Réflexion/Littérature haïtienne

Homosexualité et inceste dans le récit haïtien contemporain (1ère partie)

Publié le 2013-09-24 | lenouvelliste.com

Les habitudes aussi bien que les mythes ou les tabous ont toujours eu la vie dure dans les sociétés. Construits dans la plupart des cas -si ce n'est constamment- sur la base de convenances, d'ententes sociales, il parait davantage difficile de s'en défaire. Cela vaut autant dans les sociétés traditionnelles que celles dites modernes. Peu importe le qualificatif qu'on colle ou attribue à ces communautés -conservatrices, rétrogrades, avancées, développées- il y existe des pratiques ou des croyances qui sont appelées à perdurer. Parce que les individus, donc les membres en question, s'y accrochent. Face au risque de créer un déséquilibre capable d'affecter l'ordre social et par-là engendrer le dysfonctionnement de la communauté, les agents sociaux se montrent toujours prudents voire sceptiques par rapport à l'introduction des nouvelles formes de valeurs ou de comportements au sein des structures sociales. Si pour certains d'entre eux, des comportements comme l'inceste, la sodomie,l'homosexualité sont considérés comme des avancées du monde moderne, pour d'autres, il s'agit tout simplement d'une tragédie de la modernité. Des phénomènes considérés tout bonnement comme des comportements s'écartant de la norme. Autrement dit ''déviants'' (outsiders) pour employer un terme plus scientifique utilisé dans les sciences sociales américaines. En effet, l'homosexualité, l'inceste ou pour être plus précis, la figure de l'homosexuel/homosexuelle et du personnage incestueux dans le paysage littéraire haïtien est ce qui nous intéresse le plus dans cette réflexion. Comment les créateurs haïtiens s'approprient ou appréhendent-ils ce personnage ? Quelle place lui accordent-ils dans leur imaginaire créatif ? En tout premier lieu, il faut admettre que c'est un sujet difficile et risqué. Grave même. L'on ne saurait aborder une pareille thématique sans tenir compte de toute la complexité de la question. S'agissant d'une affaire choquante et provocante dans une société cloitrée où l'on court le risque d'être taxé de tous les mots. Les gros mots surtout. L'homosexualité dans l'antiquité de Platon Défini comme une attirance sexuelle pour les individus de son propre sexe, par opposition à l'hétérosexualité -préférence sexuelle pour le sexe opposé- et la bisexualité -attirance pour les deux sexes, c'est à l'écrivain autrichien Karl Maria Kertbeny que l'on doit, en 1860, la première utilisation du terme ''homosexualité''. Il a été progressivement utilisé pour remplacer d'autres appellations, comme ''inversion'' pour les hommes, ou ''saphisme'' (du nom de Sappho, poétesse du VIIè siècle avant J.-C. qui résidait sur l'île grecque de Lesbos), pour les femmes. Dans ''Le banquet'' qui se veut une suite de dissertations sur l'amour, faites à tour de rôle par les convives réunis autour de la table du jeune Agathon, Platon évoque cette question sans en faire un point central du dialogue. En affirmant qu'il y avait, à l'origine, trois genres, et non deux comme maintenant, un mâle et une femelle auxquels s'y ajoutait un troisième mais qui a lui-même disparu -le genre androgyne-, Platon a voulu certainement nous dire que le désir oeuvre aussi bien sous la forme de l'hétérosexualité que sous celle de l'homosexualité. Au cours de l'Antiquité grecque, les rapports homosexuels étaient organisés entre un homme adulte, considéré comme éducateur (l'éraste) et un jeune garçon autour de la puberté (l'éromène). C'est précisément de cette pratique que vient le terme de pédérastie. Dès que l'éromène devenait pubère, ces rapports devaient cesser sous peine d'être réprimés socialement en tant que relations entre adultes de même sexe. On retrouve encore de nos jours cette dimension de rituel initiatique homosexuel dans de nombreuses sociétés traditionnelles, d'Asie ou d'Afrique, pour marquer l'entrée des jeunes hommes dans la communauté des adultes. Si avec le développement du christianisme, les pratiques sexuelles n'ayant pas la procréation comme objectif étaient condamnées, il faut mentionner que l'homosexualité était considérée comme un crime contre nature. Aussi à partir de la fin du 19è siècle, le discours religieux perd-il du terrain au profit de la justification scientifique qui perçoit l'homosexualité comme une maladie. En effet, si pour le psychiatre allemand Richard Von Krafft-Ebing il s'agit d'une ''dégénérescence neuropathique héréditaire'' pouvant être aggravée par une masturbation excessive, Sigmun Freud, de