Les Cahiers d’études romanes

Bouleverser la non fiction : Haïti chez Michel Soukar

L’écrivain Haïtien Michel Soukar (1955-) a publié trois romans: 1) Cora Geffrard, Mémoire d’encrier (2011), 2) La prison des jours, Mémoire d´encrier (2012) et 3) La dernière nuit de Cincinnatus Leconte, Mémoire d´encrier (2013). Les trois parlent de trois faits historiques dans l’histoire haïtienne: le premier de l’assassinat de la fille du Président Fabre Geffrard, Cora Geffrard en 1861, le deuxième du résistant Antoine Pierre-Paul contre les forces de l’Occupation étatsunienne (peut-être 1915-1917) et le troisième de l’assassinat du Président Cincinnatus Leconte en 1912 juste avant l’Occupation étatsunienne. Cependant, les faits historiques (la non fiction) sont bouleversés à travers l’écriture de Michel Soukar. Dans cet article on analysera les voies, c’est-à-dire les stratégies narratives et le traitement littéraire des protagonistes dans les romans de Soukar pour problématiser les notions de fiction et de non fiction.

Publié le 2021-03-30 | lenouvelliste.com

La première partie de cet article analyse dans l’écriture du roman Cora Geffrard (2011) les liens complexes entre l’histoire et la littérature, et surtout les stratégies narratives qu’utilise l’auteur pour conceptualiser la non fiction. Peut-on écrire l’histoire dans un roman ? Le roman est-il de l’histoire ? Peut-on parler ici, comme Ivan Jablonka, d’un substrat « méta-historique ? »

L’histoire d’Haïti pendant la deuxième moitié du XIXe et les premières années du XXe siècle est une histoire bouleversée, d’une part, par les intérêts économiques et géopolitiques des grandes puissances européennes – la France, l’Angleterre, l’Espagne et l’Allemagne – et, d’autre part, après la Guerre de Sécession des États-Unis (1863-64), par ce nouveau pays, qui essaya d’entrer au cercle étroit des puissances impérialistes.

L’historien Haïtien Roger Gaillard nomma cette période : « l’État Vassal  »,  plus précisément les années 1896-1902, terme également adéquat pour la période antérieure (1859-1902). L’année 1859 signale l’arrivée au pouvoir du Général Fabre Geffrard comme président de la République d’Haïti, après avoir renversé l’Empire de Faustin Soulouque.

Par ailleurs, les luttes intestines entre les divers chefs militaires Haïtiens : Aimé Legros, Guerrier Prophète et Sylvain Salnave entre autres, aggravèrent les problèmes économiques et l’instabilité politique de l’île. Ainsi, Michel Soukar, romancier Haïtien encore vivant, reprend un fait historique : l’assassinat de Cora Geffrard (1859), fille du président de la République, pour construire un récit avec des stratégies narratives autour du témoignage d’Elie Auguste, conseiller d’État.

La seconde partie de cet article pénètre dans l’écriture du roman de Michel Soukar, La dernière nuit de Cincinnatus Leconte (2013). Le récit est riche en détails : l’ambiance dans le Palais National à Port-au-Prince, l’origine familiale du président au Cap-Haïtien ; au niveau des personnages, l’auteur explore en profondeur les sentiments, les pensées et les contradictions du président, de son épouse Madame Reine-Joséphine Leconte, née Laroche, de ses deux filles et surtout les intrigues politiques autour du renversement ou des complots pour assassiner le président.

L’analyse de ce roman se centrera sur l’effet dramatique, même tragique de la narration, et la richesse des détails pour rendre un récit vivant, ce que Jablonka appelle « le pouvoir d´évocation  », car celui-ci ne rend pas seulement vivant le récit mais le rend aussi crédible. Qu’est-ce qui est le plus important pour l’historien : la véracité des faits historiques ou la véridicité des personnages ? Pour l’écrivain, est-il possible d’écrire l’histoire avec de la véracité et du vivant ? Où est la fiction ? Et la non-fiction ?

La temporalité du roman se concentre en une seule nuit, la nuit de l’assassinat ou de la mort du président Cincinnatus Leconte, pendant un incendie au Palais National ; la date en est la nuit du 7 au 8 août 1912. Ce sont les notes du journaliste Louis Brutus qui expliquent la façon dont le roman est raconté. Le genre journalistique qui entre dans ce roman et l’effet qu’il produit, peut-on l’analyser à travers le prisme du concept d’hétérogénéité, tel que le propose Antonio Cornejo Polar, ou sommes-nous en présence d’un nouveau processus de gestation d’un roman historique ou d’un récit historique différent ?

Le dernier roman de Michel Soukar à analyser est La prison des jours (2012). L’histoire racontée est celle d’Antoine Pierre-Paul, à qui l’auteur dédie le roman, en tant que chef de la première insurrection armée urbaine contre l’occupation étatsunienne la date donnée est la nuit du 3 au 4 janvier 1916.

La principale voix narrative du roman est celle du même protagoniste Antoine Pierre-Paul, croisant celle d’un narrateur omniscient. Les relations entre la classe, disons bourgeoise, de Port-au-Prince, à laquelle appartient Pierre-Paul et les classes populaires, auxquelles appartient Fémilia, la femme qui cache et protège Antoine Pierre-Paul, signalent une hétérogénéité non pas seulement au niveau de la trame du récit mais aussi dans la façon de raconter l’histoire. Antoine Pierre-Paul est-il un personnage fictif ? Est-il un personnage réel que l’histoire a tu ? À quel personnage réel historique ressemble Antoine Pierre-Paul ? L’hybridation concept proposé par Néstor García Canclini , s’applique-t-il au roman historique ? Comment l’épopée contribue-t-elle à enrichir le roman historique ? Ce roman n’est pas totalement fiction et l’histoire d’Antoine Pierre-Paul n’est pas totalement fictive.

