Peinture

Parfum des regrets de Jean-Ménard Derenoncourt

Publié le 2021-04-26 | lenouvelliste.com

L’artiste peintre Jean-Ménard Derenoncourt n’aime pas trop se détacher de ses tableaux. Même ses croûtons ont, pour lui, une valeur sentimentale. Les amis de l’artiste qui le pratiquent depuis longtemps admettent que vendre un tableau pour ce maître attaché à son œuvre, c’est comme lui arracher quelque chose d’intime.

L’atelier de Derenoncourt conserve encore le premier tableau qu’il avait peint, un paysage réalisé au Foyer des arts plastiques, une toile qui porte l’empreinte de ses premières leçons sous le regard attentif du professeur René Exumé, modèle qu’il adule à côté d’autres qui ont façonné sa composition picturale. On citera, pêle-mêle, Raoul Dupoux, Emmanuel Pierre-Charles, Jean-René Jérôme, Casimir Joseph, les indigénistes (Antoine Derenoncourt, Pétion Savain).  L'éclectisme de Derenoncourt le porte à intégrer dans sa création le souffle de l’univers de : Salvador Dali, Georgio de Chirico, Paul Delvaux, Robert Morand, Paul Peter Rubens, Gérard Titus, Théodore Géricauld, entre autres Toute une panoplie de maîtres orientent l’artiste au rendez-vous vers le sommet. 

À la fin du siècle dernier, avec un 66 x 48, toile de grande dimension baptisée « Je fus, je suis et je serai le premier des Noirs », Derenoncourt remporte haut la main le concours de peinture qui célébrait le 250e anniversaire de Toussaint Louverture. Cette compétition organisée en 1993 par la Galerie d’Art Nader, à l’initiative de l’ambassadeur haïtien Pierre Chavenet, place le jeune peintre sous les feux croisés de l’actualité en même temps que Casimir Joseph et Sandy Cornély. Comme prime, le lauréat obtient un ticket de la compagnie aérienne Air France aller-retour Haïti-Paris. Dérenoncourt profitera de ce billet pour se rendre en France et en Suisse.   

Une escale de Derenoncourt à Yale

17 ans plus tard, l’institution américaine Smithsonian, après le tremblement de terre du 12 janvier 2010,  lui offrira une bourse, pour prolonger ses études, à Yale University, sur la conservation et la restauration des œuvres d’art. Il part pour Washington avec son collègue de l’École nationale des arts, Franck Louissaint, considéré comme le père du réalisme haïtien. Louissaint est mort à 71 ans, le 5 février 2021, à Pétion-Ville. 

La Galerie d’Art Nader propose, un jour avant la proclamation des résultats, un montant intéressant pour le tableau primé. Derenoncourt refuse. À 35 ans, l’artiste a le vent en poupe. Il rêve de démesure et de répandre ses œuvres sur le marché comme d’autres étoiles qui illuminent son ciel. 

Sous la deuxième administration du président Jean-Bertrand Aristide, le Palais national propose à l’auteur de « Je fus, je suis et je serai le premier des Noirs » trente mille dollars américains ($30 000). Les négociateurs du Palais essuient le même refus. 

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a donné une leçon de vie à l’artiste. Il a perdu sa mère, sa sœur ainsi que deux autres proches dans la maison familiale où il vivait à Carrefour-Feuilles. Il était sous les décombres, lui aussi, avec ses proches, un pied coincé entre des blocs de béton. Il en sortira avec trois orteils cassés. 

La collection du peintre restée prisonnière du béton et des barres de fer a été, en partie, emportée par des pilleurs. La pluie, les eaux de mars et d’avril ont eu raison de plusieurs de ses toiles : la peinture de Toussaint Louverture est tombée en lambeaux, une partie de la base  du tableau « Capitaine Saint-Charles de Borromée » (36 x 52)  a été abîmée sous les décombres; « Notre-Dame d’Haïti » (50 x  70), tableau avec lequel il a gagné le premier prix du concours organisé par le centre Bon Samaritain sur le thème « Massacre des Haïtiens en République dominicaine » et « L’enlèvement du Christ » (66 x 48) ont connu le même sort. 

La même année, il a quitté Carrefour-Feuilles pour habiter le quartier de Turgeau. Quand il étale les lambeaux d’une bonne vingtaine de toiles en putréfaction qu’il gardait bien au chaud, un parfum des regrets envahit le conservateur et restaurateur qu’il est devenu après son escale à l’université de Yale. 

Mais Derenoncourt, avant d’être artiste,  est un travailleur qui a la rage de produire. Il promet de donner une réplique au séisme du 12 janvier, en reprenant une à une les toiles auxquelles il a consacré du cœur, du temps et de la patience.

Claude Bernard Sérant

Claude Bernard Sérant
Auteur


Réagir à cet article