Les conducteurs de taxi-motos, une force sociale émergente

Publié le 2021-04-08 | lenouvelliste.com

A la question posée à un conducteur de taxi moto,à la veille du 7 février 2021, à savoir pourquoi les conducteursde mototaxis sont-ils autant impliqués dans les mouvements revendicatifs de rue et ne s’alignent pas avec le pouvoir politique depuis 2015? La réponse était circonscrite dans une perspective de classe, car selon lui : « de nos jours, les étudiants essoufflent aussi bien que les pétro challengers dans les luttes sociales. Il n’y a que les conducteurs de moto taxi qui prennent la relève avec beaucoup de combativité ». Il poursuit en ces termes : « Ces conducteurs sont avant tout des jeunes qui, par leur condition générationnelle, sont des artisans de changement et se nourrissent même d’esprit révolutionnaire ». Cette réponse était très captivante jusqu’à me faire partager, à ma façon, quelques éléments de réflexion sur le rôle de conducteurs de moto taxi comme force sociale dans la conjoncture politique actuelle. Cependant nous faisons aussi allusion à l’enlisement dans le cas d’une force sociale émergente et politiquement potentielle que représentent les jeunes-conducteurs de mototaxi.

En effet, il était aussi surprenant de relever de la déclaration de mon interviewé une approche théorique déjà avancée dans le cadre de la sociologie. Nous voudrions ainsi évoquer Mannheim et les Rowntree (Lutte, 1991) qui postulent respectivement que « les jeunes forment malgré leur diversité une unité historique ». Pour le deuxième, les jeunes constituent :« une classe exploitée qui substitue à la classe ouvrière dans le processus révolutionnaire ». Le mouvement des jeunes -conducteurs de moto-taxis est apparenté à « une conduite collective organisée par un acteur de classe en dispute pour l’orientation générale de l’historicité », si nous nous referons à Touraine.

Cependant, Ianni (1987) a plutôt évoqué l’idée « d’une présence de mouvements sociaux incomplets dans des contextes de crise d’hégémonie d’acteurs politiques institutionnalisés qui continuent à se manifester malgré leur déliquescence ». Ce qui nous aide mieux à aborder l’actuel mouvement de jeunes-conducteurs de moto-taxis dans l’enlisement des luttes. Tout remonte surtout à l’appel à une grève de syndicats de transporteurs les 10 et 11 novembre 2015 qui a révélé le rôle qu’allaient jouer les conducteurs de moto-taxis dans la mouvance politique haïtienne. D’un groupe stigmatisé, de briseurs de grève tels que perçus dans les débuts des années 1987, ils se sont passés à de conduites collectives capables d’amorcer le changement. Ce sont avant tout de jeunes désenchantés face à la crise de l’emploi et pour s’échapper comme chômeurs structurels (CEPODE,2014) s’adonnent à la débrouillardise dans l’activité de moto-taxi pour subvenir à lleurs besoins immédiats et à ceux de leur famille. Ils sont de divers horizons : universitaires, professionnels, techniciens, bacheliers, cultivateurs, instituteurs, employés de bureau, fonctionnaires, etc.

Les conducteurs de moto-taxis sont couramment objet d’harcèlement de policiers qui les traquent à longueur de journée. Outre l’effet de la stigmatisation dans l’opinion publique, ces conducteurs de moto-taxis sont contraints de payer des taxes exorbitantes et assujettis à de restrictions sans contrepartie de la part des pouvoirs publics appelés à leur fournir des services notamment la sécurité publique. L’Etat n’est pas en mesure de faciliter le bon fonctionnement de ce secteur d’activités sinon créer des difficultés aux conducteurs assimilées à de persécutions. Celles-ci sont souvent contrées par les résistances des taxi-motocyclistes, qui pour préserver leur survie, s’organisent ponctuellement. Ils se sont montrés aux yeux de tous comme un groupe hyper-solidaire quand l’un des conducteurs de moto-taxis se trouve en danger. Ils ne tardent pas, par leur rôle actif dans les mobilisations sociales et politiques, à devenir une force sociale imposante.

Les conducteurs de moto-taxis accompagnent les grandes mobilisations, facilitent les déplacements et sont des acteurs potentiels dans la réussite de mouvements de grèves. Aussi la population se solidarise-t-elle aux conducteurs de moto-taxis pour les facilités garanties dans le transport vers des zones les moins accessibles. Toutefois, il y a lieu de noter le caractère nébuleux d’un ensemble de mouvements prêtés à de rôles diffus. En quête d’orientation idéologique clairement définie, les conducteurs de moto-taxis vacillent entre des conduites revendicatives, révolteés, populistes ou communautaristes. Leur pratique courante se situe dans l’ordre d’une conscience alertée. D’où la nécessité d’assurer le passage « de la conscience des nécessités de classe à la conscience de classe », en acceptant la lutte comme moyen pour dépasser la contradiction qu’elles vivent (Ampleman et autres, 1983 :272-273). Ce, avec l’absence d’une organisation politique et d’un projet politique articulé au mouvement populaire qui caractérise une situation d’enlisement de ce mouvement.

Aussi le constat est-il celui de la cohérence politique eu égard aux relations entre conduites collectives et stratégie globale. Ce que Ianni a qualifié comme suit : « le caractère désarticulé et fragile « de l’identité tout en se construisant dans la simultanéité des convulsions pendant que tous les micro- conflits, des soulèvements dispersés non-inscrits dans une stratégie globale (Ianni, 1985 :47). Les conduites des conducteurs de moto-taxis se sont inscrites dans les luttes urbaines dépourvues de potentialité transformatrice selon Castells.