Enfin, ce travail conclut sur certaines réflexions à propos du bouleversement entre la non fiction et la fiction dans les romans de Michel Soukar.

Cora Geffrard, fille martyre d’un père tout-puissant

Dans ce roman je me suis intéressée à l’analyse de ce que Ivan Jablonka appelle le substrat méta-historique du récit. D’abord, l’utilisation d’un langage tropologique, dans le cas du roman Cora Géffrard, l’emploie des métaphores, des métonymies et des synecdoques sont présents mais pas particulièrement remarquables.

En revanche, le texte recèle un fin sens de l’ironie : par exemple, pour expliquer le caractère donjuanesque du président de la République, l’écrivain remonte aux origines du père Nicolas Geffrard dans la voix du narrateur-témoin Elie Auguste. Le général Nicolas Geffrard avait en effet une amante qui s’appelait Euphémie. Elle se présentait toujours, même dans les réunions officielles, avec une petite carte sur laquelle on lisait : « Euphémie, maîtresse du chef  ». Le portrait du général Fabre Geffrard que dresse le roman est fondé sur deux caractéristiques : son attachement au jeu et ses relations avec les femmes : « D’abord, le jeu, qui le greva souvent de dettes. Des amis durent parfois le tirer d’embarras. Puis, ses relations avec les femmes Seigneur ! Son épouse Lorvanna en a bavé ! La pauvre  ». Il en résulte une description plutôt comique du tout-puissant président Fabre Geffrard.

L’image du père de Cora, au niveau historique, est tout à fait différente. Les caractéristiques les plus remarquables dans cette description sont la trahison, la cruauté et le mensonge. Ainsi Fabre Géffrard prêta serment sans avoir été élu Président d’Haïti. Une fois encore la nation a été bafouée. On ne renverse pas l’empire pour rétablir la présidence à vie, instituée sous les signes de la trahison, de la séquestration de biens, du pillage de magasins et de maisons, de violation de la constitution ; la Présidence à vie de Geffrard ne pouvait être qu’une époque de lutte. Quarante-trois citoyens furent exécutés pendant les quatre premières années. En huit années, le gouvernement eut à combattre quinze insurrections.

Dans la première description, celle du roman, la nature de l’homme est prépondérante, dans la deuxième c’est l’homme politique qui prime. Le récit historique, cette fois, ne donne aucun renseignement personnel sur le personnage historique, au contraire du récit romanesque qui enrichit le personnage d’informations au niveau de sa personnalité.

D’autre part, dans le roman, le côté comique ne disparaît pas, il y a une combinaison : parfois le ton qui prédomine est le tragique sans toutefois faire disparaître le ton comique. Le peuple Haïtien nomma une comète « le panache de Geffrard » parce qu’il était ébloui par ses victoires militaires. Quand, enflammant l’armée et le peuple contre Boyer, il entraîna les révoltés vers le pouvoir, le ciel, en ces nuits, se constella du passage d’une comète et le peuple ébloui par ses triomphes baptisa le phénomène « le panache de Géffrard ! »

Les croyances du peuple Haïtien au niveau religieux – le vodou, ses sentiments et sa perception du Président et de sa fille Cora – apparaissent dans le roman. Cora Geffrard avait une relation de fraternité, presque d’amitié, avec le peuple haïtien, même si elle était la fille du Président, parce qu’elle restait proche des marchandes, des domestiques, de sa gouvernante. Cora Geffrard était plus proche du peuple Haïtien que le Président. Regardons cette scène dans le marché :

[Marchande] – Prends aussi cette bouteille de sirop-miel et ce sac de pistaches. Il y aura de la force pour te donner un bel enfant !

[Cora] – Merci, merci, mais je veux quand même vous payer !

[Marchande] – Oh non ! Mam’zelle Cora ! Tu es notre petite Providence 10 !

Cora Géffrard connaît bien les cérémonies et les invocations du vodou, elle surprend son amie Catherine Nau, quand elle l’invite à participer à une invocation aux lwas du vodou : Legba, Damballa Wédo et Agwe-Arroyo, pour les implorer de favoriser l’armée Haïtienne en cas de combat contre les Dominicains. La cérémonie est décrite en détail ainsi que les prières :

« Legba, notre père, aide-nous à tenir le poteau, comme tu nous a aidé à le planter ! Aide-nous à garder le poteau qui va de la terre au ciel, car ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ! Legba notre père, nous ouvrons les portes avec respect pour que tu viennes parmi nous… »

Plus tard, alors que Cora et Catherine font une prière à la Vierge Marie, la cérémonie décrite contient des éléments de deux religions : le vodou principalement et le catholicisme jusqu’à la fin. L’addition des éléments de la culture du peuple tel que le vodou, le langage, disons, populaire ou quelques phrases en créole signalent la présence d’une littérature Haïtienne hétérogène, qui donne à l’Histoire Haïtienne une évocation plus proche du vivant.

