Haïti peut-elle souffrir d’une pathologie sociale de la démocratie ?

Publié le 2021-04-14 | lenouvelliste.com

Après la défaite, à Vertières en 1803, de l’armée française, menée par le général Rochambeau, le 1er janvier 1804 a été la proclamation officielle de l’Indépendance d’Haïti. En cette date, une jeune nation est née; Haïti devient la première Nation nègre libre et indépendante du monde.

Depuis la mort du père de la nation (JEAN JACQUES Dessalines), Haïti a connu des moments difficiles, la mauvaise gouvernance et les régimes de dictature, particulièrement le régime de François DUVALIER (1957-1971) et son fils Jean Claude Duvalier (1971-1986). Après 29 ans de dictature (1957 à 1986), les combattants contre l’ancien régime avaient voulu instaurer la démocratie en Haïti. Vu la situation répétée de despotisme et d'instabilité politique, certains se demandent si le peuple haïtien serait prêt pour la démocratie. Les dirigeants politiques ou ceux qui ont combattu le régime duvaliériste avaient-ils la clairvoyance d'apercevoir les difficultés à instituer un tel régime, à savoir la démocratie, après le départ de Jean-Claude Duvalier, vu que, par manque d’expérience, il était trop tôt pour le peuple de se livrer à cette culture politique ? En tout cas, la démocratie trouve son socle en un régime politique dans lequel les citoyens ont le pouvoir, elle repose sur  une forme de gouvernement bien structurée et un système de valeurs. En effet, de 1987 à nos jours, les gouvernements n’ont pas réussi à instituer un État de droit qui aurait dû faciliter l’institutionnalisation et le fonctionnement des institutions régaliennes et publiques en Haïti. Face à l’échec des processus de la démocratisation haïtienne, qu'est-ce qu'il est possible aux Haïtiens de faire pour changer de cap ?

Echec des processus de la démocratisation haïtienne

Après la chute du président à vie Jean-Claude DUVALIER, le peuple haïtien voulait qu’on repense le système politique. Pour la concrétisation de cette revendication, le pays, par la voix référendaire, a adopté une nouvelle Constitution en 1987. Celle-ci symbolise la soif de la démocratie et l’instauration d’un État républicain du peuple haïtien. Cette demande de transition vers la démocratie constitue une rupture radicale au pouvoir duvaliériste, mais également au régime politique haïtien dans sa structure historique en tant que pouvoir oligarchique et non populaire. Cette transition, au lieu de déboucher sur une démocratie, s’inscrivait de préférence sur une conjoncture de crises pendant les trois dernières décennies du XXe siècle. En effet, on assiste aussi à la mise en évidence par la situation économique catastrophique, à la complète déliquescence des institutions et à la faillite de l’État. Après 34 ans de transition dite « démocratique » qui n’en finit pas, les causes de l’échec des processus de la démocratisation haïtienne sont endogènes et exogènes. Tout d’abord, les causes endogènes reposent sur l’arrivée de la majorité des dirigeants haïtiens qui ne sont pas des nationalistes, et qui n’ont pas de projet de société pour Haïti. Cependant les dirigeants nationalistes et visionnaires qui ont eu le projet pour le pays ont été victimes de coups d’État. Ces dirigeants-là n’ont pas eu le temps de préparer (le civisme, la citoyenneté …) le peuple haïtien pour la démocratie. Cela veut dire que même les besoins primaires ne sont pas satisfaits, tels les droits «basiques» en démocratie : droit à l’éducation, à la santé, au logement, à la nourriture et au travail…

En effet, on peut dire également que l’expérience démocratique des 34 dernières années porte la marque de la mauvaise gouvernance et de la corruption. Du coup, Haïti  souffre d’une pathologie politique  (absence de canaux de communication entre l’État et la société ou le gouvernant et le gouverné) de la démocratie. C’est–à-dire qu'elle constitue un déficit de communication entre les gouvernants et les citoyens. Cela provoque un désavantage pour les processus de la démocratisation  haïtienne.

Ensuite (les causes exogènes), la réalisation entière et pleine des processus démocratiques est une bataille perpétuelle des citoyens. L’exigence même de la démocratie, c’est d’appeler les citoyens au suffrage universel afin de renouveler les personnels politiques. En Haïti,  les conseillers électoraux sont pris toujours dans l’ancrage des groupes d’intérêt (nationaux et internationaux) qui les empêchent de divulguer le bon résultat sortant des urnes. Pendant les 34 dernières années, les résultats des élections sont dictés par la communauté internationale, particulièrement le « Département d’État des Etats-Unis » (à l’exception des élections de 1990). Le droit de sanction légitime des citoyens à l’égard des gouvernants est enlevé. Les autorités haïtiennes qui ne voient que leurs intérêts pratiquent une servitude que Boétie appelle la « servitude volontaire » pour qu’elles soient soutenues par la communauté internationale. Ce qui manque à la société haïtienne, c’est l’arrivée au pouvoir des autorités de forte personnalité afin d’envisager les intérêts collectifs au lieu de laisser les États-Unis nous imposer des résultats qui ne reflètent pas la réalité des urnes. Parce que les ingérences des États-Unis ont aussi un handicap majeur sur l’implantation des processus démocratiques en Haïti. Mais peut-on dire que la démocratie haïtienne souffre d’une pathologie sociale également ?

