L’ombre si douce de l’amandier de Marc Exavier

Publié le 2021-03-31 | lenouvelliste.com

« L’ombre si douce de l’amandier, chronique d’une enfant à Saint-Louis du Nord », est le deuxième livre de récit que le poète Marc Exavier a publié. Cet ouvrage sorti aux Éditions C3 comporte huit textes : L’ombre si douce de l’amandier, Mon grand-père était marin, Portrait d’enfant avec Ténia, Ma première histoire d’amour, Magritte, L’odeur du chocolat, Ce que je sais de la rivière des Barres, Au loin, là-bas, sous la poussière.

Marc Exavier, le fondateur d’Action pour la lecture (APOLECT), aime offrir la lecture en partage à son fidèle public. En tant que lectrice, je me suis concentrée sur le titre éponyme du livre : « L’ombre si douce de l’amandier ». C’est un récit autobiographique. La vie de l’enfant de Saint-Louis du Nord se lit dans des lignes qui coulent limpides comme la rivière de son enfance.

Dès l’incipit, je veux aller vers les autres paragraphes. Marc Exavier plante l’amandier dans ma tête.

« Dans le quartier où j’ai grandi, il y avait un arbre immense. Son tronc était rugueux, et si épais que nous devions nous mettre à quatre, pouvoir l’embrasser. Une multitude de branches saillaient de ses hautes épaules et s’étendaient dans toutes les directions. Son feuillage dense ne laissait passer le moindre rayon de soleil, et son ombre semblait protéger tout ce qui vivait dans les alentours. Pour nous autres gens du quartier de Vertus, cet amandier-pays était une référence, un point de repère, un espace de rencontres. »

Ce grand arbre à palabres

J’ai l’impression que cet arbre fruitier vit et se déploie autant que les mapous, autant que les baobabs ou tous autres arbres à palabres qui font place à la lodyans en Haïti.

« Du matin jusqu’au soir, à toute heure de la journée, on retrouvait sous l’amandier des groupes divers qui s’adonnaient à de quelconques activités. Les vieux, dont mon grand-père maternel, maître des lieux, Bòss Titi, assis dans un coin sur une chaise de paille, se racontaient les aventures de leur jeunesse ou se plaignaient de la dureté du temps présent. Les jeunes adultes et les grands adolescents étaient plongés dans de longues parties de bésigue. Quant à nous, les plus petits on s’affairait à même le sol, autour d’une ronde, à téquer des bouchons de cola, de boutons arrachés aux vieux vêtements ou de billes. Les marchandes ambulantes faisaient toujours escale sous l’amandier, pour profiter de son ombrage ou répondre à l’appel de quelque clients »

Sous les ramures de ce grand arbre à palabres, le vivre-ensemble est là. Tout le monde se connait. Tout le monde à une histoire à raconter. C’est un lieu de socialisation. À l’époque, la télévision ne tenait pas lieu de compagnie. Pour être bien dans sa peau et pour rire un peu, il fallait venir dans cet espace public.

« Un jour, une vive discussion éclata entre mon grand-père qui avait alors quatre-vingts ans passés et quelques autres viejos qui tenaient conciliabule dans leur coin favori. Contre l’avis de mon aïeul, la majorité soutenait qu’il n’existait plus de rois en fonction sur la surface de la terre.

Tous les rois sont morts depuis longtemps, martelaient-ils.

Non ! répliqua mon grand-père, il existe encore un roi qui gouverne : roi Shington (Washington)

Tous les jeunes qui suivaient le débat lâchaient en chœur un prodigieux éclat de rire. Et, pendant longtemps, mes cousins et moi fûmes affublés du surnom de Ti Shinton ».

L’auteur cultive l’art de nos lodyanseurs comme Fernand Hibert, par exemple, pour mettre le lecteur dans le bain. C’est ainsi que moi, lectrice, je m’attriste quand je tombe sur le  décès tragique de Jean Toto.

« C’était un jeune homme de grande taille, d’allure dégingandée, que ses camarades appelaient, mi- affectueusement, mi- ironiquement, Jean Allobaw.

Il avait vingt-trois ans, il était sur le point d’achever ses études universitaires et venait d’obtenir une bourse pour se rendre au Canada. La veille du jour où il devait laisser Saint-Louis du Nord pour aller prendre l’avion à Port-au-Prince, il s’est fait écraser d’une manière invraisemblable par un camion.

S’accrochant à la portière droite du véhicule, il s’entretenait avec le chauffeur. Quand il voulut descendre du marchepied, il glissa et se retrouva en dessous du camion dont les roues arrière droites lui passèrent sur le bassin. Il expira pendant qu’on le transportait à l’hôpital. »

Le lodyanseur bien ancré dans la culture locale ne m’a pas laissé sur ma faim. Je me suis dit, assurément, les gens diront « lanmò sa pa senesòf ». En effet, il confie : « On attribua à ce décès des causes maléfiques, et l’un des voisins de la famille fut désigné comme coupable. Des mois et des années après des gens prétendaient avoir aperçu la silhouette de Jean qui se promenait sur le rivage. »

L’ombre si douce de l’amandier ne planera pas sur toute la vie de l’auteur. Il devra poursuivre ses études à Port-au-Prince. Adieu bel arbre, adieu lodyanseur. Dans l’univers de Port-au-Prince, une autre vie commence loin de Saint-Louis.  Il retrouvera après dix mois les paysages de son enfance : « la mer si familière qui étale son drap bleu jusqu’à l’île de la Tortue, l’onde majestueuse de la rivière des Barres, l’embouchure de Ti Rivière, et, aussi, l’ombre si douce de l’amandier ».

Après avoir lu « Et tant pis pour la mort » de Kettly Mars, le lendemain, j’ai embrassé « L’ombre si douce de l’amandier, chronique d’une enfant à Saint-Louis du Nord » de Marc Exavier, j’ai vécu dans ces deux livres de C3 éditions, le même plaisir de partir à la rencontre d’un duo d’auteurs talentueux.

EXAVIER Marc, « L’ombre si douce de l’amandier, chronique d’une enfant à Saint-Louis du Nord », 83 pages, C3 Éditions, Port-au-Prince, Haïti.

Thatessiana Thomas Thassy2010@yahoo.fr
Auteur


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