Pour une république de cerfs-volants 

La « Guerre des cerfs-volants », un récit initiatique sur fond de pédagogie sociale et ludique

Publié le 2021-04-21 | lenouvelliste.com

En juin 2015, sous les presses de l’imprimeur II et sous la plume d’un auteur de récits argumentatifs, Claude Bernard Sérant, auteur de livre jeunesse de son état, publie « La Guerre des Cerfs-Volants ». En 2018 et en 2019, la Maison d’Édition Toussaint réédite cet ouvrage assorti d’un outil didactique qui permet aux lecteurs de saisir le texte sous divers aspects : lexique, questionnements et matières à réflexion.

Cette thématique interpelle la sollicitude de la critique haïtienne pour la simple et bonne raison que notre culture est aux prises avec une situation chronique de guerre en dentelles et la dimension périclitante des cerfs-volants dans notre espace ludique.

Une cascade de questions imbriquées comme des poupées russes jaillira de cette exégèse pour essayer de faire le point sur cette œuvre polygraphique de facture narratologique de Claude Bernard Sérant. 

Un récit initiatique

Quelle est la carte d’identité de cet écrit ? Quelle est son appartenance générique à l’univers de la littérature ?

Soulignons d’emblée que par son système d’énonciation, ce texte se veut un récit initiatique pétri de séquences descriptives argumentatives sur un fond de pédagogie sociale et ludique. Mieux. Un discours narratif. Ce récit à la troisième personne s’inscrit à la fois entre les analepses et les prolepses de l’auteur. La focalisation choisie est celle du narrateur omniscient qui connait le destin de ses personnages. L’auteur en profite largement pour dialectiser avec son enfance. Au premier degré, il se remémore les jeux qui ont ponctué son adolescence, mimétique et symptômatique de tous les enfants contemporains de cette tranche d’âge. Dans ce clin d’œil psychanalytique, il marche sur les plates-bandes de Sigmund Freud (1856-1939) et de Robert WoodWorth (1869-1962). L’enfant est le père de l’homme. Ces heures anodines passées en compagnie de ses amis (es) sculptent sa personnalité d’adulte et cristallisent les balafres de la lutte des classes. A la page 8 de l’ouvrage réédité déjà en prélude au rythme saccadé de l’action extradiégétique de ce texte, le lecteur est invité à lire ceci. 

« L’idée d’entrer en guerre est déchirante ; elle a divisé, meurtri et rassemblé à la fois les enfants contre Thompson qui utilise son grandou comme une arme redoutable ». 

Ce récit de l’auteur de « Galère en autobus » qui suit l’ouvrage faisant objet de notre analyse n’est pas moins une évocation de l’empiriste anglais Thomas Hobbes (1588-1679), l’immortel philosophe de « Le Léviathan » et fondateur de la philosophie civile, s’inscrit volontiers dans la lignée de Jean de Lafontaine (1621-1685) et de F. Nietzsche (1844-1890) faisant ainsi allusion à cette machinemonstrueuse de l’État destinée à broyer l’individu selon le postulat de la raison du plus fort « La force prime le droit ». Ces phrases puissantes comme une arme de guerre en disent long. « Le vent souffle fort. L’engin bien en main, la corde de vol tendue, Thompson dirige son oiseau de proie vers les plus faibles en contrebas. Personne ne se doute de rien. En deux temps trois mouvements, il fonce en plein dans le tas » (p. 18).

C’est la loi de la jungle où l’État de droit brille par son absence. La barbarie et la tyrannie assassinent le fair-play et les valeurs du monde policé. En témoigne les propos du narrateur : « La colère de Thompson déferle dans le ciel, sans bornes et violente ». (p 18) Et encore : « Le cruel roi des airs fait mordre de la poussière aux plus faibles » (p 19). De nombreux passages font écho au processus de la bureaucratie et aux formes de stratifications sociales chères à Max Weber (1864-1920). 

Part d’onomastique et de toponymie de Sérant à travers cet ouvrage

L’emploi de noms propres de personnes et de lieux occupe une place royale dans ce récit. Ces noms ont un effet mimétique et s’érigent comme des types dans l’univers collectif et idiosyncrasique haïtien. C’est le cas d’évoquer Thompson, le guerrier cruel tyrannique et puissant. La consonne allitérative(t) connote le pistolet-mitrailleur automatique américain très prisé par les alliés durant la seconde guerre mondiale. En témoigne cette phrase suggestive de la page 15 qui parle au cœur et à l’imagination. « Les oreilles en feuilles de chou, l’œil torve Thompson Thomas – un adolescent de seize ans faisant plus vieux que son âge – regarde ce ballet aérien. Il est impressionné par les ailes delta exécutant des loopings et d’autres figures acrobatiques extraordinaires. Il ne voit pas l’ombre d’un cerf-volant qu’il a fabriqué dans l’atelier du Club des Chevaliers de Haut Vent pointer à l’horizon. » (Page 15)

L’histoire de la mort d’Abner Thomas est saisissante. « L’annonce du décès de Thomas, que les gens du quartier attendaient inéluctablement, provoqua une bousculade homérique dans la maison du défunt, ce vendredi-là. Chacun jouait des coudes pour voir l’homme qui poursuivait un rêve désespéré… » (Page 31)

Les passages sur Blockzo et de Nicolas Arsène témoignent de la saveur de ce récit. 