Il y a aussi des comparaisons qui font référence à la Nature haïtienne, par exemple : le président Jean-Pierre Boyer compare l’impétuosité du général Geffrard au fleuve de l’Artibonite. Le langage employé inclut des mots d’usage local tel que marabout, tassos, ou peu utilisés dans un français moderne tel que métayer, ou qui fait allusion à la culture haïtienne, entre autres : commerçants avec pignons. Les phrases en créole ne sont pas abondantes et elles sont toujours traduites en français, par exemple : « Géffrard ! Géffrard ! Ki manman ki fè ou ? » Traduit comme : « Geffrard ! Geffrard ! De quelle mère es-tu le fils ?  ».

Le récit est construit d’une façon dialogique entre par exemple Elie Auguste, témoin qui raconte l’histoire et un narrateur dont le nom n’est pas connu du lecteur qui le relaie. Ce narrateur parfois interroge le témoin, il lui fait des remarques. Dans le roman, le narrateur exprime aussi ses impressions autour de ce que le témoin lui raconte.

Ivan Jablonka affirme que : « Le roman historique ne peut s’affranchir de l’exigence d’exactitude ». Le roman de Michel Soukar : Cora Geffrard est un roman historique dont le personnage principal est plutôt la relation entre le Président Geffrard et sa fille Cora, c’est à travers le récit de celle-ci qu’on connaît une partie de l’histoire politique d’Haïti : la présidence de Fabre Geffrard pendant la période de 1859-1867. L’assassinat de la fille du président est un prétexte pour découvrir, aux yeux de l’écrivain, sa version historique de cette période.

La date de l’assassinat de Cora Geffrard est située, dans le roman, avec précision historique : la nuit du 3 septembre 1859. L’assassin est l’agronome Julien Nau, il a commis le crime par jalousie : il supposait en effet, grâce à une intrigue des ennemis du Président, que sa femme Madame Catherine Nau le trompait avec le Président Geffrard.

Le lecteur connaîtra l’assassin après avoir lu quelque cinq cents pages : le nom de l’assassin est en effet révélé pratiquement à la fin du roman. L’écrivain utilise la technique de ralentissement, chère à William Faulkner. Dans le réel historique, l’opinion la plus acceptée sur l’assassinat est l’idée d’un complot des ennemis politiques du Président, sans mentionner cette affaire de jalousie. Les faits historiques que le roman mentionne, apportent les informations « méta historiques » suivantes : la signature d’un Concordat entre le gouvernement Geffrard et le Vatican en 1859. Celui-ci établira que l’Église catholique serait chargée de l’éducation en Haïti dont la pratique du vodou fut interdite. Cependant, dans le roman, le Président Geffrard, après l’assassinat de sa fille, était tellement repenti qu’il pensait être coupable de la mort de sa fille. Avant de se soulever contre l’Empereur Faustin Soulouque, celui-ci l’accusa de comploter, pour se sauver le général Fabre Géffrard jura sur la tête de ses fils Cora et Clodomir pour justifier son innocence, car suite à la mort de Cora il implora :

« N’ai-je pas tué ma fille ? N’est-ce pas le retour de la manivelle ? N’ai-je pas trompé Soulouque, n’ai-je pas sauvé ma vie en jurant fidélité à ce monarque ombrageux sur la tête de Cora ?

Une sorte de fatalisme paraît envahir le Président. Il se déclara bon catholique parce qu’il signa le Concordat, en confiant l’éducation, en français, à l’église catholique. Cependant, avant d’être président, il consulta les houngans (prêtres du vodou) pour connaître son avenir. Tant le Président que sa fille Cora, restèrent fidèles au vodou et en même temps au catholicisme.

Le soulèvement du peuple pour renverser le chef de l’État haïtien, Empereur ou Président est une constante dans l’histoire haïtienne, qui, dans ce roman historique, apparaît comme une fatalité, et la mise en scène acquiert un ton tragique presque satirique, donc impossible. D’autre part, l’historien Haïtien Michel-Rolph Trouillot affirmait que les deux puissances qui contribuèrent le plus à l’isolement d’Haïti pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, furent le Vatican et les États-Unis. Ce roman n’est pas seulement fiction, il touche des faits historiques avec une intention qui n’est pas seulement littéraire. L’autre fait historique repris par le roman est la relation du gouvernement Geffrard avec la République Dominicaine voisine, particulièrement son appui aux partisans de l’indépendance dominicaine. En 1865 la République Dominicaine retournait au sein de l’Espagne, le Président Geffrard considéra l’évènement comme un danger pour la nouvelle république d’Haïti, impliquant la présence militaire d’une puissance européenne juste à côté. Selon le récit, le Président Geffrard finança avec des soldats, des armes et de l’argent les rebelles Dominicains contre la domination de l’Espagne. Les soldats Haïtiens envoyés en République Dominicaine furent découverts en plein centre de Port-au-Prince, l’Ambassadeur Espagnol présenta une protestation et menaça Haïti d’une déclaration de guerre. Cora Geffrard priera les lwas du vodou pour empêcher l’invasion d’Haïti, commandée par le chef de la flotte espagnole l’Amiral Gutiérrez de Rubalcava :

[Président Géffrard] «  Ce serait notre premier revers de taille avec l’affaire Rubalcava… J’ai juré de nous venger de la morgue de l’Espagne en la chassant de la Dominicanie , qu’importe la manière ! Pas question de ronger l’aide aux Dominicains. La sécurité de notre indépendance en pâtirait. »

L’affaire Rubalcava est un point très ambigu pour le gouvernement de Geffrard.

