Le village El Rancho de 70 millions de dollars

Réginald Boulos, à la tête de la Société immobilière et financière (SIF) avec 155 actionnaires, monte la plus grande opération immobilière de Pétion-Ville. Sur le papier, d'ici cinq ans et soixante-dix millions de dollars d'investissement, les hôtels El Rancho et Villa Créole seront intégrés dans un village avec complexes d'appartements, centre de convention, cinémas, espaces commerciaux et autres aménagements. Le point sur un rêve grandiose qui, déjà, prend forme.

Publié le 2013-07-15 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste : La Société immobilière de Frères a rendu publique la naissance d'un géant de l'immobilier. Pouvez-vous nous en parler ? Réginald Boulos : Il y a vingt ans, cette institution s'appelait la Société immobilière de Frères. Depuis 2003, elle s'appelle Société immobilière et financière. C'est cette société de développement immobilier qui juste avant le tremblement de terre, a fait l'acquisition de l'hôtel El Rancho avec comme objectif de mettre en place une structure hôtelière de haut niveau. Le séisme a changé notre plan étant donné que l'hôtel a été sérieusement affecté par la catastrophe. Cet imprévu nous a porté à redéfinir notre concept. Aujourd'hui, nous avons signé un accord par lequel la SIF a acheté la totalité des biens immobiliers de la Villa Créole, non seulement ceux du complexe immobilier mais aussi ceux de huit maisons, de presque trente-neuf mille mètres carrés de terrain qui s'ajoutent aux trente-quatre mille mètres carrés de l'hôtel El Rancho pour faire la plus grande surface immobilière d'un seul tenant de la commune de Pétion-Ville et même de la zone métropolitaine. Nous sommes actuellement en pourparlers pour faire l'acquisition de dix mille mètres carrés additionnels, soit plus de sept carreaux de terre. L'idée, c'est de faire un urban resort, une sorte de développement urbain intégré dans lequel nous allons mettre un complexe d'appartements (testant pour la première fois le concept de la copropriété), destiné principalement à des familles qui, probablement, sont à l'âge de la retraite et qui, ne désirant pas avoir une maison, trouveront dans cette zone complètement sécurisée et fermée tout ce qu'elles voudraient pour leur vie de tous les jours. Nous allons avoir un centre de convention répondant aux normes internationales pouvant accueillir jusqu'à 1 200 personnes, un amphithéâtre, des espaces commerciaux sur 5 000 mètres carrés, des parkings destinés à chacun de ces centres d'activité, des espaces pour enfants, des espaces sportifs et des voies de piétons et de cyclisme en toute sécurité. Ce sera un petit village. Le nom retenu pour le moment c'est « Village El Rancho ». Il aura trois voies de pénétration donnant sur la rue Panaméricaine, et probablement une entrée sur Nérette, en plus de celle qui donne sur Morne Lazare mais qui ne sera probablement pas utilisée pour le moment. L.N. : On parle de quel montant pour l'investissement et de quel montant pour le développement futur ? R.B. : Tous frais compris, (je ne vais pas donner un chiffre exact parce qu'il y a des dépenses qui sont encore en cours), je pense que cela va atteindre plus d'une dizaine de millions de dollars. L'investissement total dont nous parlons aujourd'hui est probablement de 40 millions de dollars additionnels qui s'ajoutent au coût d'acquisition d'El Rancho, qui était dans l'ordre de 9,5 millions de dollars, au coût de rénovation d'El Rancho, plus de 7 millions de dollars. Donc au total, nous estimons que c'est un projet de 60 à 70 millions de dollars. Je veux préciser, fait exclusivement par le secteur privé haïtien. Nous n'avons pas d'investisseur étranger. Dans ce pays, quand on parle de création d'emplois, on ne réfère qu'à l'investissement étranger. Pour faire cette acquisition, nous avons émis de nouvelles actions de la CIF. Nous avons émis 25 000 nouvelles actions, et nous avons reçu des demandes de souscription