En bon disciple de Roman Jakobson (1896-1982), de Ferdinand de Saussure (1857-1913) et de Benveniste, ces magiciens de la sonorité structurelle de la langue, Sérant allie et alterne, dans ces pages, les phonèmes mouillés « Oreilles, feuilles, œil » aux chuintants comme dans « chou ». Ces rimes sonores axées sur la voyelle ouverte (œ) ont pour effet d’enrichir le sens de la phrase poétique de l’auteur. 

Ces néologismes toponymiques mettent en avant la puissance onirique de l’imaginaire de l’auteur de « La guerre des cerfs-volants » : Club des chevaliers de Haut Vent.

Dans l’architecture sonore de ces phrases, les noms propres ajoutent des grains de sens dans la mosaïque de ces textes courts. Les onomatopées du gandou « Vvvom, vvvom »  font de l’auteur un ingénieur acoustique co-mélodique de la phrase française.

D’autres onomatopées comme Mhouou ! Mhouou ! Agawou, Blengbendeng, Agawou, Blengbendeng, modulent dans une amplitude de variations de vibration, le langage du vent et des dieux lares, hilares du royaume éolien qui soufflent dans les tropiques. 

Jamais, texte si court n’a été animé par cette ribambelle de personnages hauts en couleur et d’autres de modeste condition. Tous pétillent de sens sous les yeux exercés du lecteur attentif au moindre signe linguistique.  Ces noms constituent un véritable glossaire qui prennent leur sens à travers la culture générale et l’histoire sociologique d’Haïti. Cette galerie est éloquente : Abner Thomas, Blockzo, Babou, Esope, Ernest, Jacqueline, Étoile de David, Julie, Lubin, Ernest, Marc-Aurèle, Marguerite, Samuel Franklin Cody, Sylvie, Saint Jean, Etienne, Thompson, Rue Jacques Roumain, rue Jacques Stephen Alexis, etc.

Cette galerie constitue une véritable litanie destinée à conjurer les vents de la tragédie et faire démarrer le pays vers des rives de paix, de développement durable et de progrès.

Le syncrétisme religieux

Ce recueil de textes se veut une monographie accordant l’hospitalité à un foisonnement de croyances alliant généreusement les valeurs de la tradition judéo-chrétienne au regard de la période pascale, les mystères de l’animisme corrélatifs du vaudou. « Le rara draine une foule joyeuse non loi de la paroisse longée par un chemin ponctué de croix et d’images pieuses. Les fidèles catholiques gravissent ce chemin tout en méditant la passion du Christ. Ils ont à parcourir durant la journée un trajet de quatorze stations. » (p. 55 et 56)

 Le code axiologique du texte

La plume dialectique de Claude Bernard Sérant est porteuse de nombreuses valeurs positives en lien avec la république idéale de Platon. Il se fait l’apôtre défenseur du droit des enfants, de la fraternité républicaine et de la solidarité humaine, l’eudémonisme, l’Hédonisme ou la théorie du Carpe diem, l’utilitarisme (la jonction de l’utile à l’agréable, la prudence sapientiale. Il combat comme la peste les valeurs poussiéreuses notamment la jalousie, l’exploitation éhontée des faibles, la violence démoniaque et l’égocentrisme pathologique.

Les épices littéraires

Cet opuscule est enguirlandé du commencement à la fin des épices littéraires, de tropes ou de fleurs de rhétorique. Toute une gamme a été exposée à travers ces pages comme une orfèvrerie. Les métaphores poussent dans le sol fertile de l’imagerie créatrice de C.B.S. De la métaphore pour le plaisir du lecteur : Ex. : Les cerfs-volants fleurissent dans le ciel d’Haïti (p.9). Cette métaphore filée prend des proportions géométrales (p.10). Ce sont des « losanges éclatants de couleurs, carrés, habillés de satin, étoiles à cinq ou six branches. » 

Les figures de passion comme l’interrogation et l’exclamation pullulent dans ce texte, histoire de traduire le cri du cœur et l’explosion de l’âme sensible de l’auteur de « La guerre des cerfs-volants ». Les modalités interrogatives et exclamatives traversent avec bonheur, d’un bout à l’autre, ce champ narratif comme un long chant pascal.

