Réflexions autour du sens et du non sens des pratiques artistiques et culturelles (formelles) dans le contexte actuel

Publié le 2019-12-19 | Le Nouvelliste

D’entrée de jeu, saluons le courage des personnes impliquées dans la réalisation d’activités culturelles qui ont soit participé aux manifestations, soit apporté ouvertement leur soutien ou leur adhésion aux revendications populaires.

 « L’art ne saurait être expression de la particularité, qu’elle soit ethnique ou moïque. Il est la production impersonnelle d’une vérité qui s’adresse à tous. » Ou, pour atténuer l’absolu de la formule de Badiou, l’ethnique et le moïque ne se posent comme art que par la transcendance de l’origine, leur déclinaison des questions qui se posent à l’humanité, et le renvoi du producteur à sa place dans le social tel que celui-ci s’exprime, en dernière instance, sur le terrain de la politique.

Si c’est un fait de vie que l’art et la création nous appartiennent de droit, (inaliénables pratiques défendues bec et ongle en toute circonstance, par la communauté, en tant que l’art est mise en sens de nos vies… la guerre même voit la danse après le combat…) la culture parce qu’elle se maintient, n’en est pas pour autant autonome. Elle se maintient dans la participation de ses systèmes propres au maintien, au vacillement d’autres structures et systèmes.

L’art est à la solde d’un surplus nulle part trouvé, car l’art ne nourrit ni ne sauve, il se déploie d’humanité partagée, point. Alors, pour le meilleur ou pour le pire, l’artiste quête, mendie (au public, aux ambassades, ONG, fondations, ministère de culture, mécènes… les miettes qu’il trouve), l’artiste volète de main en main, et s’il fait son travail, il voit qu’on lui pardonne et qu’on le loue quand même, parfois il s’organise, sa communauté le rémunère, le cercle trouve des niches, des lieux alternatifs, des instruments de seconde main, de la solidarité en cohérence avec l’autonomie à laquelle il aspire… Mais là est le hic, l’art n’est pas autonome, et l’art le plus autonome est celui qui coexiste avec une société où une certaine égalité et dignité règne, au moins dans ces poches de survie que nous créons pour. Or ces poches de survie sont là, dans la fange qui nous entoure,il est inhumain de l’ignorer.

Voici que l’instabilité politique et sociale formule une revendication plus profonde sur les racines du mal, et que nous avons en face de nous un pouvoir singulièrement brutal dans son incompétence à gérer le chaos(ou l’ordre) de l’inégalité et de la déliquescence de ce système politique et économique qui nous domine. Les stratégies sont disparates, inabouties, les obstacles et les essoufflements sont multiples depuis deux ans, mais la lutte est claire, et quels que soient les cris d’orfraie sur “la récupération des revendications” sur le “tous pourris”, sur “les majorités silencieuses”, il reste visible pour qui veut regarder avec des yeux ouverts qu’entre les poseurs de barricades, les barricadés fatalistes, les demi-grévistes, les motos ambiguës, les festivaliers timides, les employés menacés de perdre leurs postes, les bourgeois pour une fois déplacés dans leurs certitudes, les chefs de gangs meurtriers qui se prennent par intermittence pour Robin des bois, les politiciens les plus rusés, il y a là un tournant, que certes nous sommes capables de rater. Quels que soient les doutes de l’éternel sceptique, la mélancolie de ceux qui prétendent avoir vu toutes les revendications sans programme rater, le sourire hideux des cyniques qui voient dans le peuple de simples marionnettes décervelées, il reste que la racine du mal est visible pour les masses et formulée par elles :un système produisant trop de domination et d’exclusion dont elles réclament la fin.

Alors que veut dire organiser, produire, promouvoir des activités culturelles dans ce contexte ? Célébrer l’anniversaire d’une institution, produire un spectacle, faire des festivals où les transfuges de classe acteurs, monteurs, metteurs en scène, chanteurs, poètes côtoient les expatriés, l’intelligentsia ONGisée, les consultants débrouillards, les derniers apparatchiks cultivés, et les derniers vieux mulâtres en mal d’art sous leurs pieds et pas à New York, Miami et Paris…. Que veut dire boire du whisky, écouter Manno Charlemagne, regarder des artistes s’ébattre pour retourner à minuit sous la menace des balles, d’un ventre un peu moins vide que leurs voisins, espérer les bras d’une diaspora ou d’une blanche qui ne lui trouvera pas un visa pour cette fois.... Les pratiques artistiques ne peuvent se couvrir du drap de la résistance dans un contexte d’affrontement déclaré entre l’ancien et le nouveau en construction si cette « résistance » ne s’inscrit pas, à une place spécifique, dans le discours global de l’abattage du système et en solidarité avec ses victimes immédiates : militants arrêtés, tués, et victimes collatérales.

Sans la pétititon de principe sur la réalité d’une lutte émancipatrice et de sa répression brutale, on encourt le risque de faire le jeu d’une normalisation que le pouvoir veut faire passer pour continuer son entreprise nihiliste de captation creuse des institutions tandis qu’elles s’effondrent, y puiser un confort de cannibale  tandis que nous courrons à l'abîme.

À l’externe, on encourt le risque d’encourager la bienveillance suspecte envers un pays caricaturé en « plus il souffre, plus il crée », et qui devant son incompétence d’Etat et de nation à créer de l’habitable, projette « merveilleusement » dans la culture formalisée de l’art une longue culture d’échec sociétal. Et celui de promouvoir l’idée d’un pays où l’on étouffe et dans lequel l’art, et lui seul, offre la possibilité d’une respiration. Ce qui supposerait que la respiration serait elle-même privilège d’une caste de branchés et d’aspirants branchés, et que le champ formel de l’art et de la culture reproduirait des mécanismes d’appropriation privative similaires aux mécanismes globaux. Ce qui supposerait encore une supériorité des besoins de l’artiste et de son public sur une majorité incapable d’élévation.

Il faut se demander pourquoi la répression ne vise aujourd’hui ni les « artistes » ni les écrivains. Le capitalisme mondial, au moins dans un certain nombre de pays et dans certaines circonstances, a assimilé cette fonction et laisse dire et faire tant que cela ne déborde pas les cadres qu’il a fixés. La pièce n’est pas la même dans un Pacot tranquille qu’en prélude à une manifestation. En période de crise, l’art et l’artiste meurent et se vident de leur fonction subversive, indépendamment des propositions internes des œuvres, quand ils produisent de l’acceptable, voire du souhaitable, à l’intérieur des cadres conçus pour le rendre acceptable. « Convaincu de contrôler l’étendue entière du visible et de l’audible par les lois commerciales de la circulation et les lois démocratiques de la communication, l’Empire ne censure plus rien. S’abandonner à cette autorisation de jouir est ruine de tout art et de toute pensée, nous devrions être, impitoyablement, nos propres censeurs. »

Mehdi Chalmers Sadrac Charles pour l’Atelier Jeudi Soir Auteur

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