Aussi cette activité de moto-taxis est-elle de plus en plus attirée par un grand nombre de jeunes frappés par un chômage cuisant et exposés à la précarité. Ils (ces chauffeurs) sont déjà en nombre imposant dans le Nord-ouest, dans une enquête datée de 15 années de l’IHSI, soit 2004-2005 (Le Nouvelliste,3 décembre 2014). Entre-temps, on ne doit pas nier leur présence dans la zone métropolitaine de Port- au- Prince et dans d’autres communes du pays. Ainsi dénombre-t-on de motocyclettes existant alors de l’ordre de 4,561 unités dont 1199 réparties dans la zone métropolitaine.

L’OAVCT indiquait qu’en 2011 et 2012, on pouvait compter entre 31 000 et 500, 000  motos tandis que le directeur général de la DGI estimait pour 2011 entre 230,000 et 250,000 unités. M. Miradin a commandé exclusivement pour les motos 376 470 plaques. 8 ans de cela on avait fabriqué 60 000 plaques dans une déclaration en date du 22 octobre 2014.   Les jeunes impliqués dans l’activité de moto-taxis sont des laissés -pour -compte et c’est ce sentiment d’être exclus qui alimente leur conduite collective qui mérite d’être canalisée à bon escient d’un sentiment de révolté pour devenir conscients de leur situation d’oppression dans une vue claire ou demi-claire selon Michel Séguier (1983) et en détecter les contradictions sociales ainsi que les rapports de force à faire renverser. 

Pour conclure, peu importe la force sociale que constitue le secteur de moto-taxis, on ne saurait encourager le laissez faire des uns ou des autres.  Le coût en accidents est considérable au regard de scores élevés de décès, d’amputations et des handicapés relevés et des effets pervers pour ce qui concerne l’utilisation de cette activité comme couverture pour certains à quelques cas de banditisme alors préjudiciables pour la majorité de valeureux jeunes-conducteurs de moto-taxis. Il est un fait que l’Etat ne se prête pas à garantir la sécurité routière, la protection sociale des travailleurs indépendants et la promotion d’une politique d’emplois pour absorber les jeunes nouvellement qualifiés pour le marché de l’emploi ainsi qu’au profit de la protection de l’environnement. Il y a lieu pour les conducteurs de taxi moto d’être accompagnés par de syndicats, canalisés et éduqués dans une perspective de développement durable et d’éducation à la citoyenneté.

Repères bibliographiques

-CEPODE, Population et habitat. No 4, Presses Nationales, Port-au-Prince, janvier 2014.

-- LUTTE Gerard Liberar la adolescencia, la psicologia de los jovenes de hoy, Editorial Herder, Barcelona 1991, p58-59.

-CAMPERO Guillermo, entre la sobreviviencia y la accionpolitica :lasorganizaciones de pobladores en Santiago,EstudiosILET,Santiago de Chile 1987.

-FILLEULE Olivier et autres, Lutter ensemble-les théories de l’action collective, Col.Logiques Politiques, Edition L’Harmattan, Paris 1983.

- SEGUIER, Michel. Mobilisations populaires. Education mobilisante. INODEP, L’Harmattan, Paris 1983.

-AMPLEMAN Gisele et autres, Pratiques de conscientisation-Expériences d’éducation populaire au Québec. Nouvelle Optique, Montréal 1983.

-PIERRE Hancy « Haïti : Mouvement de libération du 6 juillet 2018 et enjeux  diplomatiques. MAG HAITI

----------------------------------   Le territoire des masses-Le mouvement du 6 juillet 2018 en Haïti : Un regard de Travail social universitaire. Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

--------------------------------La rue, entre pouvoir et contrepouvoir- Regards critiques du mouvement du 22 janvier 2016Publié le 2016-03-11 | Le Nouvelliste

-------------------------------Haïti : l’État prédateur sur la sellette, le cri de la rupture du peuplePublié le 2019-11-11 | Le Nouvelliste

--------------------------Haïti : Masses et révolte : Le réveil des masses populaires dans le mouvement du 16 septembre 2019

--------------------------------Des droits des travailleurs, deux pas en arrière ? Publié le 2017-07-17    | Le Nouvelliste

-MARS Hansy , 13 mars 2019, Le National, Et ces braqueurs, chauffeurs de taxi-motos !

-MAG Haïti, Editorial : Quelle option reste-t-il à l’opposition haïtienne après la mobilisation du 11 octobre 2019 pour la démission du président en exercice en Haïti ? MAG Haïti

-JOSEPH Ruth, « Haïti-Economie ; les taxis moto : un mal nécessaire », Le Nouvelliste, 13 aout 2020. -RYKO J. Martin Le Nouvelliste ,03-12-2014, la problématique de la mototaxi dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince

-LE NOUVELLISTE, « Sortie de crise. Une centaine d’organisations de la société civile et du secteur privé offrent une « passerelle » de sortie à Jovenel Moise », 14-10-2019.

-IANNI Vanna, el teritorio de las masas-espacios y movimientos sociales en RepublicaDominicana : abril 1984-abril 1986, coleccionestudios sociales, EditoriaUniversitaria UASD, Santo domingo1987 –-JEAN BAPTISTE Chenet,« Haïti-Séisme : l’ordre politique sous les décombres » in revue les Cahiers du CEPODE, No 2, 2e année, Imprimeur II, Port-au-Prince mai 2011--FORUM LIBRE, « pourquoi le 7 février ? Port-au-Prince, Haïti 1990 »–HECTOR Michel, la participation populaire dans la crise 1843-1848 in Revue de la Société d’Histoire et de Géographie, Vol52, No 193, Éditions des Antilles, septembre 1997 –

Hancy PIERRE
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