Etude

Créole, Constitution, Académie

Publié le 2005-01-26 | lenouvelliste.com

1.- Un modèle fort mal connu Les constituants haïtiens de fin 1986, en rédigeant l\'article 213 instaurant une Académie créole pour fixer la langue et permettre son développement harmonieux et scientifique, ne pouvaient pas être au courant d\'un nouveau livre de la collection \"Que sais-je\", L\'Académie française, par Jean-Pol Caput, (123 pages), dont le dépôt légal date d\'octobre 1986. Ils ne connaissaient sans doute pas une thèse, publiée sous forme de livre, par Karlis Racevskis, en 1975, Voltaire and the French Academy, (142 pages), à l\'université de Caroline du Nord à Chapel Hill, Etats-Unis. Mais il est vraisemblable que l\'Académie française était pour eux \"une institution fort mal connue\", \"l\'Académie est mal connue du public...\", selon les expressions de Caput (1986:3,123). Fort mal connue, mais prestigieuse. Il est probable que les constituants de 1986 partageaient l\'illusion, historiquement non fondée, linguistiquement et scientifiquement vide de sens, de puristes, comme Voltaire, croyant la langue française, \"portée au plus haut point de sa perfection\" sous Louis XIV, \"pour ainsi dire immuable\" \"dans toute sa pureté\"\', \"fixée\", \"grâce aux soins de l\'Académie\" (Racevskis 1975: 77, 100, 101). Ce que l\'Académie française a fait pour le français ( non pas fait historique, mais article de foi pour gens peu informés), une Académie créole le fera pour le créole: non pas prévision scientifique, mais illusion flatteuse pour un patriotisme irréfléchi. 2.- Bilan de 361 années d\'activités Comment se présente un bilan objectif, positif ou négatif, de ce que l\'Académie française a réalisé pendant ses 361 années d\'existence et de ce qu\'elle continue de faire? 1. Elle a fait un Dictionnaire dont la première édition date de 1694 et la huitième de 1935 et que décrit ainsi un auteur extrêmement indulgent envers la Compagnie: \"de son oeuvre ne reste qu\'un Dictionnaire qui ne parvient pas à se faire, dépassé avant que d\'être élaboré, et depuis le XIXe siècle, archaïque de conception- donc inutisable\" (Caput 1986:3). On peut ajouter que c\'est un ouvrage qui ne peut pas entrer en compétition avec les dictionnaires Larousse et Robert. 2- Elle a publié une Grammaire, le 7 avril 1932, oeuvre d\'Abel Hermant, composée entre 1928 et 1931. \"On ne peut comparer cette modeste grammaire avec Le bon usage de M. Grevisse, dont la premièrew édition paraîtra quelques années plus tard, beaucoup plus riche...\" (Caput 1986: 87- 88). La grammaire de l\'Académie n\'a jamais eu la faveur des linguistes, des pédagogues et des enseignants. 3- L\'Académie française distribue de nombreux prix littéraires dont les plus importants sont d\'origine récente, 1911, 1918, 1957, 1960. 4- L\'Académie française continue, depuis sa fondation, en 1635, d\'être divisée, sur la question d\'orthographe, entre réformateurs et conservateurs. \"Avec l\'édition de 1935 (du Dictionnaire), le dogme orthographique croit avoir trouvé ses formules définitives\" (Captut 1986: 56). Mais c\'est la confusion qui règne dans ce domaine, augmentée par des conflits entre le ministère de l\'Education nationale et l\'Académie. 5- L\'Académie émet, au moins une fois par an, des \"Mises en garde\", c\'est-à-dire des conseils ou des remarques privilégiant surtout le vocabulaire, s\'inquiétant des anglicismes et se préoccupant des néologismes. 6- L\'Académie renouvelle son personnel, à la mort d\'un académicien, par des élections que doit ratifier le Président de la République. Elle a pour la première fois offert un de ses quarante sièges à un pasteur protestant, Boegner, en 1960, à une femme, Marguerite Yourcenar, en 1980, à un Africain, Léopold Sedar Senghor, en 1983. En général, elle couronne la carrière d\'écrivains, de scientifiques ou de personnages politiques déjà célèbres. Depuis la nomination de Lucien Bonaparte, en 1803, «seul au XIXe siècle Villemain fut élu à 31 ans et, au XXe, Edmond Rostand le fut à 33 ans, en 1901» (Caput 1986: 115). 3.- Rêve et symbole «Mais à quoi peut bien servir l\'Académie française?», se demandait son secrétaire perpétuel, Jean Mistler, le 11 juin 1983. «Il n\'y a qu\'une seule réponse: c\'est la plus formidable machine à faire rêver». C\'est avec sympathie et admiration que le propos est rapporté par Caput (1986: 110) en conclusion d\'un chapitre de son ouvrage d\'une extrême bienveillance envers l\'Académie française. Comment Racevskis (1975: 116), dans son étude sur Voltaire et l\'Académie, nullement hostile à la Compagnie, bien au contraire, résume-t-il son rôle et sa fonction? Il y voit simplement «un symbole décoratif». 4.