Florence Jean-Louis Dupuy pour la première fois au festival Quatre chemins

La metteuse en scène Florence Jean-Louis Dupuy a pris part pour la toute première fois, depuis 18 ans, au festival de théâtre Quatre chemins. Celle qui se passe de présentation dans ce milieu en Haïti donne vie à « Les enfants de la mer », une adaptation du livre « Krik krak » de l’écrivaine Edwidge Danticat, le vendredi 3 décembre 2021, à Piment Rouge.

Publié le 2021-12-03 | lenouvelliste.com

Ticket : Vous présentez une adaptation du livre « Krik krak » d’Edwidge Danticat à travers « Les enfants de la mer ». Pourquoi ce texte ? Et pourquoi une auteure comme Danticat ?

Florence Jean-Louis Dupuy : Ce texte m’interpelle. Il m’émeut. Il me bouleverse. Et surtout, je trouve que c’est un texte qui n’a pas pris une seule ride. Il a été écrit il y a plus de 20 ans de cela pour décrire une situation qui existait en Haïti à un moment donné. Aujourd’hui, il montre comment nous sommes en train de tourner en rond, comment la situation n’a pas évolué ; comment nos jeunes sont sans espoir ; comment ils sont toujours confrontés au meme problèmes.

Dans ce texte il est question de migration. Il décrit bien le drame que vit la plupart des familles haïtiennes avec cette migration de masse pour des raisons politiques, économiques ; cette migration de masse des jeunes haïtiens vers l’étranger parce qu’ils ont vécu des moments de terreur.

D’où le pourquoi, je viens avec ce texte maintenant. Il correspond à mon « mood ». Il correspond aussi à la réalité du pays. C’est un texte prophétique parce que ça nous ramène plus de 20 ans plus tard encore à la même situation.

Par ailleurs, ce texte me permet d’explorer un genre différent de celui dans lequel j’ai l’habitude d’évoluer pour le public haïtien. En général, mes spectacles sont plus légers même s’ils sont toujours des spectacles engagés, en ce sens que je lance un message, une alerte ou touche du doigt un problème de la société ou un tabou. Je voulais donc faire quelque de différent cette fois. Ce texte me permet donc d’étudier un aspect plus intimiste du théâtre ; d’aller vers un genre qui me tentait beaucoup et que je n’avais pas eu l’occasion d’explorer suffisamment. C’est un théâtre comme je l’ai dit tantôt intimiste qui s’adresse vraiment à l’âme et qui provoque des émotions. Et je pense que ça correspond aussi à mon évolution, ma maturité.

Pourquoi Danticat ? C’est une auteure de ma génération. Je la suis depuis ses tout débuts. J’aime beaucoup son écriture. J’aime beaucoup la poésie qui se dégage de ses textes et en même temps sa manière de traiter des sujets qui nous interpellent. Des sujets qui interpellent chaque haïtien.

Ticket : Parlez-nous de cette représentation du texte ? La mise en scène, etc. ?

Florence Jean-Louis Dupuy : J’ai essayé une mise en scène assez minimaliste tout en gardant ce qui je crois, est ma signature : rendre le théâtre accessible à tout public. C’est pourquoi, j’y ai introduit l’aspect musique. La mise en scène associe alors les jeux d’acteur, la musique, les chansons, les textes, qui emmènent le spectateur dans une sorte d’envoûtement, où il est entrainé dans l’univers amoureux de ces deux acteurs que la vie sépare ; que la réalité de la situation haïtienne sépare. C’est ce que la mise en scène a voulu livrer au public : l’embarquer dans l’univers de ces deux jeunes amoureux qui trouvent quand même un moyen pour pouvoir communiquer.

Je dois souligner aussi le travail extraordinaire de Monette Leopold Alcin, ma directrice musicale. Une chanteuse classique très connue. Professeure de musique, elle collabore avec Micheline Laudun Denis depuis des années ; elle a une sensibilité artistique qui lui a permis de saisir le message que je comptais faire passer à travers l’introduction de la musique pour la mise en scène. Elle a effectué un travail magnifique avec les chanteurs : Charline Jean-Gilles et Adler Chery.