L’histoire des disputes territoriales, des invasions, des guerres entre Haïti et la République Dominicaine est la deuxième ligne historique constante du roman. Encore une fois la mise en scène en est tragique, dans les mots du personnage Président Geffrard: c’est « notre premier revers de taille… ». Troisième évocation historique du roman fait état des projets économiques échoués, en l’occurrence ici le projet de développement de la culture du coton dans l’Artibonite. Le coton obtenu serait exporté en Angleterre pour répondre à la demande étatsunienne que le Sud esclavagiste ne pouvait remplir à cause de la guerre menée contre le Nord abolitionniste. Une grande partie du roman est dédiée à cette affaire, la trame du récit étant liée à l’agronome Julien Nau, chargé du projet dans l’Artibonite, et à l’assassin de Cora Geffrard. L’intrigue du roman fonctionne de la façon suivante : le Président Geffrard, ébloui par la beauté de Catherine Nau, envoie son mari l’agronome Julien Nau, d’abord, comme négociateur d’un contrat d’exportation en Angleterre, puis aux États-Unis pour obtenir des autorités de ces pays la permission d’importer des travailleurs noirs étatsuniens pour cultiver le coton. Finalement Julien Nau se chargera des champs de coton dans la région de l’Artibonite. Il tuera Cora Geffrard pour se venger de la prétendue tromperie de sa femme et du président.

Julien Nau représente la jeunesse, l’intelligence, la possibilité de changement pour le pays, il croit en la « modernisation » de l’ère Geffrard et était prêt à donner son effort, son travail, sa force pour construire un pays prospère. Le narrateur omniscient le décrit ainsi :

« Julien Nau par ses connaissances, apporterait sa pierre à l’édifice de la modernisation. À son âge, on n’a pas encore perdu ses rêves ni son dynamisme et, s’il ne nourrissait aucun idéal pour son peuple, jamais sans doute il n’aurait quitté l’Europe après ses études pour regagner sa terre natale si décriée depuis le grotesque sanglant de Faustin Soulouque. La nation a besoin de la jeunesse, de ses idéaux, de ses élans, et Julien apportait le savoir si rare au sein de cette population ».

Le jeune agronome finit mal. En dépit de sa beauté, son intelligence et sa gentillesse, il devient un assassin, vaincu, alcoolique, sans espoir ni envie de vivre. La décadence absolue est représentée dans ce personnage. Il voulait mourir, peut-être fusillé par ordre du Président Geffrard, mais est sauvé par son père Abel Nau.

Les personnages féminins Catherine Nau et Cora Geffrard ont une fin tragique. Catherine veuve de Julien retourne au Cap, seule, triste et Cora est assassinée. On peut conclure que la mise en scène devient satirique sans aucune possibilité de sortie, l’histoire d’Haïti est peut-être si tragique que la seule possibilité de la raconter réside dans la fictionnalisation de l’histoire.

 Le roman La dernière nuit de Cincinnatus Leconte raconte l’histoire de la mort du Président Leconte dans le Palais National après son explosion. La date du fait est située avec précision historique : le 8 août 1912 à 3h 21 du matin. Cincinnatus Leconte arriva au pouvoir le 16 août 1911, suivant la tradition politique de l’époque, il renversa, par voie militaire, le Président Antoine Simon. Leconte fut Ministre des Travaux Publiques sous Tirésias Simon Sam (1896-1902). Après la chute de celui-ci, Cincinnatus Leconte s’exila, pour préparer le renversement du Président Antoine Simon (1908-1911). Sa période présidentielle dura seulement un peu moins d’un an. À cette époque, Haïti n´était pas « l’État vassal », dont parlait Roger Gaillard, sinon la « République Exterminatrice » qui assassina ses hommes politiques. Le pouvoir politique des présidents Haïtiens s’est fondé surtout à partir du pouvoir militaire. Le Président Cincinnatus Leconte, en une année seulement, fonda La Réforme, corps prestigieux de l’armée.

Ce roman de Michel Soukar est construit à travers des notes du journaliste du quotidien Le Matin, Louis Brutus. Le traitement du temps et de l’espace montre un déplacement ou un revirement constant. Le temps glisse du 8 août 1912, jour de la mort du Président Leconte à 1904 pour parler de l’affaire de son accusation de corruption, comme Ministre des Travaux Publics pendant la présidence de Tirésias Simon Sam. Le récit saute ensuite en 1911, année où il prît le pouvoir comme président de la République. Cette année est divisée en mois, pour toucher le thème de l’insurrection qui renversa le Président Simon et mis à bas son triomphe. La même année, Madame Reine-Joséphine Leconte décédait, presque au début de la présidence de son mari. Ensuite, la narration continue avec l’année 1912, précisément aux mois d’août et septembre, divisée par la marque de temporalité « mi » et « début ». Finalement apparaît l’année 1913, et les mois de mai et d’août. Cependant le temps de la narration n’est pas linéaire mais circulaire avec des sauts et des retours.

Le traitement de l’espace dans ce roman suit également un schéma circulaire. Le récit commence au Palais National à Port-au-Prince, la capitale, suivi de la narration des funérailles dans la même ville. Puis, intervient un saut/retour du temps en 1904 au mois de novembre, le fait raconté étant le procès des 22 fonctionnaires du gouvernement de Simon Sam, accusés de corruption, dont Cincinnatus Leconte, qui est jugé, in absentia, à Port-au-Prince.

