoyenne qui se manifeste dans presque tout le pays. Les rues deviennent des dépotoirs où animaux et humains se livrent une lutte sans merci pour la survie. Véritables pissotières, les places publiques dans leur grande proportion n'attirent plus la grande foule. Tessons de bouteille, magots de cigarette, marmites de peinture, seringues usagées constituent le décor de notre paysage comme si l'environnement n'en avait pas assez. Les maisons se construisent n’importe où et comme on veut, au mépris des principes régissant l'urbanisme. Les besoins corporels n'attendent plus; ils s’évacuent sur les murs, les carcasses de voiture aussi bien que les poteaux électriques sans égard pour les passants et les passantes obligés de les apprécier. Les piétons se partagent les chaussées avec les automobilistes qui ne veulent pas leur céder le passage. Le vol est institutionnalisé. Les valeurs se perdent. La morale disparaît. Les visions s'effritent. C'est la déconfiture totale de ce pays jadis la ''perle des Antilles''. S'il est vrai que la nation est à l'image de ses citoyens; s'il est vrai que l'école directement ou indirectement collabore à tous les changements sociaux, n'y a-t-il pas lieu d'assimiler l'état lamentable de notre société aujourd'hui à l'échec de notre école? La première racine de la moralité des enfants se trouve dans la famille à qui est confiée la lourde responsabilité de pourvoir à leur éducation civique et à leur formation aux valeurs. Mais son influence, bien que grande et essentielle, ne suffit pas pour faire d'eux des citoyens à part entière. Il faut aussi compter sur d'autres institutions ou d'autres groupes, particulièrement l'école qui joue un rôle de soutien essentiel et dont les actions ont un impact durable sur leur comportement. Qu’elle en soit consciente ou pas, l'école, lieu d'instruction par excellence, aide les élèves à acquérir le sens de la responsabilité civique, des attitudes saines envers eux-mêmes et les autres et un engagement envers leur communauté entant que lieu privilégié de la transmission de l’apprentissage de la citoyenneté et du partage des valeurs de la République aussi. C'est à l'école qu'est confiée la charge historique de former l’homme, le travailleur, le nouveau type de citoyen capable de transformer la société pour le bien-être collectif. Force est de constater que le bien-être collectif tant souhaité par le Ministère de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle dans ses différents documents de réforme (Plan National d'Éducation et de Formation 1997; le Curriculum de l'école fondamentale, le Plan opérationnel 2010-2015) tarde encore à porter ses fruits. Si après deux cent onze ans d'indépendance, la situation est aussi déplorable, il y a lieu de questionner le rôle de l'école dans l'application des capacités liées à l'éducation citoyenne, c’est-à-dire des capacités pour reconnaître et accepter les valeurs requises pour la vie en commun; des capacités de communiquer, de dialoguer, de partager, de coopérer, de travailler en groupe; des capacités à mettre en œuvre son esprit critique, à s’ouvrir au changement, de modifier son jugement; des capacités de participer à l’élaboration des règles de vie qui doivent être respectées sur les bancs de l’école aussi bien que dans la communauté; des capacités de comprendre la nature des conflits, leurs causes et les moyens de les résoudre de façon constructive; des capacités de comprendre et de protéger son environnement; des capacités de respecter les biens d'autrui et la chose publique. C’est malheureux que nous en soyons arrivés là. Mais ce n’est pas un hasard non plus, considérant l’état lamentable de nos écoles dépourvues du strict minimum en termes d'infrastructures, la pratique citoyenne des élèves et la qualification du personnel enseignant. Se socialiser, c'est d'abord apprendre à se prendre en charge soi-même. Comment demander à un jeune Haïtien de se prendre en charge socialement quand il n’est pas initié à cela sur les bancs de l’école ? Comment lui demander de contribuer à un environnement sain et s’assurer de toujours déposer ses déchets dans la poubelle quand il ne le fait presque pas à l'école? Comment lui demander de respecter les normes des conventions sociales quand on en passe outre dans son école? Comment lui demander de ne pas faire ses besoins n'importe où quand le maître lui même n'est pas un modèle en la matière? Comment enfin lui demander de participer activement dans la vie de sa communauté quand il n'est pas encouragé à participer activement dans la vie de son école? Comme on peut bien le comprendre, l’école haïtienne est en panne. Il est plus qu’urgent pour le MENFP de reconsidérer sa vision de cette école pour l'avènement d'une nouvelle société. Tandis que ce ministère s'attelle à l'application des recommandation nées du "Plan opérationnel 2010-2015", il doit conjointement se pencher sur d'autres éléments tout aussi importants comme les conditions d'octroi du permis de fonctionnement d'une école, la pratique enseignante dans les écoles du pays, la réévaluation des exigences quant à la qualification du personnel enseignant et la révision des contenus à faire apprendre aux enfants pour résoudre le problème. Ainsi, cette école ne se limiterait pas à enseigner essentiellement aux élèves des connaissances qui seront, sans doute, vite oubliées; mais aussi et surtout des connaissances susceptibles de les apprendre à devenir des citoyens responsables par la pratique et l'apprentissage des notions de vivre- ensemble, du respect de leur environnement et des lois de leur pays. C'est peut être un rêve. Mais il n'est pas chimérique pour autant si les acteurs éducatifs du pays acceptent de changer la donne en s'assurant: • que les permis de fonctionnement ne soient octroyés que seulement aux écoles qui en remplissent les conditions (cour de récréation, toilettes pouvant accommoder une vingtaine d'élèves à la fois, eau potable, installations électriques et électroniques, salles de classe spacieuses et adaptées, matériel informatique et audio-visuel); • que tous les enseignants soient certifiés par le MENFP; • que ce soient les meilleurs qui enseignent à tous les niveaux; • que les lycées, les écoles nationales et municipales soient dirigées non par des politiciens, mais des éducateurs possédant un bac + 2 au moins; • que les écoles privées, les écoles presbytérales et chrétiennes soient dirigées par des éducateurs possédant un bac + 2 au moins; • que l’enseignement de l’Instruction civique et morale fasse partie du cursus de l'école haïtienne à tous les niveaux du curriculum. C'est à tort que nous assimilons l’apprentissage essentiellement à des compétences et des connaissances scolaires. Les valeurs et le civisme qui en sont le fondement sont tout aussi importants. C'est en ce sens que j'insiste sur l'éducation citoyenne qui passerait par l'éducation civique et morale et la formation aux valeurs de justice, d'équité et de démocratie de tous nos élèves, seule capable de transformer nos élèves en citoyens consciencieux, responsables et honnêtes de demain pour la mise en place de notre future société. Cela ne changera pas la formulation de l'adage "tant vaut l'école tant vaut la société"; sauf qu'on ne le dira pas pour nous ironiser.