Lettre au Père Noël pour ne pas mourir dans la honte...

Publié le 2015-12-28 | lenouvelliste.com

Cher papa Noël, Emportée par la crise centenaire qui ravage mon cher petit pays et qui m'ôte toute joie de vivre, je t'écris ces quelques lignes avec l'espoir qu'elles parviendront jusqu'à toi. Qu'elles ne seront pas égarées ou détournées comme cela est arrivé à l'aide qui nous a été destinée lors du cyclone Jeanne ayant détruit Gonaïves, ma ville natale, ou encore lors du tremblement de terre de 2010 et des autres catastrophes naturelles ou politiques. Je t'écris d'une grotte oubliée de la ville des Cayes où j'ai élu domicile depuis ce matin comme l'ont fait la petite Anne Frank et sa famille lors de l'invasion des Pays-Bas en 1942 durant la Seconde Guerre mondiale ou comme la jeune Hongroise Christine Arnothy (J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir) lors du siège de Budapest en 1945. C'est la seule façon pour moi de sauver ma peau. Tendre Père Noël, nous ne sommes pas en guerre, mais ma ville vit l'un des moments les plus difficiles de son existence. Des gangs armés s'y affrontent à longueur de journée sous le regard complice des chefs de l'ordre et l'œil complaisant et bienveillant du gouvernement. La nuit, nous ne sommes pas de tout repos. Nous dormons les yeux ouverts, avec la peur au ventre et la mort sous nos draps. Hier, quelques heures avant le lever du jour, ils ont fait irruption chez le voisin d'à côté. Sous mon lit, à plat ventre, le cœur serré, j'ai entendu la petite Sarah crier de toutes ses forces pour qu'on ne lui enlève pas sa mère. Ces gens sans cœur ont tué et le père et la mère, après qu’ils ont laissé Max, le grand frère, à demi mort sur le pavé. Quel crime affreux! J’en ai vu assez, oh mon Père Noël, pour mes dix ans. Mon amie Sarah ne verra plus ses parents qui, revenant du marché Tête Bœuf à la tombée de la nuit, la serrent dans leurs bras tout en lui remettant les sachets de sucreries. Oncle Noël, la semaine dernière a ramené mes dix ans sur cette terre. Faute de moyens adéquats, mes parents n’ont pas pu célébrer mon anniversaire. Ils m’ont toutefois, avec l’aide de ce vieux voisin maintenant décédé, emmené au resto du coin où, pour la première fois, j’ai pu manger à ma faim. Voilà déjà plus de deux mois que je ne vais plus à l'école. Depuis la tenue des dernières élections, les écoles fonctionnaient au ralenti jusqu'à ce qu'elles aient dû fermer leurs portes. Je ne suis pas sûre de revoir mes amies. Mes parents ont été voter malgré eux dans l'espoir de voir un nouveau jour se lever sur leur quotidien, mais le gouvernement a décrété le couvre-feu pour mieux imposer ses quatre volontés. Et c'est la guerre tranquille depuis. Père Noël, ici, des gens meurent tous les jours. À la radio, il n'y a que ces nouvelles qui font la une. J'en ai assez de faire des cauchemars. Veux-tu nous apporter, en ces temps difficiles, un peu de paix et d'amour? J'aimerais bien voir les Haïtiens vivre comme de vrais frères. Qu'ils puissent enfin vider leurs contentieux pour mieux faire l'expérience du vivre-ensemble, sans hypocrisie et sans haine. Qu’ils puissent enfin enterrer la hache de guerre ! Que ceux qui ont les grands moyens comprennent tout à fait le sens du partage. Aidez-nous, ô bon Père Noël, à faire d'Haïti un pays riche et prospère où il fera bon vivre. Je rêve d’un jour où toutes ces choses que j’apprends par cœur dans mon vieux livre d’ « Instruction civique et morale » deviennent réalités. Aidez-nous à avoir plus d'écoles avec de bons professeurs et du matériel adéquat pour que nous puissions apprendre mieux, des industries et des laboratoires et centres de recherche plutôt que des champs de patate, d'igname et des bananeraies pour penser le développement de notre pays et y voir augurer des jours meilleurs. C’est, entre autres, mon legs pour les générations futures. Je ne souhaite pas mourir dans cet antre (–donc dans la honte et l’indignité) sans avoir vu le soleil se lever sur ma tendre et chère Haïti. Je te dis d'ores et déjà mille mercis, grand Père Noël, sachant que, contrairement au gouvernement, tu sais écouter le cri de désespoir des enfants. Tendrement, Ta chère Sophie


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