L’année 1911, par contre, montre beaucoup de déplacements spatiaux et temporels : le récit commence au Cap Haïtien dans l’habitation Goyard, l’histoire racontée étant le décès de Madame Leconte, le 27 octobre, puis, continue à Maribaroux, toujours dans le nord d’Haïti, pour raconter les origines familiales du président, avec à nouveau un retour dans le temps : mars 1911.

La narration de la révolte qui renversa le Président Antoine Simon eut lieu au Cap Haïtien au début d’avril et à la fin du même mois, le récit continue en Higüey (République Dominicaine), avec l’histoire de la Vierge Altagrâce dans une église éponyme et sa relation avec le vodou. Puis un autre retour à Port-au-Prince, au début d’août, qui raconte le triomphe de la révolte et le renversement du Président Antoine Simon, grâce à l’appui du chef rebelle Dominicain Horacio Vásquez. À la même date le très respecté intellectuel Haïtien et ancien candidat à la présidence Anténor Firmin retourna après un long exil. Encore un autre déplacement, cette fois-ci au Cap Haïtien (début août) et à la Plaine du Nord (il y a aussi un retour dans le temps 1901-1911). Après l’entrée triomphale de Cincinnatus Leconte à Port-au-Prince, fin août 1911 et pour finir le cercle spatial, l’écrivain finit où il commença l’année 1911 : au Cap Haïtien, le lieu de naissance du Président Cincinnatus Leconte. Une sorte de fatalité encercle le roman. Leconte, jugé pour corruption, jure à son épouse de se régénérer, s’il triomphait dans la révolte et devenait président. Reine-Joséphine Leconte promet aux lwas du vodou une cérémonie de remerciements, mais elle décède pendant celle-ci. Monsieur le Président Leconte ordonne la reconstruction des casernes pour les soldats et la construction d’un dépôt pour la poudre et les munitions dans le sous-sol du Palais National, il meurt dans une explosion justement en bas du Palais.

Les faits historiques du gouvernement Leconte présentés dans ce roman, auxquels je me suis intéressée sont les suivants : l’accusation de corruption et de contumace du Ministre Leconte pendant le gouvernement de Nord-Alexis en novembre 1904. Michel Soukar, l’écrivain, utilise une technique journalistique, il construit le récit à travers des notes datées supplémentaires, parfois il emploie les notes d’un journal et les réactions que sa lecture provoque chez des personnages anonymes, auxquels il donne une voix :

« Le président Leconte alloue cinquante mille gourdes aux soldats de la « révolution » [informations du jour]

– Une coquette somme, opine un type coiffé d’un canotier.

– Ces paysans retournent, contents dans leurs mornes. Nous avons échappé au saccage, estime un bonhomme à la bedaine généreuse.

‘’ On évalue à plus d´un million de dollars la fortune amassée par Simon pendant deux ans et demi de présidence. Le gouvernement déclare avoir trouvé vide la caisse publique ‘’.

Un lecteur, s’exclame ahuri : ‘’ Leconte gracie des condamnés au procès de 1904’’. La belle solidarité !’’

L’ironie s’exprime à travers des lecteurs anonymes, dont la voix s´énonce en phrases courtes, et les exclamations peuvent être accompagnées d’une gestuelle particulière, avec les adjectifs adéquats, par exemple : « coquette somme » ou « belle solidarité ». D’autre part, le deuxième fait à remarquer est l’affaire de la prohibition du culte vodou pendant sa présidence. Le qui-pro-quo est encore raconté d’une façon circulaire, la prédominance de la fatalité, presque comme un destin, est présente. Le déroulement de l’histoire est le suivant : à la Plaine-du-Nord, il y a une église dédiée á Saint-Jacques, nommée Église Saint-Jacques de la Plaine-du-Nord, là se trouve un grand tableau de Saint-Jacques, que la population assimile au lwa Papa Ogou- Balindjo, l’esprit du feu et de la guerre. Un jour, le tableau s’écrase, le malheur annonce un plus grand malheur, Monseigneur voulait s’en débarrasser mais la population s’y oppose, le problème devient alors une affaire d’État. Le Président Simon Sam ne voulant pas avoir de problèmes avec la foi du peuple chargea son ministre Leconte de régler l’affaire :

« Le président Sam, qui voyage dans le département, souhaite réussir cette délicate opération sans susciter d’opposition. Qui s’en charge ? Un natif du Nord, un des fondateurs d’une prétendue ligue contre le vodou son ministre de Travaux Publics, Cincinnatus Leconte.

Une révolte contre le Président Sam éclata dans ce lieu et Leconte sortît vainqueur ; en signe de remerciement, il retourna à l’église pour prier. Dix ans plus tard, il redeviendra président de la République. Son épouse Reine-Marie Leconte avait promis de réaliser une cérémonie en l’honneur de Papa Ogou si Leconte devenait président. Elle mourut pendant celle-ci. Le président désespéré jeta le tableau à la mer et interdit le culte vodou dans le pays :

« Ceux qui assistent à cette scène ahurissante n’ont pas le temps d’empêcher le geste du président. De ses bras vigoureux, il projette l’imposante effigie dans l’eau, la livre à la lente et atroce torture du sel de l’océan.