pour 36 000 actions. Les 25 000 actions sont complètement libérées, payées et on aurait pu vendre encore 15 000 actions additionnelles. Ceci, c'est pour dire que dans ce pays, aujourd'hui, lorsqu'il y a des projets viables, faits par une société qui, depuis 25 ans, a été auditée par un cabinet connu, le cabinet Mérové Pierre, dont les bilans sont présentés aux actionnaires chaque année par une assemblée générale. quand il y a une vision très claire d'un projet, et que la rentabilité est là, le secteur privé haïtien répond. J'ajoute à ceci, le fait que le gouvernement, dès le départ, a appuyé d'abord le projet d'El Rancho, en accordant à la CIF, à travers la convention d'investissement, les bénéfices auxquels donne droit le code d'investissement, que la ministre du Tourisme et le ministre des Finances, les deux, ont indiqué qu'elles étaient prêts à offrir des avantages additionnels à ce projet, car c'est le premier projet qui va tester, comme je l'ai dit, la copropriété qui est essentielle au développement immobilier en Haïti. Nous avons cherché une clientèle que nous jugeons plus facile dans un premier temps dans la copropriété, puisque c'est la première fois, mais éventuellement elle devra s'étendre à la classe moyenne, éventuellement à la population défavorisée pour avoir accès à des petits appartements moins coûteux. Nous sommes en train de préparer la demande additionnelle, nous avons eu une rencontre avec la ministre du Tourisme du fait que c'était au départ l'aspect hôtelier, mais ça devient vraiment un projet qui intègre tout le gouvernement. D'ailleurs, nous envisageons de faire une présentation pour quatre ou cinq ministres sur le projet lui-même, dès que nous aurons un plan définitif. Nous avons fait appel à une firme internationale d'experts pour établir le plan global, le plan de site, et ensuite un calendrier d'investissement, pour éventuellement démarrer les travaux d'ici le début de l'année 2014. L.N. : A vous écouter, il n'y a pas eu de difficultés, tout s'est passé sans problème, et ça avance très bien ? R.B. : Non, je ne peux pas parler de difficulté. Ecoutez, c'est une négociation qui a pris trois ans. Nous avons approché les actionnaires de Villa Créole tout de suite après le tremblement de terre, et à ce moment-là, je crois qu'ils avaient en tête de faire un projet à eux ; j'ai vu le concept qui était très joli, le nouveau Villa Créole, peut-être nous allons utiliser une partie des plans. Ils ont essayé pendant ces deux ans de voir s'ils pouvaient eux-mêmes trouver les fonds nécessaires et ils m'ont raconté que c'est un consultant qu'ils avaient engagé, qui, il y a un an et demi, leur a dit : « Je ne comprends pas que vous soyez partout en train de chercher des investisseurs quand les investisseurs sont à côté ». Comme on leur avait déjà fait une avance, ils sont venus nous voir et depuis juillet 2012 nous sommes en négociation formelle. Ce n'est pas une négociation facile parce qu'ils avaient en place plusieurs éléments sur les activités elles-mêmes, sur le futur du projet. Ce ne sont pas des actionnaires qui sont venus vendre. Ce sont des actionnaires qui sont venus se mettre dans un projet conjoint, un projet commun. Je crois que c'est là encore une première fois, pour nous. Une réussite. Pas une réussite financière, mais une réussite sociale parce que la CIF a aujourd'hui 155 actionnaires de tous les niveaux économiques. Nous avons des caissiers de banque, des responsables de crédit de banque, pourquoi je dis banque, parce que la majorité de nos actionnaires se retrouvent au niveau des cadres de la SOGEBANK, mais nous avons aussi beaucoup d'actionnaires qui viennent d'entrer puisque dans ces actions, l'assemblée avait voté de pouvoir offrir des actions à de nouveaux actionnaires, donc, c'est vraiment un mariage entre ce qu'on pourrait appeler la bourgeoisie et la classe moyenne haïtienne. Un mariage de capitaux mais surtout de vision. Moi, je suis très flatté de voir