Mireille Neptune, la militante féministe

Publié le 2011-08-16 | Le Nouvelliste

Parler de Mireille Neptune-Anglade alors qu'on peine à se faire à l'idée qu'elle n'est plus de ce monde et qu'on ne la verra plus est une tâche que je trouve passablement difficile. J'ai connu d'abord Mireille peu de temps après son arrivée au Québec; son couple et le mien ont eu l'occasion de se fréquenter à l'occasion de rencontres sociales ou encore lors de vacances dans les Maritimes au cours desquelles des liens se sont étroitement tissés. À l'occasion du quinzième anniversaire du groupe LIG POUVWA FANM, je parlerai surtout de la militante, que j'ai aussi connue et qui a laissé sa marque dans le mouvement féministe haïtien, québécois et international. Après avoir fait ses études en Haïti, Mireille Neptune a complété un doctorat en Sciences économiques en France. Elle a présenté sa thèse en 1986. Celle-ci est vulgarisée dans un livre intitulé « L'autre moitié du développement : à propos du travail des femmes en Haïti ». Dans cet ouvrage se trouve l'essentiel de sa pensée sur l'importance du travail des femmes en Haïti et dans la Caraïbe, mais cela concerne tout autant le rôle joué par la femme dans d'autres régions du monde. Mireille Neptune n'était pas uniquement une théoricienne, elle était aussi une militante qui partage ses réflexions avec d'autres, les femmes au premier chef. À Montréal, elle est co-fondatrice d'un groupe de femmes qui, durant plusieurs années, a manifesté son parti pris pour les femmes d'origine haïtienne « Fanm Aysien an nou mache. Ne s'enfermant point dans son groupe communautaire, elle participe aux activités du mouvement féministe québécois, si bien qu'elle a siégé, entre autres, au Conseil international de la revue Recherches féministes de l'Université Laval de la ville de Québec. Partageant sa vie entre le Québec et Haïti, elle a activement participé au mouvement féministe haïtien et son engagement lui a fait prendre part à une revue publiée par Enfofanm et à la fondation du groupe LIPOUFANM. Mireille était présidente du Conseil d'administration de cette association au moment de sa disparition, le 12 janvier 2010. J'ai eu l'occasion, à plusieurs reprises, de travailler à ses côtés, notamment lors de manifestations de groupes de femmes de la communauté haïtienne de Montréal : célébration de la Journée internationale des femmes, colloque organisé par des groupes de femmes haïtiennes de Montréal, colloque avec les femmes haïtiennes des États-Unis, marche mondiale des femmes et autres. Autour du 200è anniversaire de l'indépendance haïtienne et à l'initiative de Georges Anglade, son conjoint, nous avons fondé avec d'autres, le Congrès mondial haïtien (CMH). Ce fut une entreprise éminemment stimulante, un mouvement mixte, qui se voulait très large : le recrutement se faisait non seulement dans les Amériques, mais aussi dans la Caraïbe et en Europe, somme toute partout où se trouvait la diaspora haïtienne. Même si l'expérience n'a duré que quelques années, elle a profondément marqué ses fondateurs, femmes et hommes qui ont, malgré les nombreuses difficultés rencontrées, ont pu surmonter les obstacles et parvenir ensemble, à travailler, discuter et échanger dans le respect des spécificités de chacune et chacun. Mireille, de commerce agréable et douée d'un grand tact, a su tempérer l'atmosphère de nos rencontres à plus d'une occasion. Mireille Neptune a toujours mis en évidence le travail des femmes, l'importance de celui-ci pour le développement en Haïti depuis l'indépendance et le manque de reconnaissance qui lui était fait. Dans le Cahier du CMH publié en 2005, elle écrit un texte intitulé « À la recherche du quatrième contrat social en Haïti » dans lequel elle revient sur l'histoire du travail des femmes d'Haïti, de la paysanne et de l'ouvrière particulièrement, pour faire découvrir l'évolution de celui-ci et la nécessité de déboucher sur une nouvelle voie si Haïti veut prétendre à un développement durable dans le contexte économique du siècle actuel. Mais le travail est d'actualité, et il fera l'actualité tout au long du tricentenaire haïtien. C'est lui l'outil par excellence de toutes les libérations. Celle de la femme dont le travail est la première des garanties de son autonomie et de son épanouissement. Celle de l'homme dans un contexte de chômage. Celle du noir victime de ségrégation et de discrimination. Celle de tous ceux et de toutes celles qui aspirent à la liberté et au mieux-être. Au commencement de tout serait donc le travail, dans sa double acception de concept à la base de l'exploitation, mais aussi de moyen de libération. En clair, le travail est la clé du développement car il assure à chacune et chacun, malgré ses lacunes, une certaine autonomie financière indispensable à la libération de l'être humain sous tous les cieux, et en Haïti absolument. Ce que Mireille dit du travail des femmes dans « L'autre moitié du développement » se trouve à la base de toutes ses prises de positions et de l'ensemble de son engagement de féministe. Elle démontre que les femmes ont permis à l'économie d'Haïti de fonctionner grâce à leur travail agricole, leur travail marchand et leur travail domestique. En retour, elles n'ont rien obtenu, leur exploitation et leur oppression ont cru avec les années, elles sont dévalorisées malgré leur apport à la survie du pays. Mireille Neptune a laissé un riche héritage à la société haïtienne, constitué par son oeuvre maîtresse L'autre moitié du développement et ses autres textes publiés dans différentes revues nationales et internationales. Malgré le vide immense causé par sa disparition, il est heureux qu'on ait accès très facilement à ces nombreux écrits. En lisant les objectifs de l'Association LIGPOUFANM qu'elle a contribué à créer : « L'Association a pour but de contribuer à promouvoir la participation consciente et active des femmes dans la gestion du pays » On ne peut s'empêcher de croire à la pérennité de sa pensée. L'association LIGPOUFANM, qui célèbre son quinzième anniversaire d'existence, n'a pas d'autre choix que de poursuivre dans la même lignée, en se renouvelant constamment, jusqu'à l'obtention de la reconnaissance officielle du travail des femmes, de leur participation effective aux structures de l'État haïtien et aux prises de décisions politiques tout en les outillant afin de faire fructifier leur potentiel et ainsi accroître leur capacité d'être aux affaires du pays d'Haïti aux mêmes titres que leurs collègues du sexe masculin. C'est à mon humble avis la meilleure façon d'honorer la mémoire de Mireille Neptune, et c'est le voeu que je formule en ce quinzième anniversaire d'une association qu'elle a créée et dans laquelle elle a cru jusqu'à ce funeste séisme qui l'a emportée.
Marlene Rateau Auteur

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