Elections dominicaines : est-ce la fin d'un long règne du PLD ?

Publié le 2020-07-06 | Le Nouvelliste

Saint-Domingue - « El cambio va », « se van » (Le changement arrive, ils s'en vont). Depuis plusieurs mois ces slogans n'ont cessé de retentir, dans les quartiers résidentiels, mais aussi dans les barrios populaires et les campagnes reculées, et de plus en plus insistants, sur les réseaux sociaux. Ils ont été accompagnés ces dernières semaines par de retentissants concerts de casseroles. 

« Se van », ceux que l'on veut voir partir, ce sont les dirigeants du Parti de la libération dominicaine, le PLD (centre-droit), au pouvoir sans interruption depuis seize ans. Selon les sondages les plus crédibles et les plus récents, réalisés par les instituts Gallup et Greenberg, Gonzalo Castillo, le candidat du PLD, pourrait être battu dès le premier tour de l'élection présidentielle, dimanche 5 juillet, par l'opposant Luis Abinader, qui porte les couleurs du Parti révolutionnaire moderne (PRM- social-démocrate).

Prévues le 17 mai dernier, les élections présidentielle et législatives ont dû être reportées à cause de la pandémie de coronavirus qui a sévèrement frappé la République dominicaine. Outre le président, les quelque 7,5 millions d'électeurs doivent élire 32 sénateurs et les 190 membres de la Chambre des députés. Près de 600.000 électeurs, 8% du total, appartiennent à la diaspora et vont voter dans des bureaux installés à l'étranger.

Selon les derniers chiffres, à trois jours du scrutin, plus de 35148 personnes ont été infectées et 775 sont mortes, victimes de la Covid-19.  La Junte centrale électorale (JCE), l'institution chargée d'organiser les élections, a annoncé des mesures sanitaires exceptionnelles pour inciter les électeurs à se rendre aux urnes : port du masque obligatoire, distance de deux mètres dans les files d'attente, utilisation de gel hydroalcoolique. De son côté, le gouvernement a mis fin au couvre-feu en vigueur durant plusieurs semaines.

Le traditionnel carnaval électoral, marqué en temps normal par de bruyantes caravanes au son du merengue, de la bachata et du regueton et par des meetings réunissant des milliers de personnes, a été cette année réduit à sa plus simple expression. La campagne s'est pour l'essentiel déroulée dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Avec un avantage considérable pour le représentant du parti au pouvoir qui a utilisé sans vergogne les deniers publics et n'a pas hésité à violer le couvre-feu pour faire campagne, les candidats en lice ont rivalisé dans la distribution de produits sanitaires et d'aide humanitaire aux victimes du coronavirus. Mais la population ne s'est pas laissée duper et ce déséquilibre n'a pas fait remonter la cote de popularité du PLD.

Le recours à une « sale campagne » dans la dernière ligne droite s'est retourné contre le parti au pouvoir. Instrumentalisées par une justice aux ordres, des accusations de narcotrafic ont été lancées contre un ancien élu et la famille d'une candidate du PRM. Plusieurs commentateurs se sont étonnés du timing de ces « révélations » et il s'est avéré que le mari et le fils de la candidate étaient membres de la police.

Deux quotidiens de Miami, le Miami Herald et le Nuevo Herald ont publié de graves accusations de corruption contre le candidat Gonzalo Castillo et le président Danilo Medina qui aurait été financé par un des plus gros narcotrafiquants dominicains, César Peralta surnommé « El abusador ».

« La confirmation de l'implication du crime organisé dans l'activité politique dominicaine constitue le phénomène le plus préoccupant de la dernière étape de ce processus électoral », déplore le Centro Montalvo, un centre de recherche et d'action sociale créé par les Jésuites.

Le président sortant, Danilo Medina, qui a tenté sans succès de modifier la Constitution pour se présenter à un troisième mandat consécutif, a imposé son ancien ministre des Travaux publics Gonzalo Castillo comme candidat du PLD alors que d'autres membres du Comité politique du parti au pouvoir étaient sur les rangs. Sans charisme, piètre orateur, impliqué dans le scandale de corruption de la compagnie brésilienne Odebrecht, le plus grand de l'histoire dominicaine, Gonzalo Castillo a refusé de participer à des débats avec les autres candidats. Son programme, peu élaboré, est une addition de promesses non chiffrées de construction de logements et de création d'emplois.

Économiste âgé de 52 ans, ayant exercé des responsabilités au sein du Grupo Abicor, l'entreprise familiale qui a des intérêts dans le tourisme et la production de ciment, Luis Abinader a été le premier à présenter un programme détaillé qui prévoit notamment la création de 600 000 emplois, la modernisation de la police et l'augmentation à l'équivalent de 500 dollars par mois du salaire des policiers, l'élimination des organismes publics redondants et la relance de la production agricole. Il a promis de garantir l'indépendance du ministère public et de la Justice afin de lutter contre l'impunité et la corruption.

L'ancien président Leonel Fernandez, qui a quitté le PLD en octobre dernier à la suite des primaires marquées, selon lui, par une fraude en faveur de Gonzalo Castillo, n'arrive qu'en troisième position dans les sondages, loin derrière les candidats du PRM et du PLD. Insistant sur son expérience d'homme d'Etat en cette période troublée par la pandémie, il a notamment proposé de développer une sorte de Silicon Valley dominicaine en profitant des facilités offertes par le télétravail. Toutefois la presse dominicaine s'est surtout intéressée aux remous de son couple : son épouse, Margarita Cedeño, actuelle vice-présidente de Danilo Medina, a en effet choisi de rester au PLD et de se représenter à la vice-présidence aux côtés de Gonzalo Castillo, le rival de son mari.

« Luis Abinader est plus conservateur de ce que je préférerais, trop centriste, mais c'est pour cette raison qu'il accédera à la présidence le mois prochain et pourra initier le sauvetage des valeurs fondamentales de la République », espère Juan Bolivar Diaz, l'une des personnalités les plus respectées du journalisme dominicain, qui n'a pas hésité à s'engager aux côtés du « candidat du changement ».

La plupart des diplomates et des technocrates des organismes multilatéraux n'ont pas vu venir la vague du changement dans ce pays montré en exemple pour sa stabilité macroéconomique et ses taux de croissance record. Toutefois les bénéfices de cette croissance ont surtout profité à une minorité liée au parti au pouvoir, largement perçue par une majorité de Dominicains comme une caste mafieuse à cent lieux du PLD pur et dur créé par Juan Bosch.

Jean-Michel Caroit Auteur

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