- L\'exemple à ne pas suivre Haïti doit construire une agriculture, une industrie et une économie modernes. Elle doit se doter d\'un système éducatif ouvrant les portes des connaissances scientifiques actuelles et des savoir-faire techniques à tous ses adultes par l\'alphabétisation débouchant sur l\'éducation continue. Elle doit développer un systèmes de distribution d\'eau potable et d\'irrigation, une couverture sanitaire de cliniques, de dispensaires et d\'hôpitaux. Elle doit entreprendre d\'immenses travaux de protection de l\'environnement, de rénovation du sol et de reboisement intensif, etc. Toutes ces tâches urgentes doivent s\'accomplir dans le respect des traditions, de la culture, du droit coutumier et de la langue des masses populaires et à leur profit. Haïti n\'a que faire de l\'acquisition d\'une «formidable machine à faire rêver» et d\'un «symbole décoratif». 5- Mission impossible et absurde L\'article 213 de la Constitution de 1987 doit être aboli, parce qu\'il assigne à une Académie créole, à créer de toute pièce, une tâche impossible et absurde, en s\'inspirant d\'un modèle archaïque, préscientifique, conçu près de 300 ans avant l\'établissement d\'une discipline scientifique nouvelle, la linguistique, aujourd\'hui enseignée dans les universités d\'Afrique, d\'Amérique, d\'Asie, d\'Europe et d\'Océanie. On sait, à présent, qu\'il est impossible de fixer une langue; que les cinq à six mille langues connues constituent des systèmes d\'une extrême complexité en dépendance de l\'organisation même du cerveau humain et relèvent de principes universels communs propres à l\'espèce; que les changements dans la phonologie, la syntaxe, la morphologie, le vocabulaire ne sont pas à la merci des fantaisies et des diktats de quelques individus et d\'organismes externes à la langue. Il est particulièrement ironique d\'étudier les modifications de la langue française à la lumière d\'une riche documentation écrite s\'échelonnant sur plus d\'un millénaire, en face des affirmations intenables d\'immobilisme, de fixité et des tentatives dérisoires et impuissantes de réglementation et de régimentation des grammairiens et des puristes. Le français et l\'anglais font partie d\'une vingtaine de langues pour lesquelles les chercheurs possèdent de nombreux documents écrits se succédant sur plusieurs siècles. Rien d\'essentiel à la langue française d\'aujourd\'hui, comme d\'hier, ne vient de décisions académiques: ni les pronoms, ni les articles, ni les verbes et leurs conjugaisons, ni le nombre, ni l\'ordre des mots, leurs sens propre ou figuré, leurs connotations, ni les idiotismes, ni les métaphores. 6- Une idée fixe de Voltaire En 1748, Voltaire avait écrit que « les grands hommes se sont tous formés ou avant les Académies ou indépendammant d\'elles» (Racevskis, 1975: 68). C\'est dommage qu\'il n\'ait pas saisi pleinement la vérité de cette affirmation, en matière de langue, pour tous les êtres humains, petits et grands, de tous les temps et qu\'il soit revenu à son idée fixe d\'une langue française fixée à tout jamais. Le jeune Victor Hugo (1824 - 1826) accepte d\'abord l\'idée chère à Voltaire que Boileau et Racine avaient eu le mérite unique d\'avoir fixé la langue française. Mais dès 1827, âgé de 25 ans à peine, il change radicalement d\'opinion, dans la préface de Cromwell, pour adopter une position que ne désavouerait aucun linguiste du XXe siècle: « ... la langue française n\'est point fixée et ne se fixera point. Une langue ne se fixe pas. L\'esprit humain est toujours en marche ou, si l\'on veut, en mouvement, et la langue avec lui... C\'est en vain que nos Josués littéraires crient à la langue française de s\'arrêter; les langues ni le soleil ne s\'arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c\'est qu\'elles meurent.» (Cité dans Wartburg, 1969: 220-221). 7.- Condamnation à mort sans effet L\'article 213 de la Constitution de 1987 est une condamnation à mort du créole tout comme l\'article 24 des statuts de l\'Académie française de 1635 et l\'article 6 des statuts rénovés de 1816 («L\'institution de l\'Académie française ayant pour objet de travailler à épurer et à fixer la langue...» (Caput 1986: 12). Mais c\'est une condamnation sans effet, car les Académies, comme les gouvernants ou les grands écrivains, ne possèdent pas le pouvoir de fixer, de modifier ou de détruire un système linguistique, créé inconsciemment par une société entière avant eux, sans eux, et qui continuera d\'exister après eux! Ils ne peuvent que s\'en servir. 8.