l'intérêt qu'ont apporté ceux que nous pourrons appeler les petits actionnaires. Pratiquement tous ont accepté de mettre encore des fonds. Nous avons fait une approche spéciale, les statuts de la société prévoient qu'en cas d'augmentation, il faut l'offrir au prorata, nous avons fait voter par l'assemblée générale extraordinaire une clause qui nous permettait d'offrir plus à ceux qui en avaient moins, et tous ont accepté le plus qu'on leur a proposé. Donc, je ne pourrais pas dire que cela s'est fait de manière facile, mais cela s'est fait dans un contexte extraordinaire de fair-play, de transparence, à travers des consultants de haut niveau, puisque les actionnaires bilatéraux étaient conseillés par la Unifinance, et que nous, nous étions conseillés par la SOGEBANK. Encore une fois, cela a montré le niveau d'expertise qu'on peut trouver en Haïti. L.N. : Le communiqué est sorti, le mariage est fait, l'argent est là, quelle est la prochaine étape ? R.B. : Nous recevons, d'ici deux semaines, les experts qui vont travailler sur ce qu'on appelle le concept design, sur le grand plan. D'ici six mois, nous espérons faire une présentation publique de ce grand plan, et présenter le calendrier. Dans nos premières idées aujourd'hui, le calendrier c'est avant tout le centre de convention, en 2e lieu les appartements, et le reste viendra après. Notre ambition est de construire le tout en cinq ans. El Rancho va ouvrir dans deux ou trois mois. El Rancho, c'est déjà de l'acquis. Je parle plus du futur et je veux préciser que les deux hôtels vont rester en fonctionnement. L'hôtel El Rancho va ouvrir avec 70 chambres et l'hôtel Villa Créole va rester ouvert avec ses 40 chambres, il sera transformé graduellement en un hôtel boutique, avec un charme beaucoup plus proche de la réalité haïtienne, de l'artisanat haïtien. Cela ne veut pas dire que ce sont les chambres actuelles qui vont être l'hôtel Villa Créole, et cela ne veut pas dire que cela va toujours s'appeler Villa Créole, là encore, des discussions sont en cours avec les propriétaires du nom. Il y a de fortes chances que ce soit Villa Créole, mais je ne peux pas encore le garantir. Eventuellement, les 40 chambres de Villa Créole seront remplacées par 50 chambres, mais toujours dans le contexte de boutique hotel et El Rancho passera à 125 chambres dans son contexte 4 étoiles, éventuellement 4 étoiles et demie avec tout ce que cela demande. Room service 24/24, 3 ou 4 restaurants de différents thèmes, les ascenseurs pour tous les bâtiments, la capacité de faire des réunions dans de petites salles allant de 12 jusqu'à trois cent personnes, et une esplanade, la plus grande de la commune de Pétion-Ville. L.N. Vous êtes dans le tourisme aujourd'hui, vous y entrez de plain-pied, vous étiez déjà dans d'autres types d'entreprises, Réginald Boulos a la réputation d'avoir de la clairvoyance dans ses entreprises, le tourisme, ça va marcher ? Cette forte concentration d'hôtels et de centres de convention à Pétion-Ville, ça va marcher ? La clientèle sera là ? R.B. : Je crois que j'ai présenté ici un projet immobilier, pas un projet touristique. Avant tout, ma clientèle va être haïtienne. La vente des appartements va être haïtienne. Les réunions dans les centres de convention sont avant tout des réunions haïtiennes. Maintenant, quand nous parlons du tourisme, nous voulons être d'abord un business-hôtel, un hôtel d'hommes d'affaires. Je crois qu'aujourd'hui il y a de bons et de mauvais côtés dans ce qu'on dit. Bon côté, il faut reconnaître que dans ce pays aujourd'hui, il y a une sécurité importante qui s'est établie, il y a une stabilité, du point de vue global, il y a peut-être des remous politiques par rapport aux élections, je pense que c'est une chose qui va passer. Nous, hommes d'affaires du secteur privé haïtien, nous avons intérêt à renforcer ce qui se fait de positif. Il faut arrêter de toujours vouloir détruire et critiquer, mais aussi apporter un support pour corriger