L'héritage polonais d'Haïti

Publié le 2011-08-09 | Le Nouvelliste

National -

Dr Joseph BERNARD jr. Il est vrai que la tradition orale a pu déformer la complicité entre les nègres insurgés et les soldats polonais déserteurs de l'armée napoléonienne; mais des preuves tant historiques qu'ethno-anthropologiques, qui méritent des études plus approfondies, nous indiquent que, épopée ou pas, il y eut bel et bien des Polonais à s'installer en Haïti. Le 6 décembre 1801, un groupe de Polonais manifesta sa volonté d'être enrôlé dans l'armée napoléonienne par l'organe du général Wladyslaw Franciszek Jablonowski, un mulâtre, fils illégitime de Marie-Françoise Delaine, cousine du roi Stanislas Leszczynski, Duc de Lorraine. Ces fermiers convertis en soldats surent le 16 mai 1802 que leur destination était Saint-Domingue. En juin 1802, environ 2 270 soldats polonais faisant partie des troupes napoléoniennes débarquèrent au Cap-Français. Une deuxième vague, dépêchée le 20 avril 1802 et forte de 2 500 soldats, arriva à Port-au-Prince le 2 septembre 1802, la majorité d'entre eux croyant qu'ils se rendaient en Louisiane : ce fut la 3e demi-brigade polonaise, qui s'embarqua à Toulon pour Cadix et Saint-Domingue et devint sur place la 113e demi-brigade d'infanterie de ligne. Le chef de brigade fut un certain Bernard. Le 8 novembre 1802, la 2e demi-brigade polonaise, en partance de Gênes et de Livourne, commandée par le général Vincent Axamitowski, fut envoyée à Saint-Domingue et arriva à destination le 24 janvier 1803. Elle y devint la 114e demi-brigade d'infanterie de ligne le 8 mars 1803. Une troisième demi-brigade polonaise arriva à Saint-Domingue le 29 mars 1803. Les bataillons polonais furent déployés au Môle Saint-Nicolas, à Saint-Marc, au Port-Républicain (Port-au-Prince) et à la Vallée de Jacmel, afin de rétablir les communications coupées par les insurgés. L'armée napoléonienne fut rapidement décimée par le non-acclimatement et la fièvre jaune. L'une des premières victimes dans le camp polonais fut le général Jablonowski, décédé à Jérémie le 29 septembre 1802, à seulement 32 ans d'âge. En octobre 1802, 115 Polonais du 2e bataillon auraient exécuté à Saint-Marc 400 noirs désarmés qui ne purent rejoindre le 12e bataillon colonial de Jean-Jacques Dessalines. Le général polonais Ludwik Mateusz (Louis Mathieu) Dembowski, né le 24 août 1768 à Góra, en Pologne, fit partie des Polonais qui se distinguèrent à Saint-Domingue. Il fut enrôlé comme officier dans une légion polonaise de l'armée française formée par le général Jan Henryk (Jean Henri) Dombrowski en 1797. Dembowski fut affecté à l'expédition contre Saint-Domingue le 7 janvier 1803 et débarqua sur l'île avec sa femme et son fils en bas âge. Le 23 octobre 1803 le général Rochambeau le nomma adjudant-commandant et le chargea de diriger les avant-postes du Cap. Le 1er décembre, suite à la capitulation des troupes françaises dans cette ville, Dembowski tenta de forcer le blocus de ladite ville, à bord du navire La Clorinde du capitaine Le Bozec, avec l'aide d'autres officiers français. Ce navire échoua en mer et les membres de son équipage capturés par les Anglais qui les fit emprisonner à la Jamaïque. Mais Dembowski fut mis en liberté pour aller retrouver sa famille. Il fut auparavant l'otage de Dessalines suite à la bataille de Vertières, mais fut relâché après la signature de la capitulation des Français par Rochambeau le 20 novembre 1803. Dans une lettre à son père, il raconta cette expérience en ces mots : «J'ai eu l'occasion de connaître le chef de ces insurgés, ayant été envoyé en otage pour vingt-quatre heures. Malgré leur grande sauvagerie en tout généralement, ils m'ont assez bien accueilli, et malgré la grande ignorance qu'on leur suppose, ils raisonnent juste dans leur