La pathologie sociale de la démocratie haïtienne

De 1986 à nos jours, le pouvoir politique en Haïti paraît comme un régime mixte hybride autoritaire et démocratique, cela veut dire que c’est un régime qui a l’apparence de la démocratie tandis qu’au fond, c’est la dictature. La réalisation des élections en Haïti constitue la base de la solution démocratique imposée par la communauté internationale. À titre d’illustration, actuellement Haïti est dans une crise politique sans précédent, parce que, depuis le 7 février 2021, le pays a connu un président de facto qui a un projet macabre pour le peuple haïtien, qui est  l’organisation d’un référendum pour une nouvelle Constitution (en dehors de la loi) et la réalisation des élections avec un CEP (Conseil électoral provisoire) qui n’est pas issu d’un accord politique. Le projet du pouvoir est soutenu par la communauté internationale, particulièrement le département d’État des États-Unis et l’ONU (Organisation des Nations unies). Les acteurs locaux (société civile et partis politiques) sont exclus de la solution imposée. En tout cas, comme disait Mandela, « faire sans nous, c’est faire contre nous ». Cette solution qui consiste à faire sans nous va aboutir comme d’habitude à de nouvelles crises, parce qu’elle va être contestée  par de nombreux acteurs politiques et de la société civile. En plus, le Core Group (les ambassadeurs des États-unis, du Canada, de la France, de l'Allemagne de l’Union européenne et du Représentant du secrétaire général de l'ONU) qui est une instance créée (dans le non-respect de la Convention de Vienne) pour consolider « la diplomatie de connivence » en Haïti, sous la dominance des États-Unis, appuie les élections dans n’importe quelle condition. Pour le Core Group et le Département d'État des États-Unis, l'organisation des élections seraient le seul problème du pays. L’ONU de son côté est dans la même lignée parce qu’elle ne veut pas perdre la face en Haïti avec ses missions envoyées au pays.

Les élections représentent pour l’ONU une solution de dernier recours (un pis-aller). Puisqu’elle a échoué par l’intermédiaire de la Minustah … (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti) qui a été  la cinquième mission de maintien de la paix dans le pays (elle a fait suite à l’intervention américaine qui a renversé le président élu Jean-Bertrand Aristide). Le bilan de la Minustah, c’est l’épidémie de choléra, le viol … Même sur le plan sécuritaire, le résultat de la Minustah est mitigé. On peut dire qu’en juin 2004, le secrétaire général des Nations unies, M. Kofi Annan, avait déjà exprimé un doute calculé sur la mission onusienne, c’est la raison pour laquelle il avait prononcé cette phrase : « Tâchons cette fois de réussir ». Et plus loin, en 2008, M. Ricardo Seitenfus, qui représente l’Organisation des États américains (OEA) en Haïti, a signalé qu': « Haïti est la preuve de l’échec de l’aide internationale » (au journal Suisse Le Temps le 20 décembre). Alors, pour une nouvelle fois, on constate l’échec de la mission onusienne en Haïti. La preuve, Haïti n’a pas seulement un problème d’élections. De 1987 à nos jours, Haïti souffre d’une pathologie sociale de la démocratie (lorsqu’on est dans une démocratie, les problèmes sociaux ne sont pas résolus) qui entraîne un regain d’inégalité, la pauvreté, la faim et la dislocation de la classe moyenne. Il faut traiter cette pathologie avant toute réalisation des élections. Certes, le peuple haïtien veut bien des élections mais des élections crédibles, honnêtes et démocratiques.

De plus, il faut que ces élections conduisent à l’amélioration des conditions de vie, à la justice sociale. Les élections en Haïti, au lieu d’apporter des solutions aux souffrances de la population, circonscrivent le peuple haïtien à des difficultés. Malgré ces difficultés, on le convoque tous les 5 ans pour organiser la même mise en scène électorale afin de passer le pouvoir de corrompus à corrompus. Pour le peuple haïtien, il semblerait que les élections n’ont plus de sens, en témoignent es dernières élections qui ont conduit le président « contesté » Jovenel Moïse au pouvoir. La solution imposée par les instances internationales passe à côté du vrai problème d’Haïti.

Au final, on pourrait dire que, pendant les 34 ans de la transition dite « démocratique », Haïti a connu plutôt des régimes autocratiques de facto qui donnent une apparence de la démocratie. Il faut cesser d’organiser des parodies électorales pour qu’on puisse  poser les vrais problèmes de la démocratie politique, économique sociale. En plus, le Département d’État des Etats-Unis, l’ONU et l’OEA doivent s'arrêter de s’immiscer dans les résultats électoraux en Haïti. Laissez le peuple haïtien disposé lui-même de son destin, d’où le droit à l’autodétermination, qui est le principe issu du droit international selon lequel chaque peuple dispose ou devrait disposer du choix libre et souverain de déterminer la forme de son régime politique, indépendamment de toute influence étrangère. Mais à notre grand étonnement, les institutions internationales précitées retirent ce droit du peuple haïtien, tandis que  leur  rôle n’est pas d'imposer des candidats corrompus qui ne sont pas élus (présidents ou des parlementaires …), mais plutôt d'aider de préférence à mettre en place une bonne organisation politique, économique et sociale durable afin d’instaurer une vraie démocratie en Haïti. L’échec de ces processus démocratiques en Haïti nous emmène à l’effondrement de l’État et la perte de sa souveraineté. Cela renforce la domination à outrance de l’étranger, d’où l’importance du changement de ce système en place (corrompu et d’exclusion) en vue de le remplacer par un autre système qui débouchera sur la démocratie en Haïti.

DEJEAN Jean Dario,  Sociologue, diplômé en Économie et en Psychosociologie. Expert en Criminologie. E-Mail : djean71@yahoo

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