Dans la soirée Leconte rédige et signe une énergique circulaire à l’intention des commandants d’arrondissement leur enjoignant d’user de tous les moyens en leur pouvoir afin d’éradiquer le « culte grossier » du vodou, épithète rarement utilisée dans un texte officiel »

Une sorte de malédiction pesa sur le Président à partir de ce moment. Madame Leconte, malgré ses origines bourgeoises, fille du ministre Évariste Laroche, avait embrassé le culte de Papa Ogou, dès son enfance, grâce à sa gouvernante Anna. Selon le roman, elle conserva sa foi vodou jusqu’au jour de sa mort. L’autre fait du gouvernement Leconte, c’est l’expulsion des Syriens en Haïti et l’interdiction d’en accueillir davantage. La date limite pour leur sortie du pays était le 30 septembre 1912. L’explosion du Palais est datée du 8 août. Les Syriens sont signalés comme responsables du complot pour faire exploser le Palais.

Les stratégies utilisées pour donner de la véracité au récit sont le témoignage, à travers une interview à la petite-fille de Madame Leconte, Lucienne, et une lettre publiée une année après l’assassinat, de façon anonyme, par le journaliste Louis Brutus. Lucienne dit :

« C’est un crime des Syriens et de la clique d’Antoine Simon. La veille, Sansaricq [Ministre de l’Intérieur et de la Police] entretient Cincinnatus d’une agitation au Morne-à-Tuf et d’un attentat contre sa personne pour le 14 août. Le transfert des poudres était prévu pour le 9 août. L’explosion a eu lieu le 8.

Précisément, le président Leconte avait peur des soulèvements contre son gouvernement, malheureusement c’était la façon la plus courante d’arriver au pouvoir à cette époque ; pour cette raison il voulait bien équiper son armée. Il acheta des munitions et des poudres. Il lui manquait du temps pour construire un autre dépôt, hors du Palais National. La mise en scène du roman est satirique parfois ironique, encore une fois il semble que, même dans la littérature, Haïti n’a pas de possibilité d’échapper à son « destin ». Le Président Leconte n’est pas un héros, il n’y a pas d’épopée, dans le roman il est un homme repenti, sauvé par le courage de sa femme, qui se présenta au procès pour le représenter. Reine-Joséphine Leconte déclara pour son mari : « Il reviendra. Il réparera son honneur. Je jure sur ma vie. Jusqu’au jour de la réparation je porterai le deuil ».

Le Président Cincinnatus Leconte est présenté dans le roman comme un ingénieur-architecte formé en Allemagne, issu de bonne famille, bon époux, bon père. Il est nommé de façon familière « Xantus », jusqu’à la fin, il consacre son temps à son petit-fils Maurice :

« Vers une heure de l’après-midi, Leconte va partager en famille le repas préparé par sa belle-fille Ornélie. Le fils de celle-ci, Maurice, seul autorisé à le déranger, est venu l’avertir : –le dîner est prêt, grand-papa. Au Palais Leconte vit entouré de ses parents les plus proches. Il traite en père les deux filles que sa femme ex-dame Duvivier, lui apportées en l’épousant. »

Cependant, pour cet homme bon catholique, instruit, aimant sa famille tel que le Président Leconte, selon le récit, le leitmotif est la vengeance. Le personnage littéraire présente une grande contradiction. Monsieur Leconte retourne à l’habitation Goyard au Cap, pour enlever le tableau de Saint-Jacques/Papa Ogou, réparé la veille à Paris. Malgré les supplications d’Anna, il le jette à l’Océan :

« [Anna] Je vous en prie, M’sieur Xantus, n’écoutez pas votre colère. N’attirez pas plus de malheurs. Madame a passé. Ça suffit.

Les supplications n’ébranlent pas la résolution de l’homme rendu sourd par le ressentiment.

- Saisissez-vous de lui! Ordonna-t-il à ses deux officiers.

- À cheval ! Au fort Picolet ! gueule-t-il !

Il dresse au-dessus de sa tête l’énorme tableau de Saint Jacques […]

-Ogou, esprit de feu ! Tu as peur de l’eau ! Tu ne te baignes jamais. Tu pues,

tu sues le crime. Tu te gaves de rhum et de sang ! En vérité trois fois, la mer,

va éteindre tes flammes ! Qu’elle se régale de ta sale carcasse !

La scène est presque comique, le Président parle à un tableau, injurie un lwa, se venge de lui en le jetant précisément à la mer, sur l’eau qui éteint le feu, tout cela en présence de ses officiers qui croient au vodou. Le tout-puissant président est dominé par la vengeance, par une passion.

D’autre part, l’expression de la fatalité se prolonge dans les autres voix narratives, un étranger, un Anglais exprime son opinion au journaliste Louis Brutus, il semble que l’écrivain parle à travers ce personnage : « Comment un ingénieur formé en Allemagne, un rationnel, accepte-t-il de s’établir en un lieu et d’y vivre un an sans avoir inspecté son environnement ? Trois cent soixante-cinq jours après, il inspecte, découvre ahuri sur quelle mine il vit avec sa famille. Mon cher ami, vos concitoyens oublient tout leur savoir acquis à l’étranger quand ils reviennent chez vous. Ils se noient dans le magma local. La folie ambiante les contamine. Un palais national sur une mine ? Dans un pays chaud ? Quelle folie ! »

Il n’y a aucune possibilité, dans le roman de Michel Soukar, de réussite ou d’espoir dans l’histoire d’Haïti.

