Prix Deschamps 2013

Evains Wêche, gloire de la Grand'Anse

Définitivement, les dieux ont élu domicile dans la Grand'Anse en cette fin d'année. Après Jean-Jean Roosevelt, médaillé d'or des septièmes jeux de la francophonie, Evains Wêche, jeune chirurgien-dentiste, a remporté haut la main le 26e prix littéraire Henri Deschamps. Ce natif de Corail, à l'âge du Christ, vient de remporter le prix qui a révélé bon nombre d'écrivains, entre autres, Edith Lataillade, Jan J. Dominique, Daniel Supplice et Julio Jean-Pierre. Nous avons rencontré l'auteur de « Le trou du voyeur ».

Publié le 2013-10-01 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste (L.N.) : Quel effet cela vous fait-il, Evains Wêche, de remporter le prix littéraire Henri Deschamps, la 26 édition ? Evains Wêche (E.W) : Je suis très heureux et assez surpris ! Je remercie les membres du jury qui se sont laissé prendre au piège de la curiosité et qui, comme moi, ont zyeuté par le trou du voyeur. Franchement, je ne croyais pas trop au prix Deschamps 2013 surtout que je n'avais aucune nouvelle de la Fondation Lucienne Deschamps depuis l'inscription, personne ne m'avait spécifié que mon texte avait été retenu parmi les finalistes. Je remercie mes amis qui ont cru en ces nouvelles, surtout les gardiens du Centre Numa-Drouin, mes comparses qui m'ont pratiquement soutenu quand je les écrivais. C'est vraiment un grand bonheur pour moi, pour eux et pour tous les Jérémiens, qui m'appellent carrément Dòk Atis ! Je félicite Faubert Bolivar, dont le texte ''La Flambeau'', « entre humour, satire et folie » (trois termes qui caractérisent aussi mon travail actuel) a obtenu le Prix Paulette Poujol-Oriol et Georges Corvington, la mention spéciale du jury ! L.N. : Avez-vous eu l'intuition qu'un grand bonheur allait vous arriver ? E.W. : J'avais plutôt le pressentiment que cette année ne serait pas comme les autres. J'ai 33 ans, l'âge du Christ. Je vis une foule d'expériences extraordinaires. Edmond Gilbert, un ami peintre de la Bibliothèque Justin Lhérisson (BJL), m'avait passé un numéro de Raj Magazine consacré à Frankétienne. Dans l'une des interviews, Frank parle de sa découverte des cycles de sa vie. J'ai compris moi aussi que j'entamais cette année un autre cycle de ma vie. Un cycle fantastique. J'ai le sentiment que plein de bonheur va encore m'arriver. Des histoires réinventées L.N. : Votre recueil de nouvelles, Le trou du voyeur, a séduit les membres du jury. Ils n'ont que des mots élogieux à votre égard : « Le trou du voyeur est une oeuvre d'une recherche originale, d'un jeu audacieux avec les éléments, d'une aisance et d'une maîtrise de l'écriture qui s'appuie sur une économie de mots remarquable ». En peu de mots, Evains, arrivons à l'essentiel : ces nouvelles sont-elles tirées de votre expérience personnelle ou sont-elles des textes de pure fiction ? E.W. : Ces nouvelles sont d'abord des textes de fiction. Ce sont des créations. Mais la plupart sont tirées d'histoires jérémiennes qu'on pourrait qualifier de fantasques. C'est comme un artiste-peintre naïf qui réalise un paysage, tous les éléments sont là pour dire que c'est Jacmel, Cap-Haïtien mais ce n'est ni Jacmel ni Cap-Haïtien. Certaines de ces histoires m'ont été racontées par des amis. Le 8e texte, Le trou du voyeur, qui donne son titre au recueil, est tiré d'une mésaventure d'un jeune ami. D'autres sont des faits relatés par toute la ville : Eros et Thanatos, Trois feuilles trois racines ô sont dans cette catégorie. Je les ai pratiquement réinventés. J'utilise un peu le mentir-vrai de Dany Laferrière ou de Henri Lopès. Mais la majorité des histoires n'ont rien à voir avec des faits qui se sont vraiment passés : Mourir n'est pas rien, Les 7 quartiers de la Parole, Cette photo qui m'empêche de dormir la nuit, etc. J'attendais mon moment L.N. : Le prix Deschamps est-il venu apporter un souffle nouveau à votre carrière d'écrivain ? E.W. : Le Prix Deschamps vient de lancer ma carrière d'écrivain. J'ai appris à lire et à écrire avec ma mère, Anite Pierre-Louis Wêche, avant même ma scolarité, entre 3 et 4 ans. Dès mon entrée au secondaire, en 1992, j'ai écrit mon premier poème. J'étais au Lycée Nord Alexis de Jérémie, ville où ma famille s'est réfugiée durant une année « sous l'embargo. » On habitait face à la mer, qui m'intriguait. J'ai écrit mon premier poème pour parler de la « vastitude » et du « rire innombrable » de la mer, que je ressentais et que m'a appris à nommer un peu plus tard, tout récemment, Jean-Claude Fignolé, qui a communiqué sa passion de Virgile aux jeunes animateurs du Centre Numa-Drouin (CND) lors d'une conversation aux Abricots. La mer qu'il connaît bien, cette immensité bleue qu'on voit partout à hauteur d'yeux dans la Cité des Poètes, ville construite en amphithéâtre... Et depuis, j'ai noirci puis déchiré plusieurs cahiers de poèmes. J'apprenais à écrire. Au Collège Bird, j'ai continué. J'écrivais des poèmes au crayon sur des bâtons de craie que j'envoyais à une copine pour qui j'avais le béguin. Mes professeurs, Claude Vixamar, Serge Philippe Pierre, Régis Denis, Thibaud Jean Louis Hervé, entre autres, m'encourageaient. À Carrefour, à l'Atelier Marcel Gilbert, plus précisément au sein du groupe DJAB, que j'animais avec des amis créateurs qui ont publié ici et ailleurs, j'écrivais et exposais mes textes. L'on s'étonne toujours quand je dis que j'avais travaillé avec DUCCHA, Fred Edson Lafortune, Jonel Juste, Emmanuel Jacquet, Jacques Adler, Coutechève Lavoie Aupont, etc. On me demande toujours : « Où étais-tu ? » À Jérémie, je n'ai pas de clinique privée après 9 ans de carrière de chirurgien-dentiste mais j'ai travaillé bénévolement à l'Alliance Française comme animateur culturel, et au Centre Numa-Drouin comme coordonnateur. Je produisais mais ne publiais rien. J'attendais mon moment. Il s'est matérialisé dans le Prix Deschamps. Gary Victor m'a mis le feu dans la tête L.N. : Il n'y a pas longtemps que l'écrivain Gary Victor a découvert cette graine de talent en vous. Il décelait en vous une promesse. Promesse tenue, n'est-ce pas ? E.W. : Gary Victor est un homme extraordinaire. Je l'ai croisé plus d'une fois. J'ai aimé le rire franc du personnage, sa clairvoyance, son ouverture et surtout sa générosité. Il est venu deux ou trois fois à Carrefour. Je ne l'ai jamais raté. À Jérémie, non plus. J'ai écrit un article inachevé sur Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, qui a été publié tel quel dans Le Nouvelliste par la faute de mon ami Jonel Juste avec qui je collaborais. Et c'est Gary Victor qui m'a rencontré ! Quand j'ai découvert le fantastique avec lui, je savais que j'étais sauvé. Il m'a pratiquement mis le feu dans la tête. Promesse tenue ? Peut-être. Je suis une fleur à peine éclose. Attendons de goûter au fruit. La Grand'Anse à l'honneur L.N. : Vous savez que, pendant le mois d'octobre, la poésie va couler dans la Grand'Anse au cours du festival national de poésie. La Grand'Anse est vraiment à l'honneur en ce mois d'octobre. Enfant de Corail, vous êtes le lauréat du prix Deschamps. Et il y a deux finalistes issus du même département : Nedjmartine Vincent, ancienne résidente en écriture au Pen club Haïti et un autre natif, Joseph Marie Saint-Natus. Le département est-il en train de se refaire une vitalité littéraire ? E.W. : Je félicite mon amie Nedjmartine qui sera avec nous à Jérémie pour