Jacmel d’antan, splendeurs et misères du carré marché, 1940-1965

Un grand merci à Rosenie Volcy, pour m’avoir donné le plaisir de parler, encore une fois, du Jacmel d’autrefois….

Publié le 2021-04-23 | lenouvelliste.com

Honneur la Compagnie,

Madame, Monsieur,

J’aurais aimé que cette recension s’étale sur trente ans (1935-1965). Mais  un tel effort abuserait un peu de ma vieille mémoire. Si les souvenirs de mes cinq ans sont assez précis, les petites incursions faites, en deçà de ces années, me ramènent sur des traces dissolues, des souvenirs fragiles dans les zones floues de la souvenance. Des épisodes sans point d’attache, des images flottantes comme ces étranges sargasses, ces algues marines qui dérivent dans le bleu caraïbe de la mer de Jacmel.

Ceux qui ne connaissent pas très bien l’histoire de cette ville pensent à tort que le bord de mer était le centre de Jacmel d’antan. Non. L’âme de la cité était ailleurs. Certes, les rues qui constituaient la zone du commerce import-export étaient très achalandées durant le jour et propices aux promenades de l’avant-minuit. Ce quartier était parfumé des arômes d’essence de vétiver et de citron-lime, en provenance des alambics des établissements Déjoie, de la rue du Commerce. Mais, c’était surtout, pendant les journées des opérations d’embarquement du café, quand les bateaux-steamers étaient ancrés dans les bouées de la rade que le bord de mer retrouvait toute sa vitalité. Les travailleurs, en route vers le wharf, allaient en chantant et en dansant, par rangées de deux ou de trois, au rythme d’un tambour, de quelques vaccines et du frappeur de métal qui donnait la cadence. La musique était entrainante et dérangeait les langueurs méridiennes des bonnes femmes. Les hommes, pour la plupart, étaient occupés ailleurs. Par les affaires commerciales ou d’autres plus personnelles. Parfois une sieste à dormir debout.

Je me souviens encore de ces temps fabuleux. J’étais en certificat, dans la classe du frère Helier. Nous étions plongés dans cette douce ambiance caraïbe. Notre salle de classe, surélevée face au vent de la mer, se trouvait dans une bâtisse indépendante du local principal de l'École Frère Clément. Le terrain de volley-ball se trouvait à côté et, en arrière, une grande pelouse séparait la cour de récréation de la Maison privée des frères. Une grande maison qui avait une superbe vue sur la baie de Jacmel, jusqu’aux confins des eaux tumultueuses de la Pointe-Baguette.

Une fois la grille principale de la galerie d’entrée franchie, les souvenirs de l’ancienne usine d’électricité de la Petite Batterie s’imposaient à nos regards. Les carcasses rouillées des anciennes turbines, quelques chaudières, un vieux canon, toutes ces ruines témoignaient d'un riche passé sur les lieux. C’était l’accueil de l’École Frère Clément, chez les F.I.C.

Le local de la classe de certificat, en briques rouges, comme d’ailleurs la grande construction qui logeait les sabliers de la cour. Le sous-sol dépassait la hauteur d’homme et servait uniquement à l’entreposage de la bière-maison, fabriquée par les Frères canadiens, à partir d’un produit local : le maïs, et d’un élément importé, le houblon. Sans doute, cette boisson était de qualité moyenne, mais elle semblait convenir amplement aux goûts et aux besoins de ces religieux qui supportaient, avec courage, les tiraillements du climat tropical et les appels refoulés d’une libido bâillonnée dans la moiteur des soutanes noires et des désirs sans cesse en floraison. Quelle grande preuve d’abnégation ! Quel superbe acte de foi !

L’emplacement de cette salle de classe nous mettait en première loge. Une situation exceptionnelle pour écouter la musique cadencée des porteurs de café. Il y avait, parmi nous, des écoliers qui connaissaient par cœur les paroles de ces chansons et nous reprenions le refrain à haute voix :

                             Kalfou Breman m gen yon vye chapo o

                             Kalfou Breman m gen yon vye chapo o

                             Ki chapo li ye?

                             Panama, panama, panama

Pendant longtemps cette rengaine devait persister dans notre mémoire. Et l’air était si bien ancré en nous qu’en classe de 5e, au Lycée Pinchinat, il contribua à perturber un cours de dessin dispensé par l’artiste-peintre, le Dr Hector Ambroise. Le prof lisait tranquillement, laissant les élèves travailler en toute créativité. Soudain, on entendit dans la première rangée une petite voix susurrer à lèvres closes : Kalfou Breman m gen yon vye chapo. Au dernier rang, une autre voix répondit : Kalfou Breman m gen yon vye chapo o … D’un regard soucieux, le prof Ambroise chercha en vain les délinquants. Avec soin, il scruta les dernières rangées quand brusquement, au beau milieu de la salle, une voix très douce interrogea : Ki chapo li ye ?... Mr Ambroise se retourna. Alors la classe entière reprit en chœur : Panama, Panama, Panama.  Dépité, le prof abandonna un instant ses belles théories à propos du croquis côté et lut, à notre intention, deux pages entières du petit livre « Traité des bonnes manières et du savoir-vivre », la tête bien plongée dans le livret et un sourire ironique du coin des lèvres.

Maurice CADET
Auteur


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