Antoine Pierre-Paul l’antihéros de l’Occupation Étatsunienne

Le troisième roman de Michel Soukar, intitulé « La prison des jours » raconte l’histoire d’Antoine Pierre-Paul, un des premiers combattants contre l’occupation Étatsunienne d’Haïti en juillet 1915, il a formé un petit groupe armé pour attaquer les Étatsuniens à Port-au-Prince. Dans l’histoire d’Haïti, on connaît les figures de grands chefs cacos, paysans et propriétaires armés qui luttaient contre les occupants dans le nord du pays, comme par exemple : Rosalvo Bobo, Charlemagne Péralte et Benoît Batraville mais le nom d’Antoine Pierre-Paul est presque inconnu.

Avant l’occupation, la crise économique et politique d’Haït s’aggravait ou était à son comble parce que les soulèvements endettaient les propriétaires et les commerçants Haïtiens, le gouvernement gaspillait l’argent ou donnait des concessions économiques ou commerciales aux gouvernements étrangers. Les chefs militaires arrivaient au pouvoir présidentiel si l’armée triomphait des autres groupes armés, normalement avec le soutien d’une puissance étrangère : les Étatsuniens, les Anglais, les Français ou les Allemands. Trois des vingt-deux accusés de corruption au cours des années 1903-1904, pendant le procès connu comme le Procès de la Consolidation, devinrent présidents de la république : Cincinnatus Leconte (1911-1912), Tancrède Auguste (1912) et Vilbrun Guillaume Sam (1915) . Les soulèvements, prises du pouvoir présidentiel et intervention des puissances étrangères ont continué jusqu’au lynchage du président Guillaume Sam en juillet 1915.

Le personnage principal de ce roman est Antoine Pierre-Paul, un commerçant qui habite à Port-au-Prince. Il forme une petite armée pour lutter contre l’occupant étatsunien dans un soulèvement qui éclata le 6 janvier 1916. Antoine Pierre-Paul ressemble à Rosalvo Bobo, dans l’histoire d’Haïti, le chef caco qui voulut prendre le pouvoir, par voie armée, en 1915. Il se proclama Chef du pouvoir exécutif. Dans le roman, le colonel Waller (haut-gradé Étatsunien chargé des affaires militaires et de la police à Port-au-Prince), vérifie le dossier d’Antoine Pierre-Paul. La description de celui-ci est la suivante :

« Waller scruta les traits de l’homme [Antoine Pierre-Paul] dont la tête vient d’être mise à prix : mille dollars pour sa capture. Il consulte le dossier Antoine Pierre-Paul : ancien député, proche de la quarantaine, Noir, de taille moyenne, mince, fut un opposant indécrottable au gouvernement du général Nord-Alexis. »

Le personnage romanesque d’Antoine Pierre-Paul est Noir, de taille moyenne, mince et antiaméricain. Le Rosalvo Bobo réel est très clair de peau, avec les yeux bleus, de taille moyenne et antiaméricain. Rosalvo Bobo est une sorte de héros pour les historiens anti-occupationnistes, le seul politicien Haïtien qui a fait face aux Étatsuniens. Au contraire, dans le roman, Antoine Pierre-Paul est un personnage héroïque dans presque tout le récit mais juste à la fin, il capitule, abandonne son désir de lutter, de résister et décide de négocier sa liberté avec les Étatsuniens. Rosalvo Bobo ne capitula jamais :

« [Antoine Pierre-Paul] Je vais m’adonner au repos, à ma famille à la réflexion. Mon beau-père et vous, (le président Dartiguenave) sans vouloir abuser de votre précieux temps, représenterez les conseillers les mieux avisés en ce qui a trait de toute éventuelle décision engageant mon avenir. Permettez-moi à présent de me retirer. Je vous ai suffisamment détourné d’occupations plus urgentes. »

On ne peut pas dire qu’Antoine Pierre-Paul soit un chef caco parce qu’il organise seulement la lutte contre les Étatsuniens à Port-au-Prince, même si la plupart des belligérants étaient originaires du nord du pays. La guérilla des cacos éclata avant l’occupation peut-être dans l’année 1912, il s’agissait de bandes armées, de paysans et de propriétaires, surtout dans le nord du pays : Plaine-du-Nord, Cap Haïtien, Lascahobas, Maribaroux entre autres. Roger Gaillard fait état des premières bandes armées formées par Davilmar Théodore, connu sous le sobriquet de « Frè Da ». Peut-être un des chefs cacos, dont on se rappelle le plus en Haïti, soit Emmanuel Philogène, connu comme « Ti-caco ». Davilmar Théodore entra triomphalement à Port-au-Prince avec ses cacos et fut « élu » président de la République : sa période dura du 7 novembre 1914 au 23 février 1915. Le fait le plus remarquable de sa courte présidence fut la proposition d’une Convention avec les Étatsuniens, car Bobo était le plus violent opposant à celle-ci :

[Rosalvo Bobo] «  Introduire dans notre pays ses industriels, ses capitaux, ses méthodes de travail, lui faire des avantages particuliers pour en tirer autant de lui** c’est un de mes rêves les plus ardents et les plus constants. Mais lui livrer nos douanes et nos finances, nous mettre sous sa tutelle, jamais ! 