son côté, y voit une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un arrêt du développement sexuel. Notons que depuis 1991, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ne la considère plus comme une maladie. Erotisme, sensualité et (homo)sexualité Aussi la littérature -l'art en général- ouvre-t-elle cette possibilité de penser à l'autre. De s'ouvrir à lui. De le prendre en considération. Ainsi, dans ce rapport à l'autre, on peut être amené à s'interroger sur certains comportements ou pratiques qui lui sont liés. A l'heure actuelle, le débat sur des sujets comme l'homosexualité -le mythe de l'androgyne- voire même l'inceste fait surface dans la société. Toutefois, il faut mentionner qu'il ne s'agit pas d'une question nouvelle. Dans le monde littéraire, si certains créateurs haïtiens -soit par pruderie ou par choix tout simplement- se sont gardés d'y toucher, parce que considéré comme une boite de Pandore, d'autres en parlent librement ou en fassent des sujets de roman. L'on admettra cependant que ce ne sont pas des thèmes récurrents de notre littérature. Si Jacques Stéphen Alexis fut le premier à introduire des scènes érotiques dans le roman haïtien, d'autres écrivains qui lui ont succédé sont allés très loin. Dans Amour, colère, folie, Marie Vieux-Chauvet a mis en scène un personnage complexe, bivalent (Claire) avec ''ses fantasmes et obsessions'', ses perversions pour évoquer sinon sans la sexualité féminine, la jalousie et d'autres tabous du même genre. Toujours sans une large description poétique des rapports sexuels. De l'intime. Des corps à corps. L'auteur de ''Compère général soleil'' est, jusqu'à date, -il faut certainement oublier ''Les immortelles'' qui n'a rien à envier à ''l'espace d'un cillement''- le seul auteur à nous avoir fait vivre l'ambiance romantique ou romancée voire succulente ou paradisiaque d'un bordel. L'opium du plaisir. Avec son recueil de nouvelles ''Alléluia pour une femme jardin'' (histoires entre hommes et femmes à avec des codes sensuels et non entre femmes-femmes ou hommes-hommes), René Depestre se révèle être un champion du libertinage comme il se plait à parler de son érotisme solaire. Mais pas au sens sadien du terme. Parce que Sade est unique et égal à lui-même. Tout osé que soit le recueil, il n'y a pas vraiment lieu de déceler des scènes qui frisent l'indécence -pour utiliser un langage prude voire violent même. Toutefois, il lui faut admettre que l'auteur y a brisé certains tabous. La première nouvelle qui est d'ailleurs le titre même du recueil porte sur l'inceste. Tante Zaza, la femme à la beauté légendaire, emmène son jeune neveu en vacances chez elle à la campagne. Il n'a que seize ans. Elle lui fait partager son lit et voilà l'inévitable qui se produit. Et, depuis lors, entre elle et son neveu, les scènes d'amour et de coït se multiplièrent. Un jeu incessant jusqu'au jour où elle a été emportée par un incendie. Les autres histoires ne sont pas du tout innocentes. Elles s'enchainent dans la même veine. Des parties de baises par-ci, des étreintes par-là. Par ailleurs, dans certains de ses romans de Gary Victor, on peut retenir l'évocation de certaines scènes sensuelles à dose érotique. De ''Le diable dans un thé à la citronnelle'' à ''Maudite éducation'', il y a lieu d'observer un passage en douceur de l'auteur d'une forme de sexualité à une autre. De l'hétérosexualité, il passe à une sexualité à sens unique, plus libre avec des personnages plus évolués ou émancipés. C'est précisément avec le roman ''Banal oubli'' que tout a bousculé. Quoique Gary ne soit pas le premier à introduire le personnage homosexuel dans le roman haïtien -la palme revient certainement à Jean-Claude Fignolé- il faut toutefois reconnaitre qu'il a innové en ce sens qu'il décrit l'acte en montrant des personnages en action. En effet, ce n'est qu'au début du 20ème siècle, avec des écrivains comme Jean-Claude Fignolé (La dernière goutte d'homme, 1999), Michel Georges Lescouflair (Les femmes font l'amour, 2002), Jean-Euphèle Milcé (L'alphabet des nuits, 2004), Kettly Mars (L'heure hybride, 20005 et Saisons sauvages, 2011) et Yanick Lahens (La couleur de l'aube, 2008 et Guillaume et Nathalie, 2013), que la figure de l'homosexuel/l'homosexuelle et du personnage incestueux a fait son entrée (fracassante) dans la littérature haïtienne. Comment est représentée chacune de ces figures dans chacun de ces récits ? En quoi consiste leur statut? Comment est-ce que les créateurs les appréhendent-ils?
Dieulermesson PETIT FRERE djason_2015@yahoo.fr
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