sens.» Ce passage témoigne d'une certaine estime pour les indigènes. Déjà au début de l'année 1803, des signes d'insubordination et de rébellion des légions polonaises se manifestaient. En effet, une centaine de soldats polonais stationnés à Port-au-Prince et à Saint-Marc désertèrent les troupes napoléoniennes. D'autres auraient préféré périr sur le champ de bataille plutôt que de faire feu sur les insurgés. En novembre 1803, les soldats polonais restants, au nombre de 120 à 150, se rallièrent indistinctement aux troupes indigènes, à l'occasion de la bataille de Vertières. Diverses raisons ont été évoquées pour expliquer ce revirement polonais: le sentiment de tromperie éveillé par Bonaparte, lequel ne tint pas sa promesse de reconstituer la république polonaise, la deuxième du monde après les États-Unis d'Amérique. Cette promesse motiva en effet les Polonais à s'enrôler dans l'armée du Premier consul; un manque de motivation, voire une opposition de plus en plus manifeste à l'endroit de cette guerre qui n'était certainement pas la leur, allaient suivre l'attitude de la France. Cette opposition attira en retour la sympathie des indigènes qui, de leur côté, croyaient les Polonais moins racistes que les Français; enfin, le sentiment que Bonaparte les envoya périr à Saint-Domingue, dans le but de ne point honorer sa grande promesse envers eux. Des témoignages de militaires polonais nous donnent une idée de la situation chaotique qui régnait à Saint-Domingue; citons la lettre adressée au général Fressinet par le commandant Jasiski qui, assiégé avec le reste du 2e bataillon à la plantation la Cloche, fit part de sa décision de se suicider; dans une émouvante lettre à son frère Théodore, le lieutenant Jósef Zadora de la 3e demi-brigade, qui fut réduite à 300 hommes, supplia ce dernier de ne pas s'enrôler pour Saint-Domingue, car la mort y était certaine. De retour en Pologne, le colonel Kazimierz Lux (1780 - 1846) publia un ouvrage intitulé Description de l'île de Saint-Domingue. Les mémoires du colonel Peter Bazyli Wierzbicki font également partie des références de ce qui est considéré comme la «tragédie polonaise» de Saint-Domingue. Au total, environ 5 280 à 5 300 soldats polonais, soit 11% de l'effectif militaire de l'expédition, débarquèrent à Saint-Domingue, parmi lesquels 4 000 moururent de la fièvre jaune, 400 restèrent en Haïti, 700 retournèrent en France, 20 migrèrent aux États-Unis et quelques-uns atterrirent à Cuba ou à la Jamaïque. Environ 400 Polonais s'établirent dans la nouvelle république, principalement dans le Nord à Casale, dans le Sud à la Vallée de Jacmel, à Fonds des Blancs dans le village de La Baleine, à Port-Salut et à Saint-Jean du Sud. Ils s'adonnèrent essentiellement à l'agriculture. La constitution impériale du 20 mai 1805 leur octroya par son article 13 la nationalité haïtienne aux côtés des Allemands déserteurs. Toutefois, la même année, environ 160 de ces 400 Polonais furent autorisés à rentrer en Europe, «rapatriement» financé par le jeune gouvernement haïtien. Dessalines les confia au commandant anglais Perkins de la frégate Tartare, lequel avait pour tâche de les ramener à la Jamaïque, de là ils pourraient se diriger vers le vieux continent. Mais le gouverneur Nugent de l'île anglaise voulut enrôler ces Polonais dans l'armée et devant leur refus, il décida de les renvoyer en Haïti, tout en exhortant Dessalines à les chasser. Mais l'empereur lui déclara que ces Polonais étaient à présent Haïtiens, et qu'il ne pouvait en aucun cas chasser des nationaux de son territoire. Des Polonais firent partie des indemnitaires de Saint-Domingue : ils avaient pour noms Sébastien Golaszweski, officier originaire de la Cracovie, Dominique Kaminski. La ville de Casale, la plus connue des vestiges polonais, est