le festival. Je présente mes compliments à Joseph Marie Saint-Natus. Sans faire du régionalisme, la Grand'Anse est terre de poésie. En témoignent le nombre d'écrivains auxquels elle a donné naissance, l'intérêt que suscitent les lettres chez les jeunes, l'attitude de ces habitants face à la vie et, surtout, la beauté de sa verdoyante nature que chante encore un vieux poète de plus de 90 ans, M. Maurice Léonce ! La poésie est toujours présente à Jérémie. Les clubs littéraires, les ateliers d'écriture et de théâtre, les ventes-signatures, les manifestations culturelles sont très prisées par les écoliers et le public lettré. La ville compte au moins 4 bibliothèques ouvertes à tout le public, sans compter les bibliothèques institutionnelles. Elle compte même une bibliothèque ambulante en la personne de Blek, un cycliste qui depuis des lustres fait du porte-à-porte pour prêter des revues, des romans et des bandes dessinées aux jeunes et au moins jeunes ! Permettez-moi de rendre hommage à des poètes locaux qui ont tenu le flambeau aux côtés des Claude C. Pierre, Josaphat Robert Large, Jean-Robert Léonidas, et je cite Johel Dominique, Riquet Dorimain, Almaye Dorestant, Francisque Mayas, Jean Ricot Pierre, Caldwel Appolon, René Saint-Louis, Jean Maurice Délisma, Me Paulemont, Toussaint T. Jean François, Nedjmartine Vincent et son frère, Gounod, Mélissa Ludy Sanon, etc. L.N. : Une autre belle image pour la Grand'Anse, Jean-Jean Roosevelt, médaillé d'or dans la catégorie chanson à la septième édition des jeux de la francophonie. Décidément ça coule dans la Grand'Anse. Les dieux ont-ils élu domicile dans ce département en cette fin d'année ? E.W. : Jean-Jean est une fierté nationale. Je le félicite pour cette médaille d'or, qui confirme encore son talent de troubadour. La Grand'Anse est avant tout une rivière, la deuxième du pays en terme de débit. Cela a toujours coulé dans la Grand'Anse ! Les dieux sont partout mais ici on les écoute encore, ils sont omniprésents. Ce n'est pas pour rien que le département renferme le Paradis des Indiens, la petite ville des Abricots, la cité où vont les indiens après leur mort. Il est grand temps qu'on se mette dans la tête qu'Haïti n'est pas seulement Port-au-Prince. Je dirais même : Haïti n'est pas du tout le Port-au-Prince que vous voyez trop ! Moi, je crois en l'émergence des petites communautés puisqu'elles sont les cellules du grand corps. Anatomiquement, la mort de l'organisme se traduit par un arrêt des activités de ses cellules. Occupons-nous des cellules et le corps s'en portera mieux ! L.N. : Vous êtes un professionnel de la santé. Vous êtes dentiste. On ne vous attendait pas dans l'univers de la création littéraire. E.W. : Attention. Ils sont légion les médecins de notre littérature ! Je ne cite que Jacques Stéphen Alexis. Le médecin est interpellé par la souffrance humaine, il côtoie les gens jusque dans leur intimité, il est conscient du poids de la misère, des situations socioéconomiques et de l'environnement comme déterminants du bien-être. La littérature est une activité artistique qui permet au professionnel de la santé de rendre compte de ce vécu de praticien qui n'intéresse pas les statisticiens. L.N. : Avez-vous un projet en cours d'écriture ? E.W. : Je n'ai jamais arrêté de travailler. J'écris toujours. Nouvelles, poèmes, un journal intime, des tentatives de romans, des récits, des articles sur tout et rien postés sur ma page Facebook et sur mon blog (www.evainsdejeremie.blogspot.com) Maintenant que faire de ce que j'écris ? C'est la grande question.
Propos recueillis par Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr
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