- Tyrannie originelle L\'origine antidémocratique de l\'objectif assigné par Richelieu à l\'Académie française est bien indiquée par Caput (1986: 94). «De beaux esprits», selon l\'expression de l\'époque, se réunissaient chez Conrart une fois par semaine. Informé de ces réunions par Boisrobert, le Cardinal proposa «à cette assemblée privée» de devenir un corps officiel «sous une autorité publique» avec mission de réglementer et de gouverner la langue...» «Richelieu est favorable à une telle initiative à la fois parce qu\'il aime et utilise bien le français, et par souci d\'autorité, car il veut une loi officielle pour le langage comme pour le reste.» Ce projet suscita des craintes chez Guez de Balzac, qui changea ensuite de position. «On me mande que c\'est une tyrannie qui se va établir sur les esprits...». Ce que, 350 ans plus tard, ne semblent même pas voir des constituants haïtiens, épris de démocratie et soucieux de barrer la route à toute dictature, mais aveuglés par la fascination du modèle linguistique français. 9.- Une garde pour quoi faire? Implicitement, les constituants haïtens reprennent la vieille idée de l\'Académie française, «gardienne suprême de la langue» (Caput 1986: 67, 76,110). Mais à qui a été confiée pendant des siècles la garde du chinois, du sanskrit, de l\'hébreu, du grec et du latin? Et à qui est confiée celle de l\'anglais moderne, sauf si l\'on accepte l\'usurpation de la fonction par l\'ancien sénateur américain d\'ascendance japonaise, Hayakawa, ou par un chroniqueur du New York Times, William Safire? La nécessité ou l\'utilité de créer une fonction de gardienne de la langue paraîtra bien douteuse face à l\'existence, dans le monde, de cinq à six mille langues, s\'écrivant en plus de 400 systèmes différents, et de si peu d\'académies. 10.- Le caractère arbitraire du dirigisme dénoncé par les linguistes Docteur ès lettre sans être linguiste, Racevskis (1975: 101 - 102) a mis le doigt sur la faiblesse inhérente à l\'idée de juges de la pureté, de l\'intégrité, et de la correction d\'une langue (qu\'ils soient Vaugelas, Voltaire, l\'Académie française ou l\'Académie créole, espérons, le définitivement avortée), en citant Alexis François (1905): «ils s\'érigent en juges de la langue, mais trop souvent sans autre référence que leur sentiment personnel, leur propre manière d\'interpréter la grammaire et l\'usage». Plus récemment, le directeur d\'un centre de recherches sur le cerveau et la connaissance au prestigieux Massachusetts Institute of Technology, Steven Pinker, a consacré un long chapitre de \"The Language Instinct\" (1994: 370 - 403) à démonter et démontrer l\'incongruité de l\'activité des puristes, à la lumière des plus récents développements de la linguistique et de la neurolinguistique modernes. On y trouve cette réflexion (p. 372): «Il n\'y a pas d\'Académie de la langue anglaise et c\'est tant mieux. Le but de l\'Académie française, c\'est d\'amuser les journalistes étrangers par des décisions, faisant suite à d\'amères discussions, que les Français mettent gaiement au rancart.» Le linguiste français André Martinet (1969), dans un chapitre intitulé « Les puristes contre la langue» (pp 25 -32), avait attaqué vigoureusement ceux qui se posent en maîtres de la langue. Le linguiste américain Robert A. Hall Junior (1960) a mené une action énergique contre le dirigisme linguistique. 11.- Non à l\'article 213 Il faudra un amendement à la Constitution de 1987 pour supprimer l\'article 213 qui voue le créole à une rigidité cadavérique et, donc, à la destruction et le remplacer par quelque chose d\'utile au pays. Quoi par exemple? Un service d\'État doté de moyens financiers suffisants, afin de permettre à des chercheurs qualifiés de mener un programme de recherches, sans esprit normatif, sur tous les aspects du créole et aussi en relation avec son utilisation dans l\'éducation, la communication, la diffusion et la vulgarisation des informations et de la science. Yves Déjean 8 Décembre 2004 Références Caput, Jean Pol, 1986, L\'Académie française, Que sais-je? Presses Universitaires de France. Constitution de la République d\'Haïti, 29 mars 1987. Déjean, Yves, «Notre créole à nous», 1993, Chemins critiques, Vol. 3, No 1 - 2 décembre 1993, pp. 263 - 283. Hall, Robert A. Junior, 1960, Linguistics and Your Language, Anchor Books edition. Hugo, Victor (1802 - 1885), cf. Von Wartburg. Martinet, André, 1969, Le français sans fard, Presses Universitaires de France. Pinker, Steven, 1994, The Language Instinct, New York, Harpers Collins. Racevskis, Karlis, 1975, Voltaire and The French Academy, North Carolina Studies in the Romance Languages and Literatures, Essays, Number 4, University of North Carolina at Chapel Hill. Wartburg, W. Von, 1969, Evolution et structure de la langue française, neuvième Edition.
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