ce qui doit être corrigé. Est-ce qu'aujourd'hui dans ce pays, tout ce que le Parlement, l'exécutif ou le judiciaire font ont comme fil conducteur le développement du business et la création d'emplois ? Absolument pas ? Est-ce qu'il y a beaucoup de choses qui se font ? Oui. Est-ce qu'il y a d'autres choses qui doivent se faire également ? Oui. Donc, je crois que l'idée de créer un projet immobilier, l'idée d'acquisition de Villa Créole est le reflet de cette clairvoyance dont tu parles, qui dit qu'aujourd'hui la réussite d'un hôtel passe par le faire sortir tout simplement d'un projet hôtelier et de préférence le mettre dans un contexte beaucoup plus global. Imaginez très simplement un homme d'affaires qui vit en Haïti, il aura cinq, six bons choix, excepté qu'il aura un choix qui va lui offrir de pouvoir ne jamais sortir de l'hôtel en dehors de ses réunions, d'aller au cinéma, d'aller dans trois ou quatre restaurants, de pouvoir marcher en toute sécurité, dans une zone comme un petit village complètement sécurisé, c'est ce qui va faire la différence de notre hôtel. Donc, en fait, nous sommes avant tout un projet immobilier dans lequel s'inscrit une composante hotelière, pas le contraire. L.N. : Quelque chose à ajouter ? R.B. : Encore une fois je veux d'abord remercier mes partenaires de l'hôtel Villa Créole, d'avoir eu aussi cette vision avec nous. Je veux remercier mes actionnaires et je veux surtout remercier le gouvernement qui nous a accompagné dans cette grande entreprise. C'est pour moi un effort énorme du secteur privé haïtien. C'est un effort énorme pour moi à titre personnel; je dois dire que je ne suis plus à l'âge où je faisais les grandes affaires il y a 10-15 ans, je crois que ce projet est un projet qui va peut-être couronner ce que j'ai fait à date. Je compte m'y mettre totalement avec l'aide de tout le monde et aussi de la presse que nous avons toujours voulu associer à tout ce qu'on fait. L.N. : Réginald Boulos, c'est aussi le patron du forum qui s'offrait un silence sabbatique. Réginald Boulos revient à la fois sur le conseil des salaires et ce grand projet, c'est un retour sur la scène ? R.B. : Réginald Boulos va se concentrer sur ce projet et sur ses activités. Je ne suis pas coordonnateur du forum du secteur privé, je n'entends pas revenir sur des postes publics d'exécution. Pour le conseil des salaires, j'ai accepté une invitation qui m'a été faite par le secteur privé d'intégrer une structure, puisque lors de la première augmentation de salaire j'avais joué un rôle, je crois, positif en arrivant à trouver un compromis avec les députés et les sénateurs. D'ailleurs, on est devenus amis, le sénateur Benoit et moi, suite aux discussions très contentieuses que nous avions eues, et je crois que la question de salaire en Haïti est une question extrêmement importante parce qu'en fait on la cible toujours de manière individuelle alors que la réalité c'est la capacité d'achat, c'est le pouvoir d'achat qui est important. Le pouvoir d'achat peut se résoudre par l'augmentation de salaire comme il peut se résoudre par une meilleure production. J'ai remarqué depuis quelques jours que le prix des fruits avait nettement baissé à Port-au-Prince; je parle surtout des ananas, des abricots et autres. Pourquoi ? Parce que j'ai l'impression qu'il y a une plus grande production qui se fait, et plus nous allons produire, le paysan pourra produire sur son hectare plus de riz, plus d'abricots, plus d'ananas, plus de mangues, il aura accès à plus de revenus. Tout en faisant baisser les prix, il aura une meilleure rentabilité. Je crois qu'il faut enlever la question de salaire comme une simple question monétaire et la placer plutôt dans un contexte d'améliorer le pouvoir d'achat. Et ça, c'est un thème qui m'intéresse, mais il n'y a pas de retour sur la scène publique.
Interview réalisée par Frantz Duval Transcription : Louis-Joseph Olivier Auteur

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