En revanche, Antoine Pierre-Paul est vaincu, avant d’initier vraiment la lutte. C’est un antihéros romanesque. Toute la force, la puissance que l’écrivain lui a données dans presque deux cent soixante pages, s’effondre à la fin. Il capitule d’une façon honteuse. L’écrivain ne lui donne aucune possibilité épique. La mise en scène surpasse la tragédie.

L’histoire des cacos en Haïti est une page épique, peut-être la seule dans une longue période de domination étatsunienne jusqu’à 1934. Au contraire, à la fin du roman, le personnage d’Antoine Pierre-Paul est si tragique qu’il devient risible, une fois de plus l’écrivain ne donne aucune possibilité épique au personnage.

Les stratégies littéraires employées dans les autres romans de l’auteur sont plus riches : des voix anonymes ou en provenance du peuple, des métaphores en relation avec la nature, la présence du vodou, l’utilisation des techniques journalistiques : notes, articles de journaux, témoignages et interviews. Les mises en scène sont toujours tragiques, mais la dernière est tout à fait insupportable.

La littérature offre de multiples possibilités de transformation d’une réalité historique et rend le réel non seulement plus vivant mais aussi plus proche. Pourquoi, en tant qu’écrivain, Michel Soukar, nie-t-il ces possibilités ?

Les histoires et les littératures Haïtiennes sont infiniment riches tant en ce qui concerne les réalités elles-mêmes que par rapport aux différentes façons de raconter l’histoire. Pourquoi donc choisir la négation, dans le seul domaine qui permet précisément de raconter l’inénarrable ?

Conclusion

Ces trois romans de Michel Soukar sur l’histoire d’Haïti montrent un langage peu mimétisé avec le français haïtien – on peut seulement noter le rare usage de mots locaux ou de très peu de phrases en créole, toujours traduites. Les caractéristiques les plus remarquables par contre sont l’ironie, les situations tragiques avec des touches comiques.

Dans les romans historiques de Michel Soukar, beaucoup plus intéressante est la construction ainsi que les traits de personnages réels ou fictifs. Les présidents Fabre Geffrard, Cincinnatus Leconte et Sudre Dartiguenave sont des personnages réels qui acquièrent un caractère fictif grâce aux portraits littéraires de Soukar, chargés de passions, d’obsessions et de clair-obscur. En revanche, le personnage historique réel d’Antoine Pierre-Paul est réduit à un personnage littéraire vaincu, risible, comique même si c’est le seul personnage presque inconnu de l’histoire d’Haïti. L’écrivain reprend presque le même portrait de ce dernier que faisaient la plupart des historiens Étatsuniens : un fou, un bandit. Dans l’historiographie haïtienne prédomine un silence sur ce personnage.

Par ailleurs, si le leitmotif de l’assassinat de Cora Geffrard découle d’une passion humaine, la jalousie, celui de l’assassinat du Président Leconte est le fruit de la vengeance, et par contre le renoncement à la poursuite de la lutte armée chez Antoine Pierre-Paul est inexplicablement basé sur l’argument de retourner aux « enseignements des ancêtres ».

Les personnages coupables d’avoir commis un crime ou une faute sont toujours sauvés par d’autres personnages : Julien Nau a été sauvé par son père Abel Nau, Cincinnatus Leconte a été à demi « sauvé » de son accusation de corruption par sa femme Madame Reine-Joséphine Leconte, Antoine Pierre-Paul s’est lui-même à moitié sauvé, parce qu’il a écrit une lettre de repentance au général Waller, publiée dans tous les journaux, et l’agent qui a intercédé pour lui devant le Président Dartiguenave était son beau-père.

Les mises-en-scène montrent un caractère toujours tragique, sauf le dernier roman ou le satirique-comique prédomine, il n’y a aucune possibilité d’espoir ou de sortie parce que La prison des jours construit un anti–héros, l’épopée n’est pas possible. Parfois la voix du narrateur omniscient ou des personnages anonymes montrent un dédain pour le peuple Haïtien et ses connaissances ou ses croyances, par exemple : « La nation a besoin de la jeunesse, de ses idéaux, de ses élans, et Julien apportait le savoir si rare au sein de cette population » (c’est moi qui souligne), ou : « Mon cher ami, vos concitoyens oublient tout leur savoir acquis à l’étranger quand ils reviennent chez vous. Ils se noient dans le magma local. La folie ambiante les contamine »  (c’est moi qui souligne).

Il n’y pas d’hybridation dans les registres de langages : local, populaire, culte, etc. Cependant on peut parler de techniques narratives pour questionner la façon de construire la non fiction dans ce qu’on appelle la fiction. L’emploi du témoignage, des interviews et des notes journalistiques rend le récit non seulement plus vivant mais aussi plus croyable. Nous sommes loin de l’expérimentation de nouvelles techniques narratives dans ces romans, cependant le substrat méta-historique rend plus riche le discours historique sur les périodes racontées et questionne l’idée de la non fiction comme tout simplement le « réel » et la fiction en tant que tout simplement littérature.

Peut-être la notion de littérature doit-elle s’élargir et s’approcher d’autres frontières moins rigides, évidemment la non fiction serait une catégorie, elle deviendra probablement un genre littéraire plein et abandonnera le statut in between qu’elle avait jusqu’à aujourd’hui.

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Margarita Aurora Vargas Canales

Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM) Centre de Recherche sur l’Amérique Latine et la Caraïbe (CIALC)

Margarita Aurora Vargas Canales
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