15 ans déjà

La légende de Jacques Roche

Publié le 2020-07-13 | Le Nouvelliste

Le poète et journaliste Jacques Roche était broyé par une lourde machine à fabriquer la mort, cela fait bientôt 15 ans, et son corps était meurtri, torturé et profané. Et depuis, pour beaucoup d’Haïtiens, le 14 juillet n’est pas une date, mais un moment pris par la barbarie dans l’histoire de la république. Une barbarie qui se renouvelle, portant des masques plus monstrueux, plus effrayants. Une barbarie apocalyptique qui ne donne pas de répit et qui va, tristement, de mal en pis.

En cette triste date de 2005 où Jacques Roche a été retrouvé raide mort sur la route de Delmas 4, c’était déjà un mort de trop pour ce pays qui a tant besoin de consolation – Et pourquoi pas la joie, comme l’a écrit Laurent Gaudé sur Haïti dans son recueil « De sang et de lumière »? Jacques, dans son poème « L’enfant de la canne», avait compris sa légende. Et c’est cette légende-là, lors de ses funérailles le 21 juillet 2005, que la ministre de la Culture d’alors, Magalie Comeau-Denis, allait résumer en ces termes : « Jacques sort vainqueur du combat; mais d’eux il ne restera rien, une fois prononcée la peine qu’ils méritent. La légende de Jacques Roche aura le monde pour elle ».

Jacques Roche, en effet, est de ces personnages que la mort n’aura jamais. Le poète voyant avait bien compris cette intemporalité que ses œuvres lui confèrent.  Il savait qu’on pouvait détruire sa maison, voler son argent, ses vêtements et ses chaussures, mais que personne ne pouvait tuer ses rêves d’éternité et les espoirs qui planent sur l’île, sur la vie. Pendant ses tristes funérailles en ce 21 juillet, qui était aussi le jour de sa naissance, le spiraliste Frankétienne avait souhaité que cet hommage rendu à Jacques Roche se perpétue à travers le temps, et que ce ne soit pas un moment de folklore. Jacques, en tant que fabricant de conscience et de rêves, échappe au temps, au folklore et « Survivre » est de ses poèmes qui témoignent de son rapport à l’immortalité.

« Tu peux me crever les yeux

Et les tympans

Me couper le bras

Et les jambes

Me laisser nu en pleine rue

Tu ne peux tuer mon rêve

Tu ne peux tuer l’espoir

….

Tu peux m’enfermer sans papier ni plume

M’interner comme un fou

Me rendre fou

M’humilier m’écraser m’assoiffer m’affamer

Me faire signer la reddition de mes combats

Tu peux tuer mes enfants

Tuer ma femme

Tuer les miens

Et me tuer

Mais tu ne peux tuer mon rêve

Tu ne peux tuer l’espoir »

Un poème de haute sensibilité

Dans un long poème de haute sensibilité intitulé « Jacques Roche, je t’écris cette lettre », l’éditeur et poète Rodney Saint-Eloi a témoigné ses relations avec son ami assassiné, sa tristesse sans nombre face à l’acte de mort ineffable et de haute barbarie humaine qui lui a coûté la vie. Ici, la vie semble ne pas avoir beaucoup de valeur et les gens sont quasiment considérés comme des humanités floues. Comme Rodney, Jacques Roche, lui aussi, était un enfant dans la ville de Cavaillon. Le livre de Rodney dit la mémoire du disparu dans une langue sans gueule de bois, une poésie en colère qui fait appel à un partage d’humanité, à un meilleur partage du sensible – du territoire et des valeurs- comme aurait dit le philosophe Jacques Rancière.

« Apprendras-tu l’exil

À tes pieds exilés

Là-haut

Tes pieds poudrés

Toucheront le sol

Seulement pour nous rappeler que

Toute terre est fruit d’espérances, Jacques Roche, je t’écris cette lettre »

Et si le désespoir est « une forme supérieure de la critique » pour le poète anarchiste Léo Ferré, l’espoir pour Jacques Roche, comme pour Rodney, est une source inaltérable, inépuisable. Dans « Jacques Roche, je t’écris cette lettre », Rodney avoue qu’il ne sait pas comment nommer une tombe quand le corps est celui d’un ami. C’est vrai, nous ne savons pas toujours comment nous tenir face aux dépouilles des êtres chers et nous sommes souvent en incapacité d’honorer nos morts à leur juste valeur. Les honorer, pour répéter Lyonel Trouillot dans sa « Belle amour humaine », à la hauteur de l’usage qu’ils avaient fait de leur présence au monde. Et dans son poème « L’enfant de la canne », Jacques Roche, l’ami dont parle Rodney, avait compris que peu importe ce que lui arrive, son regard continuera à errer sur l’île et il appartiendra toujours au grand ouvrage incommensurable du monde.

« Je suis un enfant de la canne

Un enfant de la révolte

Je n’appartiens à aucune race

Mes mains pleurent sur l’histoire

Je n’ai de cour que le champ

Je n’ai de récréation que le champ

Je n’ai d’horizon que le champ

Mes mains cherchent une patrie

Mes mains quêtent une enfance

Mes mains quémandent une urgence

Et mon regard erre sur l’île, jacques Roches, L’enfant de la canne »

Wébert Pierre-Louis Auteur

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