Je ne parle même pas du travail des acteurs : Ericka Julie Jean-Louis et Rolaphton Mercure (Rome). C’est en quelque sorte pour la première fois que j’ai travaillé avec eux en tant qu’acteurs. Pour moi, qui ai pris l’habitude de former moi-même mes acteurs et qui travaillais avec les mêmes acteurs pendant près de 20 ans, c’était me forcer d’aller vers les autres et de recommencer (sans en avoir envie) tout un travail déjà accompli pendant longtemps avec d’autres personnes.

Au final, ces acteurs ont réveillé en moi la flamme qui s’était éteinte. Rome est un acteur professionnel, tandis qu’Ericka est plus connue comme chanteuse et danseuse. C’est pourtant une actrice avec un potentiel extraordinaire. J’espère que cette porte que je lui ouvre la mènera très loin dans ce métier d’acteur où on a besoin d’actrice ou d’acteur aussi complet comme Ericka peut l’être.

Ticket : Cela vous a coûté quoi comme temps et énergie, de travailler cette nouvelle œuvre ?

Florence Jean-Louis Dupuy : Je dois dire que cela a été extrêmement pénible de commencer le travail. Pour moi, débuter un projet en théâtre, c’est comme porter un bébé. C’est comme être enceinte et qu’il va devoir accoucher. Et moi, vu la situation actuelle du pays, je ne croyais pas en l’accouchement. Je trouvais que c’était un peu de la folie de me lancer dans ce travail-là.

En ce sens, je dois remercier le festival Quatre chemins d’être venu me chercher. Cela m’a fait un bien fou. Je leur ai fait confiance parce que j’ai vu que depuis trois ans, quel que soit les circonstances, ce festival se bat pour que le théâtre vive, pour que les spectacles aient lieu. Cette année, je salue encore le courage des organisateurs : Guy Régis Junior, Daphné Menard et tous les autres que je n’ai pas pu rencontrer ; toute l’équipe derrière ce festival qui se dévoue corps et âme pour que le théâtre continue à vivre en Haïti.

Ça m’a en effet coûté beaucoup pour démarrer, mais quand j’ai découvert le potentiel de cette pièce, la magie s’est tout de suite opérée. C’est devenu au contraire, très curatif pour moi. Parce que nous vivons tous dans une ambiance délétère nous entrainant vers la dépression, vers une sorte d’inertie. Préparer ce spectacle m’a permis de respirer, de me réveiller.

Ticket : Qu’attendez-vous du public de Quatre chemins ?

Florence Jean-Louis Dupuy : J’attends du public qu’il fasse le déplacement. Pour moi, ça va être une très belle rencontre parce que c’est un public de connaisseurs et d’amateurs très friand de théâtre. C’est toujours un bonheur de jouer devant des personnes capables d’apprécier l’effort et le travail fourni. J’attends beaucoup de cette rencontre. Je suis heureuse qu’elle va avoir lieu surtout que c’est pour la première que je vais jouer pour ce festival.

Ticket : Parlez-nous un peu de vos projets pour les prochains jours ?

Florence Jean-Louis Dupuy : Définitivement à cause du contexte, je présente de moins en moins de spectacle en Haïti. Je suis en train d’explorer une piste avec un partenaire pour présenter un spectacle en ligne. J’espère beaucoup de ce projet. C’est peut-être l’avenir du théâtre et en même temps, je pense que c’est une belle porte de sortie pour échapper aux contraintes de la pandémie et l’insécurité.

C’est comme un assèchement à l’intérieur quand on a pleins de projets que le pays vous empêche de concrétiser. La situation est très difficile pour le secteur du théâtre qui, définitivement est le plus affecté dans le secteur artistique. Il est beaucoup plus facile de présenter des concerts live pour des musiciens ou des chanteurs ; c’est plus facile pour les arts plastiques d’avoir une activité. Mais le théâtre, c’est la rencontre avec le public, la rencontre avec l’autre. Ça a toujours été ça le théâtre ; la présence physique des acteurs et des spectateurs.

Toutefois, nous du secteur du théâtre, on est obligé de faire l’effort de se dépasser. De ne pas se laisser éteindre. D’explorer toutes les pistes pour exister. C’est en ce sens aussi que j’ai accepté, malgré tous les risques, de participer au festival Quatre chemins. Ils prennent à chaque fois le risque et sans ce risque, le théâtre ne survivra pas à cette longue crise qui affecte tous les secteurs de la vie nationale.



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