une habitation de la quatrième section rurale de Fond-Blanc, commune de l'Arcahaie, arrondissement de Port-au-Prince. Semexan Rouzier ne négligea pas de qualifier de «Belle population de couleur» les habitants de cette région d'Haïti. Il faisait sans doute référence à ces individus à peau claire et aux yeux bleus, descendants directs des Polonais qui s'y installèrent au lendemain de l'indépendance d'Haïti, avec la bénédiction de l'empereur Jean-Jacques Dessalines. Il serait en outre préférable d'écrire Kazales, par respect pour la vraisemblable étymologie de ce toponyme: d'après la population locale, il dériverait du mot créole Kay (maison) et du patronyme polonais Zalewski. Kay Zalewski (Chez Zalewski), ou mieux encore, Ka Zales, la maison des descendants de ce Polonais. Mais la localité fut de préférence nommée après son ancien propriétaire, un créole du nom de Louis Cazales. Rouzier fut encore plus explicite pour la population de Fond des Blancs, neuvième section rurale de la commune d'Aquin, en décrivant que «les habitants du Fond des Blancs, tous gens de couleur, se perpétuent entre cousins et cousines et vivent en bonne harmonie.» Pour toute communauté ethnique minoritaire, l'endogamie est un mécanisme de survie, sinon elle aurait disparu parmi la race majoritaire. Au début du XXe siècle, une cinquantaine de familles haïtiennes aux patronymes polonais - dont l'orthographe et la prononciation ont été bien évidemment francisées - ont été recensées en Haïti. Il est possible de citer Lovinski, Belnowski, Biseradzki, Laboda, Nosal, Sobecki (Sobieski), Kanski. En mars 1983, à la venue du pape Jean-Paul II, de nationalité polonaise, des habitants de Casale furent invités à assister à son homélie de circonstance. Du point de vue religieux, il existe une grande similitude entre Erzulie Dantor, loa protectrice des femmes et enfants, également associée aux homosexuels, et la Matka Boska stochowska (Notre Dame de stochowa), une Vierge Noire très vénérée par les Polonais sympathisants et qui la portaient en amulette. La thèse qu'Erzulie Dantor est une assimilation dans le vaudou haïtien de cette Notre Dame de stochowa a déjà été évoquée. Une icône de la Vierge Noire ornait l'église Saint-Michel de Cazale. La présence polonaise a également laissé ses traces dans le créole haïtien et notre folklore; dans les localités de Port-Salut, d'Anse-à-Drick, de Débouchette et de Desjardins, les habitants affectionnent l'expression Mwen chaje kou Lapolòy (Je suis chargé comme la Pologne), laquelle signifie selon le contexte d'utilisation «j'en ai marre», ou encore «je suis prêt à affronter les épreuves». Le croiser-le-huit, connu dans le Sud du pays, ou encore la polka à Casale, font partie des danses que nous ont léguées les Polonais d'Haïti. Autant de faits qui méritent une étude nouvelle et plus approfondie pour conserver la mémoire de cette complicité haïtiano-polonaise, laquelle a contribué d'une certaine manière à la création de notre nation.

Bibliographie et sitographie sommaires: 1. ARDOUIN, Beaubrun, Études sur l'histoire d'Haïti, Tome 6, 1856. 2. FIEFFÉ, Eugène, Histoire des troupes étrangères au service de la France, 1854. 3. KWATERKO, Józef, Mémoire naturelle et mémoire culturelle : les écrits des légionnaires polonais et la révolution haïtienne (1802-1804), 2003. 4. 1. PACHONSKY, Jan, WILSON, Reuel K., Poland's Caribbean Tragedy: a Study of Polish Legions in the Haitian War of Independence, 1802-1803, 1986. 5. ROUZIER, Semexan, Dictionnaire géographique et administratif universel d'Haïti illustré, ou Guide général en Haïti. Tome I, 1892. 6. SAINT-JUSTE, Laurore, CLÉRISMÉ, Enel, Présence polonaise en Haïti, 1983. 7.Wikipédia.
Dr Joseph BERNARD jr. joeben2ht@yahoo.com Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".