Édouard Louis raconte la mort du corps de son père

Publié le 2021-05-05 | lenouvelliste.com

« Je te voyais lutter contre  ton corps mais j’essayais de faire comme si je ne remarquais rien. La semaine d’avant,  tu avais été opéré pour ce que les médecins appellent une éventration- je ne connaissais pas le mot. Ton corps est devenu trop lourd pour lui-même, ton ventre s’étire vers le sol, il s’étire trop, trop fort, tellement fort qu’il se déchire de l’intérieur, qu’il s’arrache de son propre poids, de sa propre masse ».

Ici, il s’agit du corps d’un ouvrier de l’usine. Un corps dépossédé. Un corps qui n’a pas connu de jeunesse, qui passait directement de l’enfance à la vie d’adulte. Un corps qui n’avait pas connu une longue scolarisation. Un corps pauvre, voué à l’échec et donc à la mort. Ce corps-là, c’est celui du père d’Édouard Louis, raconté dans son troisième roman autobiographique intitulé « Qui a tué mon père? ».  

Paru en 2018, Chez Seuil, ce roman dresse l’archéologie de la destruction de ce différents niveaux de stratification et de complexité structurales, donc anatomique et moléculaire humain par les lois, les décisions et les discours politiques. Selon ce récit, c’est la politique qui a tué cette carcasse qui abritait son père, car celle-ci a un impact direct sur les pauvres, comme son père et son grand-père avant lui.  Mais c’est  l’usine, le lieu de destruction de ce corps relativement jeune. 

C’est aussi l’histoire de l’homophobie des milieux pauvres, cette homophobie sévère dont il a été victime au sein même de sa propre famille. Ça  parle aussi  de la masculinité dont se réclament les garçons au risque des les étouffer. En effet, « Qui a tué mon père » raconte plusieurs phénomènes auxquels les femmes des milieux vulnérables sont confrontées : la domination masculine, par exemple. 

« Tu n’as pas étudié. Abandonner l’école le plus vite possible était une question de masculinité pour toi, c’est la règle dans le monde où tu vivais ».

« Pour toi, construire un corps masculin, cela voulait dire résister au système scolaire, ne pas te soumettre aux ordres, à l’Ordre, et même affronter l’école et l’autorité qu’elle incarnait ».

« Qui a tué mon père » d’Edouard Louis n’est pas une interrogation, mais une affirmation. C’est un roman sur la violence  dans les familles pauvres, mais aussi une histoire de la honte.  Concocté par la force du souvenir, ce livre est aussi une façon pour Edouard Louis de réhabiliter ou venger ses parents, parce qu’ils se trouvent dans le lieu du silence, celui de l’abandon. Du sourire  et de l’avenir  détruits.  

Dans cette archéologie du silence, Édouard Louis prend sa famille comme échantillon représentatif. À travers « Qui a tué mon père », l’auteur raconte  alors  l’histoire des gens du milieu pauvre soumis à la destruction calculée. 

Wébert Pierre-Louis
Auteur


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