Le clavier sensoriel de l’auteur fait l’effet des éléments visuel, auditif et tactile. Cf. « Les cerfs-volants gravissent les paliers du vent et vibrent d’un timbre ronflant » (p 9)   

Le sillage des intertextualités

Dans le sillage des intertextualités portant sur les cerfs-volants C.B.S. est parmi les auteurs haïtiens comme Dominique Batraville dans « La fête du cerfs-volant » Hachette-Deschamps (2000) à avoir exploité ce thème ethnographique. En littérature internationale, Sérant a marché sans le vouloir et même le savoir, dans le sillage de Romain Garry. Cet écrivain français s’est fait passer à un moment de sa carrière pour Émile Ajar, nom d’emprunt. Notons au passage qu’il a publié, en 1980, son dernier et excellent roman intitulé « Les cerfs-volants ». Cet ouvrage emblématique met en relief une histoire d’amour sur fond de la Seconde Guerre mondiale. Dans le même registre de cet objet volant, plus tard, en 2003, a paru aux États-Unis, sous la plume de Khalet Hossein, « Les cerfs-volants de Kaboul ». Le lecteur est invité à savourer ce roman oriental qui eut un immense succès de librairie.

Avec Janes Yolen, en 1967, le cerf-volant est entré dans la légende des sports éoliens dans son roman éponyme de Moris Moissart. En 2011, Lucien Albon taquine les muses et nous livre dans cette même veine « Le cerf-volant ». Stephane Nicolet a gâté son lectorat en lui livrant « Le cerf-volant de Toshibo », paru en 2019. 

L’originalité de Claude Bernard Sérant réside dans le fait qu’il promène sa plume de photographe à travers les guerres intestines qui ont ponctué notre histoire de peuple et notre expérience sociale. Il fait peau neuve en se servant manifestement des cerfs-volants, comme d’autres des coqs dans des gallodromes ou des taureaux dans les arènes, pour mimer les différents contours de la réalité sociétale haïtienne. 

 A l’issue de cette approche exégétique instruite dans la précédente étude, il nous appartient d’établir que l’auteur de « La guerre des cerfs-volants » est entré dans la légende de la fiction de la littérature jeunesse comme un innovateur. En ouvrier de la mine, il a su exploiter le filon de la thématique du cerf-volant comme un prétexte heureux pour ramener des pépites de notre patrimoine littéraire, ouvrant ainsi une fenêtre sur l’angle de la psycho-sociologie haïtienne. 

Ce cerf-voliste de l’âme, a su se détacher de la pesanteur de nos vilenies pour porter un regard panoramique sur une société en guerre contre elle-même. Cette guerre intestine sans éthique a fini par ruiner l’être haïtien. Nombre d’entre nous, pour rester debout, s’accrochent avec l’intense énergie du désespoir au fil de l’existence comme ces cerfs-volants ballotés en plein ciel d’avril.

C’est un pays qui tombe en miettes, un pays déchiqueté comme ces objets volants contre lesquels on lance des frondes (flann) pour déchirer leur voile, un pays sans totem. 

Le Docteur Haspil Rivière, paraphrasant Mao-Zedong n’a-t-il pas vu juste quand il disait haut et fort : « La révolution est d’abord culturelle ». Cet ouvrage fait un clin d’œil à toutes les disciplines de l’histoire de l’art notamment : la bande dessinée, la peinture, le dessin, la sculpture, la danse, la poésie, l’architecture, le drame, les arts plastiques de l’école des loisirs.

Puisse le cerf-volant être le médium de la restructuration de la république sur le paradigme de la trilogie chère à Platon (428-348 avant J.C) : Le beau, le bien et le vrai ! 

Toute la saveur de « La guerre des cerfs-volants » est dans le festin littéraire de cette belle langue qui déploie des images, de la percussion, de la sonorité, de la poésie pour l’œil, l’oreille et l’âme.

Références bibliographiques : Cahiers de philosophie expérimentale du professeur Honoraire Haspie Rivière, dans sa thèse doctorale (UAE), avril 2020.

Glossaire :

Analepse : récit d’une action qui appartient au passé

Prolepse : Procédé de rhétorique qui consiste à exprime prématurément une objection future 

Focalisation : point de vue adopté par le narrateur qui se trouve à plus ou moins de distance de son personnage des évènements.

Extradiégétique : qui est à l’extérieur de la narration.   

Jean Louis Hervé  Thibeaud Jeanluishervethibeaud4@gmail.com Linguiste (M.A) Université Paris-Est Créteil (UPEC)
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