Soleil à coudre de Jean D’Amérique, destins brisés

Publié le 2021-04-05 | lenouvelliste.com

Le poète haïtien Jean D’Amérique vient de publier « Soleil à coudre » aux éditions Actes Sud, en France. La misère, la politique et l'amour sont les thèmes principaux de ce roman lumineux et envoûtant. 

Né à Côte-de-Fer, Jean D’Amérique est poète et auteur de pièce de théâtre. Il a publié plusieurs recueils de poèmes dont «Petite fleur du ghetto » (Atelier Jeudi soir, 2015 ; mention spéciale du prix René Philoctète, finaliste du prix Révélation poésie de la SGDL) et deux pièces de théâtre : « Avilir les ténèbres » (2018, finaliste du prix RFI Théâtre) et «Cathédrale des cochons » (éd. Théâtrales, 2020, prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon, finaliste du prix RFI Théâtre).

En 2019, avec le collectif Loque urbaine, il a créé le festival international Transe poétique.  Il est l’une des voix majeures de sa génération. Il vient de publier « Soleil à coudre », son premier roman aux éditions Actes Sud.

Soleil à coudre 

 « Tu seras seule dans la grande nuit. Telle est la prophétie énoncée de longue date par Papa à la toute jeune fille qu’on appelle Tête Fêlée. Papa, qui n’est pas son vrai père, est aux ordres du pire bandit de la ville ; Fleur d’Orange, sa mère, n’a que son corps à vendre. Dans la misère d’un bidonville haïtien, Tête Fêlée observe les adultes – leur violence, leurs faiblesses, leurs addictions… et tente de donner corps à ses fantasmes d’évasion. Souvent seule entre ses quatre murs sales, elle recommence inlassablement une lettre à la camarade de classe dont elle est amoureuse, cherchant les mots qui ne trahiraient ni ses rêves ni sa vérité. »

Extrait

«Je connais mes falaises, mes quartiers d’ombre. Je ne suis pas la moins nue sous le soleil des armes. Papa m’a beaucoup appris de la démarche du sang, de la valse du fer dans les territoires de la main. De sales boulots, jusqu’ici, j’en ai beaucoup accomplis. Sous l’uniforme de l’école, je rends possible des trafics à grand risque. Je livre des calibres pour le compte de Papa. Depuis la rue, je prépare pour lui les bonnes fiches de braquage ou d’enlèvement : le monsieur qui laisse la classe avant l’heure en disant qu’il doit aller tirer un chèque, le garçon pédant qui veut absolument qu’on connaisse le prix de son portable et de ses autres gadgets électroniques, l’enfant qu’on dépose à l’école dans une voiture luxueuse qui ne semble en rien entamer la fortune des parents. Des stupéfiants violent le regard des flics en prenant ma boîte à lunch pour un bateau de livraison. Mes livres couvent des charges dans mon sac à dos. Il m’arrive d’enfiler une cagoule, un 9mm m’allongeant le bras, pour surveiller un otage. Tout un tas de boue que je sais porter sur le front au fil de ma vie. »

Soleil à coudre est une fable cruelle gonflée de poésie, de désir et de sang, où la naïveté d’une enfance impossible se cogne à la crudité sans pitié du monde.

Ce livre nous rappelle que l’écriture est l’ultime rempart contre l’oubli et la fin d’un monde. Pas de chair, pas de gras dans ses phrases courtes et poétiques. L’auteur semble gratter chaque ligne pour n’en donner que l’essentiel. Le dernier roman de Jean D’Amérique  est plus que prometteur ; originalité, pétulant de poésie, superbement écrit. 

Marc Sony Ricot 
Auteur


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